Interview du Belial
de Clément Bourgoin et Olivier Girard
aux éditions
Genre : Anticipation

Auteurs : Clément Bourgoin , Olivier Girard
Date de parution : septembre 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail

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ActuSF : Qu’est-ce qui vous a donné envie de proposer des livres en version numérique au public ?
Clément :
A titre personnel, le livre numérique m’intéresse depuis plusieurs années, et j’étais peiné de voir le manque d’initiative en France dans ce domaine. Mais depuis la fin de l’année dernière, notamment avec l’arrivée du Kindle et un peu plus tard de l’iPad, les évènements ont commencé à se précipiter. On a pensé que, même si le marché était pour l’instant quasi inexistant en France, il valait mieux être prêt quand ça commencerait... et on est persuadé qu’il devrait y avoir pas mal de liseuses sous les sapins ce noël. Quoiqu’il en soit, personne au Bélial’ ne pense que le numérique va remplacer le papier, même à long terme. Il s’agit plutôt de proposer à nos lecteurs un autre moyen d’accès à nos livres, voire de toucher de nouveaux lecteurs.

Olivier :
Et puis, c’est une chance pour notre back catalogue de se voir un peu remis en avant. A l’heure ou en libraire, un bouquin ne dispose plus que de cinq semaines d’exposition et de disponibilité (ce qui constitue le pire des non-sens, imputable à une politique de surproduction proprement suicidaire), le numérique et une manière pour nous de réaffirmer qu’un texte doit pouvoir être accessible par tous et tout le temps.

ActuSF :
Pourquoi avoir crée une plateforme et pour vous qu’est-ce que cette plateforme précisément ?
Clément :
Surtout parce que les plateformes existant actuellement nous paraissaient proposer l’exact contraire de ce qu’on voulait. Pour nous, un livre numérique est avant tout un livre, et nous voulons qu’il soit aussi simple à acheter et à lire qu’un livre papier. On a envie d’essayer des tas de choses, et avoir notre propre plateforme, c’était le seul moyen de nous libérer des contraintes imposées par les autres, de faire quelque chose de véritablement innovant. Par exemple, la possibilité de fixer soi-même le prix de son livre numérique (au-dessus d’un prix minimum) pour soutenir la maison et l’auteur, la possibilité de télécharger à volonté un fichier une fois qu’on l’a acheté, la possibilité d’acheter une nouvelle toute seule au sein d’un recueil et surtout, la possibilité de distribuer des livres sans DRM.

Olivier :
Oui. Mais il est aussi important de préciser que tous les livres qui