Claude Ecken

aux éditions
Genre : Anticipation
Date de parution : avril 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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PRÉSENTER UN PERSONNAGE

Au terme de six jours d’intense réflexion, durant lesquels l’auteur tout-puissant élabora une intrigue, écrivit un synopsis et détailla les lieux de l’action, il créa des personnages qui peupleraient son monde. Après quoi, il se dit que c’était bon, il n’avait plus qu’à commencer la rédaction. Donc, le septième jour, au lieu de se reposer, il peaufina fort judicieusement les détails, sachant ce que sa création encourait si, bêtement, il laissait le libre-arbitre à des personnages insuffisamment campés pour les empêcher de tout saccager. C’est ainsi qu’on apprend des erreurs de ses prédécesseurs, à qui il ne faut cependant pas jeter la pierre, car la sienne eut des conséquences encore aujourd’hui largement exploitées par les auteurs et scénaristes de tout poil.

 
LORSQUE LE HÉROS PARAÎT
 
 Faut-il nommer d’emblée un personnage ? Pas nécessairement. Pour maintenir le suspense, un protagoniste non nommé, pas plus qu’il n’est décrit de façon à être identifiable, peut-être désigné, le temps d’une ou plusieurs scènes, par l’homme, le mec, l’obscur personnage au long manteau noir avec un regard de braise derrière des lunettes fumées, l’enfoiré du rez-de-chaussée, le but étant bien sûr de dégager un parfum de mystère, quoique le dernier type en dise déjà trop sur sa nature de concierge – merde, je l’ai dit. Décliner il durant un certain nombre de paragraphes est du meilleur effet dans les chapitres d’introduction, à condition de ne pas prolonger ce jeu trop longtemps pour éviter de nuire à la compréhension de l’histoire et de s’être assuré que le personnage n’est pas de l’autre sexe. 

Appelons cela les préliminaires, l’entrée en matière, qui permet de se faire une idée de la personnalité de l’anonyme, mais ne fait que retarder le moment de délivrer son identité. Car tôt ou tard, il conviendra de faire en sorte que le lecteur sache qui est qui, et surtout qu’il s’en souvienne. Si la confusion s’installe, il y a fort à parier que l’auteur s’y est mal pris.

Les personnages peuvent être nommés au fur et à mesure de leur apparition, sans attendre qu’ils le fassent eux-mêmes. L’auteur omniscient peut très bien décider de faire les présentations à leur place, c’est fou ce qu’on peut gagner comme temps comme ça. C’est d’ailleurs la méthode la plus courante, au moins dans les récits populaires comprenant des personnages récurrents. Mais si l’auteur désire faire partager le strict point de vue du principal protagoniste, favoriser l’immersion du lecteur dans l’histoire, il se débrouille pour que celui-ci apprenne incidemment leur nom, à la faveur de présentations faisant partie du récit. La secrétaire restera donc la femme assise derrière son bureau des Allocations familiales autant de temps qu’il faut et autant de visites que nécessaire pour amener un formulaire manquant, jusqu’à ce que l’un des deux protagonistes décide de rompre la glace et de se nommer, une certaine familiarité s’étant instaurée après tant d’invectives excédées. Toutes les astuces sont bonnes à prendre : l’interpellation par une connaissance, la présentation de papiers à un contrôle routier, la convocation du patient suivant dans une clinique après le séjour au poste, ou la déclaration de ses massues, casse-têtes et autres armes d’hast au contrôle du pont-levis à l’entrée de la ville.

Peut-être que le garde illettré fait semblant de lire les lettres d’accréditation, que l’infirmière hésite à écorcher un nom imprononçable au point que l’intéressé comprend d’emblée que son tour est venu, que le représentant de l’ordre ne prend la peine de nommer l’impétrant que par la nature de son délit (alors, le chauffard, il est en retard pour son rendez-vous avec un platane ?), et que la connaissance, très vague à vrai dire, n’interpelle l’intéressé en public que par un "hé ma couille !", histoire de gagner un répit bien illusoire, mais l’auteur ne pourra pas retarder plus longtemps le moment de nommer son personnage. C’est comment déjà ?
 
UN BLAZE BIEN MÉRITÉ
 
Durant la phase de recherche du synopsis, si l’idée de l’intrigue est partie d’une réflexion ou d’un événement et non d’un personnage à qui on cherche à faire vivre quelque chose, les protagonistes ont tous été identifiés par leur rôle : la victime, le voleur, le savant fou, le troll d’ActuSF, etc.. À ce stade de développement, les noms ne revêtent pas une grande importance, sauf si une partie de l’intrigue est en rapport avec un patronyme. Et c’est au moment de baptiser votre créature que vous vous rendez compte que les noms intéressants ont déjà été retenus par une foultitude d’illustres prédécesseurs sans vergogne. Ils ont oublié qu’un personnage n’hérite pas d’un nom de son auteur mais l’emprunte à leurs fils spirituels. Or, difficile d’en trouver un qui claque quand Sherlock Holmes, Philip Marlowe, Batman, Rincevent, Flash Gordon, Gilbert Gossein et Jean Valjean, Pinocchio et Quasimodo, sont passés par là ! Il est parfois envisageable de procéder à des croisements qui peuvent donner des résultats, au moins dans la veine burlesque. Mais pour un Superdupont, combien de Arsène Dickson, de Burton l’Incoiffable et de Quasifrodon impossibles à porter ? Le retour de Flash Bat, ça ne la fait pas ! D’ailleurs, les noms sont à présent protégés : Le Petit NicolasTM est une "marque verbale et figurative" (sic ! relisez le générique) qui expose à des poursuites en cas d’utilisation, probablement pour éviter de traiter de la sorte toutes les personnes de petite taille qui se prénommeraient Nicolas. Ainsi va la politique commerciale.

En réalité, il ne faut pas se laisser influencer par les noms qui ne brillent au firmament que parce qu’ils se sont imposés. Personne n’aurait trouvé familière la juxtaposition de Wolfgang Amadeus s’il n’était devenu Mozart. Le nom du personnage principal a besoin de claquer et de ne pas ressembler de trop près à un précédent célèbre, ce qui laisse, heureusement, suffisamment de latitude pour lui en fournir un dont on se souvienne. Il en va de même pour les personnages secondaires.

L’essentiel est d’éviter les poncifs tout en se pliant aux règles non écrites du genre : en fantasy, il est préférable de se démarquer de l’onomastique ordinaire, qui sera médiévale ou d’un exotisme poétique, alors qu’en fantastique, des patronymes communs, en tout cas peu remarquables, conviendront mieux. S’il est relativement facile de s’accorder sur le nom du héros, on peut éprouver quelques difficultés avec ceux des protagonistes, surtout les ennemis, parfois trop facilement identifiés avec des fricatives et des gutturales qui font d’emblée peser la suspicion pour délit de sale nom. Même des œuvres remarquables ont péché là-dessus. Par exemple, cherchez le coupable parmi ces très britanniques savants menacés par la Marque jaune : Calvin, Vernay, Macomber, Septimus. Non, on ne gagne rien.

En fantasy aussi surgissent les X, Y, K, W et Z, dans un ordonnancement volontiers brutal qui oblige à articuler avec de la limaille de fer dans la bouche. En science-fiction, si THX1138 et autres citoyens du futur apparemment évadés d’une émission des Chiffres et des lettres sont en voie de disparition, les extraterrestres qui, comme chacun sait, ont des organes phonatoires en forme de râpe à fromage, se désignent toujours avec des syllabes aussi imprononçables que Gzurghlndm, exemple d’ailleurs mal choisi car ce nom est assez commun dans leur société. On a parfois l’impression que l’auteur s’est endormi sur son clavier et qu’il a été enchanté du résultat au réveil. Le lecteur l’est beaucoup moins quand il doit résumer l’histoire à ses proches. Il est à craindre que les noms passent alors aux oubliettes, preuve de leur inefficacité.

Peut-être que lors de la conférence déjà évoquée ici, où Ursula Le Guin demandait de citer un personnage de science-fiction, les auditeurs séchaient non pas parce que ceux-ci manquaient d’épaisseur, mais parce que personne n’avait réussi à mémoriser un Sumner Kagan, Luterin Shokerandit, Diziet Sma ou un Rolf B 40, qui ne sont reconnus que le temps de la lecture. Qu’on se rassure : les noms des protagonistes sont généralement oubliés dès celle-ci achevée, et peuvent même ne pas être retenus pendant, seulement identifiés quand ils sont cités. Les noms qui restent dans la mémoire sont bien sûr tributaires du succès de l’œuvre, ce qui n’est que l’une des conditions (qui peut citer d’emblée le nom du narrateur de 1984  ?), l’autre étant qu’ils ont une simplicité qui facilite leur mémorisation (Passepartout, Susan Calvin, Hari Seldon, le robot Jenkins), un exotisme remarquable par une arythmie (Valentin Michael Smith), un nom à rallonge (Temple Sacré de l’Aube Radieuse) ou un tantinet ridicule (Kilgore Trout, Rincevent), un jeu de mots (Achille Talon), une référence biblique (Thomas l’Incrédule), un mnémotechnique redoublement de voyelles (Tintin) ou encore qui véhicule un sens : Northwest Smith porte sur lui son statut d’aventurier des étoiles, C’mell et Tigrishka leur origine féline et Gaston Lagaffe se passe de commentaire. Ceci dit, un nom compliqué n’est pas forcément rédhibitoire s’il est correctement présenté : tout le monde se souvient de Rikki-tikki-tavi, de Humpty-Dumpty et des Oompah-loompah. Sinon, il reste à se souvenir de Google. Quel est votre score sur ce paragraphe ?

 De ce qui précède, il est possible de repérer quelques règles de base, en ne prenant surtout pas la résolution de s’y conformer à la lettre :
 – le nom des personnages principaux doit être suffisamment remarquable pour être aisément mémorisable, par sa consonance, sa longueur ou son sens. Par exemple, Greg estime qu’un nom doit être court, deux syllabes, quatre avec le prénom (Bruno Brazil, Constant Souci), et considère qu’un patronyme qui claque en une seule syllabe est mieux taillé pour l’aventure : Tiger Joe, Red Dust, Bernard Prince… Une euphonie, une répétition de syllabe peuvent faciliter la mémorisation ;
 – Mieux vaut un nom peu frappant que remarquablement ridicule. Quand l’histoire et le personnage sont réussis, ils peuvent devenir malgré tout une référence.
 – Les sonorités du nom doivent être en accord avec la personnalité : on imagine mal un chevalier en armure nommé Ratapoil. Il faut que celui-ci fasse sens. Mieux vaut ne pas abuser de termes le qualifiant, un peu passés de mode, surtout s’ils insistent trop lourdement sur les qualités ou défauts du personnage. On n’oserait plus créer aujourd’hui de journaliste nommé Lefranc, sauf dans un but parodique. L’astuce pourrait être de traduire le qualificatif dans une langue étrangère qui tamise la référence, à condition que le résultat ne soit pas ridicule, contre-productif, ni le mot trop connu. Pensez également aux traductions possibles, ce qui est valable dans les deux sens : trouver dans les productions étrangères un Gary Léger ou un Vertmoineau indique irrémédiablement la source linguistique à laquelle s’est abreuvée l’auteur, tandis que les anglophones héritent d’un Joyeux Chanceux sur son cheval nommé Gai Cavalier, et que les allemands auraient pu s’enthousiasmer devant les aventures des Chaussettes si on n’avait pas traduit les Schtroumpfs par Schlümpfe.
 – Si un personnage de premier plan porte un nom compliqué, il doit être le seul – et inversement, afin de ne pas brouiller la reconnaissance : un Durand ou un Jones peut très bien être mémorisé malgré sa banalité à condition que son entourage ne se nomme pas Dupont, Mercier, et Robert ou Smith, Gordon et Johnson. Bref, ils doivent se distinguer les uns des autres.

 Plutôt que de s’inspirer de personnages existants, on trouvera avantage à chercher, selon le type de récit, dans les racines grecques et latines, la mythologie et les religions, qui font de bonnes références aussi bien en fantasy qu’en space opera. Certains sont en train de devenir les nouveaux poids lourds du péplum. Les langues étrangères exotiques comme les noms connotés permettent aussi de donner le ton ou de dépayser à peu de frais, de même que les ouvrages historiques qui conviennent à tous les types de fiction. Un atlas constitue également un excellent recours, dont ne se privent pas les auteurs et scénaristes. Ainsi, Star Wars, la puissante lessiveuse à recycler toutes les sources narratives et visuelles de l’imaginaire, de la geste de chevalerie à Valérian et Laureline, emprunte le nom de Tatooine à la ville de Tataouine, en Tunisie, où une partie des films a été tournée. Ces détournements ne sont pas le seul fait de la culture de masse : Le Dit d’Aka d’Ursula Le Guin fait référence à la société Akha dispersée sur plusieurs pays asiatiques, noms et coutumes compris, et même leur situation socio-politique actuelle.

 On peut tout aussi bien, pour des récits se déroulant de nos jours ou dans nos sociétés, fouiller dans l’annuaire ou le dictionnaire. La prudence élémentaire recommande de ne pas feuilleter les pages de sa propre commune pour nommer l’imbécile de service, et le bon sens de lui accoler un autre prénom. Dans le dictionnaire, le nom commun renverra moins aux qualités du personnage qu’à ce que son univers inspire, ce qu’une marque ou un nom peut également véhiculer. Henri Vernes n’a pas procédé autrement avec son héros, ancien as de l’aviation, Bob Morane et son ami buveur de whisky Bill Ballantine. Avec un coucou de ce genre, il aura volé plus longtemps qu’Alain Cardan, de Delporte et Forton. Faites judicieusement votre choix : il est plus dur de placer Michael Tartiflette ou Hélène Esso, sans parler d’éventuels problèmes juridiques avec par exemple l’association des Reblochons savoyards.

 Si le nom est trop transparent, voire déjà largement utilisé, on peut trouver avantage à le travestir en modifiant son orthographe, voire sa prononciation par la substitution d’une ou deux lettres. Après tout, c’est ainsi qu’une majorité de patronymes se sont formés, même si l’origine s’est perdue avec le temps. En s’y prenant correctement, on parvient à effacer le sens premier tout en gardant l’impression qu’il dégage. Ainsi, une personne dangereuse nommée Danlereux véhicule l’idée de menace dans son nom, sans que ce soit trop évident. Le travestissement s’accommode aussi des fusions de mots. Au lieu de nommer votre personnage Joie ou Mort, préférez Gaijoix ou une combinaison de mort et cimetière, entre Simort et Morsime, ça fait toujours son effet.

 N’oubliez pas non plus qu’à moins que votre récit ne le justifie, aucune société n’est repliée sur elle au point d’être uniforme à tous les niveaux. Les noms ne seront donc pas tous forgés sur le même principe. Il n’y a pas de raison pour qu’une civilisation, même imaginaire, fonctionne de façon monolithique, ni pour que les noms féminins finissent tous par a. L’usage même d’un nom qui est commun à la famille et qu’on fait précéder d’un ou deux prénoms n’est pas forcément exportable partout, pas plus qu’il n’est l’apanage de toutes les sociétés sur Terre. Dans bien des cultures, le nom du nouveau-né s’ajoute à celui de ses ancêtres, ou bien s’accole à celui de ses origines, et donc se transforme en noms à rallonge qui font du diminutif une véritable bénédiction.

Dans les récits contemporains, veillez aussi à respecter le cosmopolitisme correspondant à la société décrite, si votre intrigue n’y contrevient pas. On pourrait trouver ethnocentrique une propension à n’employer que des noms à consonance anglaise ou française, sans autre influence culturelle. L’ancrage dans l’imaginaire le plus pur n’exonère pas les auteurs de ces règles élémentaires : on est toujours surpris de voir en fantasy deux pays imaginaires adopter des noms aux sonorités identiques et de constater que dans le space-opera les diasporas humaines sont toutes basées sur le modèle nord-américain des John, Andy, Rick, dévorant avec œuf d’Alien et bacon de Predator au petit déjeuner et portant combinaison spatiale négligée à partir du vendredi.
 
LES PREMIERS TRAITS
 
 Faut-il décrire d’emblée le personnage ? De vieilles habitudes scolaires sommaient les jeunes plumes de dresser un portrait physique de tout nouvel intervenant, ce qui était pour le moins assommant.
 « Elle avait de longs cheveux blonds, des yeux bleus et une bouche finement dessinée. Sa taille était élancée et sa peau bronzée comme une tranche de pain doré. »
 Ce défaut persiste encore aujourd’hui. Il irrite davantage si l’ordre est immuable, commençant par l’apparence générale avant de détailler les cheveux, les yeux, le nez, les lèvres, les dents, le menton et le troisième poil à gauche du lobe de l’oreille droite. En général, l’aspect vestimentaire est, dans la foulée, soumis au même rituel, ce qui fait réellement préférer le port des maillots de bain aux riches toilettes de bal. Mais pas la nudité, au risque de retomber sur des poncifs de pilosités délicatement frisottées aussi agaçantes que les descriptions capillaires.

La description physique, c’est un fait, est statique, mais elle est nécessaire. On peut donc, par commodité, l’expédier rapidement pour ne pas perdre de temps, en montrant bien qu’on ne compte pas s’attarder. Encore faut-il en user à bon escient :
 « Une femme vêtue de noir s’approcha. Elle était grande, forte, austère. Son visage, auréolé de cheveux roux, était énigmatique. Elle fixa rapidement le nouveau visiteur avec un brusque intérêt. »

 On pourrait croire mesurée cette description d’un nouveau personnage, mais il ne s’agit que de la femme de chambre, qui ne joue pas un rôle prépondérant par la suite. L’arrivée du principal protagoniste se poursuit ainsi :
 « – Voici vos bagages, Monsieur.
 Un homme grand et fort, au visage carré, aux pommettes rouges, les déposa dans un coin de la pièce et se retira avec un large sourire.
 »
 On se sent immédiatement soulagé à l’idée que le héros aurait pu descendre dans un hôtel de luxe grouillant de grooms zélés à la physionomie et aux formats divers. S’agissant de figurants, il est inutile de se lancer dans leur description si celle-ci n’est pas appelée à avoir une fonction quelconque dans le récit.

 En fait, personne ne nous force à détailler les personnages au moment où ils entrent en scène. Ce genre de description s’oublie généralement très vite. Même les principaux acteurs ne nécessitent pas d’être décrits quand ils se conforment, dans leur attitude, leurs actes et même leurs paroles, à des caractères bien identifiés, que chacun peut se représenter à sa guise. S’attarder sur la forme du nez ou la carnation des lèvres ne fait que retarder l’action. Un homme d’affaires autoritaire avec ses employés comme avec sa fille, dont il surveille les fréquentations, n’a nul besoin d’être portraituré. Le cas échéant, une simple remarque comme : «  Tu ne devrais pas, avec ton régime » suffit à cerner sa silhouette.

 Il est évident que l’excès inverse est aussi à proscrire : ce n’est pas après avoir sauvé la princesse du mage qui la retenait captive dans la plus haute tour et l’avoir conduite en sécurité dans son palais que le héros doit s’apercevoir qu’elle est affligée d’une haleine propre à terrasser un dragon.

 Le mieux est de procéder comme dans la vie courante : lors du premier contact, on ne retient que les détails remarquables, qui sautent aux yeux ou aux narines, bref partout où ça vous chante : une taille impressionnante, un pied-bot, un appendice caudal, sur lequel il vaut mieux éviter de marcher…

 Les caractéristiques secondaires ne seront délivrées que par la suite, même plusieurs chapitres plus loin, de préférence au moment ils deviennent perceptibles, comme la finesse des doigts quand la main s’empare d’un stylo, ou lors d’une scène qui permet aux protagonistes de prendre le temps de se regarder. C’est le temps du voyage, de l’échange d’idées ou du déballage intime, de la mise en retrait pour reconsidérer une situation lors d’une fête ou de travaux qu’on surveille, autant d’occasions pour placer ces descriptions physiques additionnelles qui d’ailleurs se marieront avec des notations biographiques ou psychologiques. Un amoureux transi, par exemple, ne manquera pas de noter le charme gracieux d’une démarche et le galbe d’un mollet chaque fois qu’il voit évoluer sa bien-aimée – oui, ailleurs que le mollet aussi. Ce n’est que quand il déclarera sa flamme qu’on notera : « Ses yeux bleus avaient beau scruter chaque rougeur graisseuse de son acné juvénile, elle ne parvenait pas à déterminer s’il mentait ou pas. » Avec de la finesse, tout passe beaucoup mieux.
 
Encore faut-il dispenser ces détails de façon mesurée : « Ses longs cils, où perlaient des larmes, s’abaissèrent sur la blancheur de sa peau, accentuant les pommettes hautes, les joues creuses, le galbe parfait du menton et du cou. Le visage d’une madone de Botticelli, mais les yeux et l’allure d’une tzigane sauvage et fière. » Ici, il est évident que les cils modifient excessivement ce visage, à moins qu’ils ne soient d’une longueur et donc d’un poids qui ne peut qu’amener à baisser les paupières : l’auteur s’est engouffré dans la brèche descriptive enfin ouverte, sans se soucier de cohérence, puisque les yeux de tzigane sauvage sont difficiles à discerner derrière les pleurs et les cils baissés. Ne vous précipitez donc pas pour décrire les charmes callipyges d’une femme qui est pour l’instant restée sur sa chaise face au narrateur. Attendez qu’elle se lève et s’éloigne.
 
LA PREMIÈRE IMPRESSION
 
 Il en va de même pour les portraits biographiques et psychologiques. Dans la vie courante non plus, on ne perçoit pas d’emblée toute la complexité d’un individu ni ne connaît les détails de sa vie privée. Il faut pour cela le temps de la fréquentation, ce que se propose d’ailleurs de faire le roman. Mais dès les premières pages, pour appâter le lecteur, il faut aller vite, fixer rapidement un protagoniste, brosser sa personnalité à grands traits, laquelle demandera forcément à être relativisée, voire réévaluée par la suite.

 La première règle est donc de ne pas perdre de temps. Flash ! Silhouette campée !
 Chacun est libre de développer ses personnages comme il l’entend, avec le degré de complexité qui lui semble souhaitable. Rien n’empêche d’imaginer un financier ultra riche mais idéaliste, qui soit également un play-boy sans aucune superficialité ainsi qu’un sportif et combattant émérite dans de nombreuses disciplines, cultivé et intelligent de surcroît… mais cela demande un certain nombre de justifications pour faire avaler la pilule ou pour poser le cadre du récit, ici celui de l’aventure, afin d’empêcher le lecteur de trop se formaliser.

 Les explications pesantes étant proscrites, il faut le métier de Jean Van Hamme pour réussir à planter le personnage de Largo Winch, dont la description précède, en une seule scène. Il le fait avec d’autant plus de brio qu’il s’amuse à modifier radicalement la vision qu’on en a d’une réplique à l’autre, la scène en question étant l’interrogatoire du susdit en vagabond, détenu dans une prison turque, par un commissaire qui lui reproche un quasi-meurtre lors d’une bagarre. Il y a même de la gourmandise dans ce dévoilement placé au chapitre IV de Largo Winch et le groupe W, publié en 1977 au Mercure de France, bien avant, donc, la série BD et les déclinaisons sur les autres supports. Van Hamme commence par un portrait physique, bien plus long que ceux qui précèdent, à la différence qu’il est entièrement justifié dans son cas :
 « – Nationalité ?
 – Yougoslave.
 Beliler considéra plus attentivement l’homme assis, menottes aux poignets, de l’autre côté de son bureau. Grand, 1 m 85 environ ; entre vingt-cinq et trente ans. Très bronzé. D’épais cheveux châtains, partiellement cachés par un mauvais pansement taché de sang séché sur la tempe. Un nez à peine busqué. Des pommettes marquées. Un menton énergique. Et surtout de grands yeux marron scintillés de reflets roux, légèrement bridés. Et ces yeux dévisageaient le commissaire avec un calme imperturbable.
 – Ouais, grommela-t-il. Ça colle avec ta tête.
 »
 L’examen détaillé se justifie donc. Pour le reste, le vagabond explique qu’il voyage autour du monde, non au gré de rapines mais grâce aux rentes allouées par la famille. L’assurance tranquille qu’il dégage est aussi justifiée par son éducation : hautes études en sciences économiques en Allemagne, langue qu’il maîtrise en plus de quelques autres, dont celle du Ttibet, suite à un séjour de deux ans là-bas. Parvenu au statut de touriste fortuné et cultivé, le prévenu justifie sa présence dans des bas-fonds, où il fut attaqué par trois brutes, parce qu’un prêteur sur gages douteux assurait pouvoir lui procurer une édition originale très rare : et voilà pour l’aventurier doublé d’un érudit ! Astuce finale, si le héros n’intervient qu’au quatrième chapitre, c’est parce que les premiers, réservés comme il se doit à des scènes d’action amorçant l’intrigue, ont montré le suicide du richissime milliardaire qu’était son père : ce n’est donc pas à l’auteur de présenter son personnage comme un riche héritier, mais au lecteur de déduire qu’il est à présent fabuleusement riche. Les explications sont toujours plus facilement acceptées quand le lecteur les fait tout seul.

 L’erreur, à ce stade de la prise de connaissance, consisterait à tout dire du personnage ; d’abord parce que ses comportements variant selon les situations ne peuvent apparaître que comme des contradictions, et que les failles de sa personnalité passent alors pour des déséquilibres graves. Voici le portrait résumé, exposé en une page dans un roman à l’eau de rose, dont on taira le nom pour ne pas être rosse, d’un chirurgien très en vogue, célibataire pour avoir consacré sa vie à la médecine. On souligne son flegme et sa rigueur, on signale son cœur peu enclin à s’enflammer (ce sera évidemment tout l’inverse). Il fuit les complications comme la peste. Peu démonstratif mais enfin fiancé à une créature aussi étale, insipide et sans surprise que ses goûts pour la simplicité, il confie désormais à l’élue de son cœur ses moindres soucis. Le voici donc loquace avec elle quand il s’agit de parler de ses malades, des difficultés et joies à la clinique, attitude qui contraste avec sa réserve innée, qu’on dit à la limite de la froideur dans son métier, sans préjuger de ce que cela laisse entrevoir de sa réelle maîtrise des événements et de son respect du secret professionnel. S’il en paraît intimidant, il n’en est pas moins homme bon, ne réclamant pas d’honoraires aux indigents. En attendant, ça ne se voit pas dans son regard calme, direct, glaçant, ni dans les scènes inaugurales, qui voient ce vertueux chirurgien jouer le parfait mondain lors des réceptions qu’il organise. Que voulez-vous, chacun sa croix ! Vous pensez bien que s’il n’était contraint par son statut, cet artiste du scalpel fuirait ce beau monde auquel appartient d’ailleurs sa fiancée, laquelle a gardé une si authentique simplicité que les familles des patients, intimidées par la froideur de ce charcutier de haute précision, se tournent vers elle pour obtenir des éclaircissements chaque fois qu’elle se pointe au bloc opératoire lui faire un bisou sur son masque chirurgical d’un beau vert constellé de mouchetures. On voit à quelles incohérences l’auteur est conduit, partant d’un portrait stéréotypé qu’il ne peut décliner sans le trahir, au risque sinon d’écorner la vertueuse image de son boucher mondain. On admirera au passage l’abnégation et le sens du sacrifice nécessaires pour illustrer cette rubrique avec de telles lectures. Ça manque un tantinet de modestie, mais qu’est-ce que ça soulage !

 En réalité, un chirurgien en vue, froid et glacial, a parfaitement le droit de frayer parmi les mondains, voire d’organiser des réceptions à leur intention ; ça peut même être un moyen de recruter une clientèle fortunée. L’erreur fondamentale commise ici est que ses actes ne sont pas en accord avec ce qui en est dit. Or, la façon dont le personnage est présenté lors de son entrée en scène se fixe durablement dans l’esprit du lecteur.
 C’est la règle n°2 avec laquelle il ne faut ne jamais transiger : à sa première apparition, on ne doit jamais donner d’un personnage une image différente de ce qu’il est.
 La première impression est toujours la bonne ! Les scènes inaugurales donnent immuablement le ton. Si le héros est présenté de façon ridicule, on s’attend à ce qu’il le soit par la suite.

 Mais alors, quid des coups de théâtre et intrigues propres à stupéfier le lecteur, qui reposent sur la perception faussée d’un protagoniste ? Comment créer la surprise en révélant au cours du récit que le protecteur de la femme traquée était son tourmenteur, le taciturne barbare une fleur bleue au foyer et que le super calculateur regardait du porno en douce ? Dans ce cas il faut éviter d’énoncer ses qualités ou ses défauts dans la narration, qui est pour le lecteur comme parole d’évangile. Le changement radical de personnalité ne fonctionne que si celle-ci fut appréciée par les yeux d’un protagoniste, qui est en quelque sorte responsable de l’erreur de jugement, ou si l’exposé neutre des faits a permis de se leurrer. Toute autre affirmation faite dans le corps du texte passera au mieux pour une tromperie délibérée de l’auteur, au pire pour une erreur de narration, remboursez, c’est un scandale ! Il n’est pas ici question d’évolution sous la pression d’un événement traumatisant, mais bien de dissimulation volontaire d’un pan de la personnalité. Si donc vous désirez montrer un personnage dont le véritable caractère est progressivement révélé, contentez-vous de décrire ses actes sans jamais porter d’appréciation sur lui.
 
LA PREMIÈRE APPARITION
 
 Ce qui nous amène à la règle n°3 : un personnage doit agir d’emblée selon son principal trait de caractère.

 Autrement dit, permettez au lecteur de le découvrir à travers une scène révélatrice. Cette règle prolonge la précédente, laquelle avait pour conséquence de fâcher le lecteur qui se voyait trompé ; ici, il s’agace plutôt de la maladresse de l’auteur.
 C’est, une fois de plus, la narration à la troisième personne qui est responsable de ce hiatus. Ne vous contentez pas de dire qui est le drôle qui vient de faire son apparition, mais assurez-vous que ses actes sont en conformité avec l’énoncé qui le présente. Demandez-vous toujours : à quoi ça se voit ?

 Si un terrible sorcier, nerveux et aisément irritable, qui déteste voir son autorité contestée, reçoit avec force sourires et amabilités un clampin venu lui acheter un philtre d’amour, qu’il lui remet avec des clins d’œil appuyés en lui recommandant d’en user sagement, on est en droit de se demander s’il est si malveillant que la rumeur le prétend. De même, un époux qui a passé le premier chapitre à se lamenter sur l’enfer que sa femme autoritaire lui fait subir ne peut être accueilli au foyer par une épouse avenante et attentionnée juste parce que ce soir là elle était bien disposée à son égard. L’intrigue justifie peut-être ce comportement inattendu. Mais l’auteur n’a pas le droit de commencer par les exceptions à la règle. Si le scénario ne peut être modifié, mieux vaut reporter les lamentations du mari. Bien sûr, l’auteur peut, à l’instar de Van Hamme dans la présentation de Largo Winch, s’amuser un moment avec ce décalage, et même montrer la surprise de l’époux, mais ce répit signifie qu’elle se transformera en dragon à la première occasion.

 D’ailleurs, si Van Hamme s’est amusé à malmener son héros en début de roman, il a tout de même évité de semer la confusion dans la présentation des traits de caractère : lors de la scène dans le commissariat, le portrait psychologique de Largo est sans ambiguïté : «  Il n’y avait pas seulement la tranquille assurance de ce type, déjà surprenante dans ce lieu qui provoquait généralement la peur ou l’insolence. » Sautons quelques lignes concernant le "charme minéral troublant" avant qu’une partie du lectorat actuel n’abandonne cette page pour se ruer sur les aventures du susdit, et allons directement à la fin de la description : «  En dépit des menottes qui l’enchaînaient, du sang séché sur s pansement, de ses pieds nus dans ses sandales et de sa barbe de vingt-quatre heures, ce Winczlav avait des allures de prince en visite chez l’un de ses loyaux sujets. » Précisions qu’à nouveau l’auteur ne s’est pas contenté de déposer comme un mal nécessaire ces deux paragraphes en bordure de narration mais qu’il les a intégrés à l’action : le commissaire s’apprêtait à frapper le prisonnier et seul le fait de d’avoir perçu sa personnalité l’a dissuadé. Une scène est riche quand elle sert à plusieurs causes narratives à la fois. Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire : si vous manquez de charme minéral troublant, essayez au moins de garder une assurance tranquille.

 Cette règle d’or n’est pas inhérente au seul personnage mais à toute affirmation faite par l’auteur omniscient. À l’image d’un chercheur exposant une théorie, d’un policier désignant un coupable, il doit apporter les preuves de ce qu’il avance, non mais ! c’est pas parce que c’est lui qui raconte qu’il doit se croire tout permis sans jamais avoir à se justifier !

 Alors, à quoi ça se voit ?

 Nul besoin de longue scène. Il suffit parfois d’un infime détail pour révéler une personnalité. Les auteurs nord-américains sont très forts dans les mises en place. Une courte scène leur suffit pour faire passer un maximum d’informations. Un éternel sourire en coin, un lacet défait, une cigarette allumée négligemment jetée dans le couloir d’un bâtiment administratif, sont autant de détails signifiants. Pensez à les utiliser et surtout traquez ceux qui pourraient brouiller le message.

 Il arrive aussi que plusieurs personnages apparaissent en même temps ou que l’intrigue se poursuivra avec un nombre conséquent de traders qui ont tous entre trente et quarante ans et bossent dans la même boîte. Afin que le lecteur s’y retrouve, il est essentiel de fixer chaque intervenant dans l’esprit du lecteur au moyen d’un détail caractéristique. Ce type d’ancrage facilite la reconnaissance.

 De même que vous vous êtes efforcé de choisir des noms suffisamment différents pour éviter les confusions, de même vous caractérisez chaque acteur important par un détail qui n’appartient qu’à lui : la chevelure et les yeux albinos d’Elric le Nécromancien, la cicatrice prolongeant la ligne de vie dans la main de Corto, la pipe de Sherlock Holmes, les culottes de golf de Tintin, non, pas ça, même Hergé a tenu à renouveler sa garde-robe. Le détail vestimentaire portera plutôt sur un manteau ou un blouson qu’on porte sur une période plus longue que les bas rayés de Bécassine, qu’elle n’a pas intérêt à retirer maintenant, ou sur un accoutrement tribal, considérant que le costard-cravate en est également un. Un détail caractéristique, susceptible de revenir fréquemment, voire de devenir un gimmick (Appelle-moi Bob, je te l’ai déjà dit, Bill – Oui, commandant !) suffit amplement : un cheveu sur la langue, une balafre, une jambe traînante, un doigt en moins, ça fait beaucoup pour un seul homme. Ici aussi, faites preuve de variété : il est déjà assez pénible de faire zézayer un interlocuteur pour ne pas introduire un bègue, un qui chuinte et un autre qui roule les r, au risque de laisser entendre que votre intrigue se déroule dans un hospice.

 Enfin, il n’est pas inutile de rappeler en cours de route certaines des caractéristiques, physiques comme psychologiques, des protagonistes : le lecteur n’est pas un ordinateur qui a encarté une fois pour toutes un profil au point de se souvenir de ses mensurations cent pages plus loin. Cette fois-ci, vous ne pourrez faire autrement que de les intégrer au cours de l’action. Personne ne comprendrait si vous recommenciez tout ou partie de son portrait. Mais comme un personnage n’agit qu’en interaction avec les autres protagonistes, et que ceux-ci peuvent à tout moment intervenir pour préciser en douceur quelques traits psychologiques, la tâche en sera facilitée.

 C’est d’ailleurs grâce à eux, à présent que les présentations sont faites, qu’on verra les personnages évoluer.

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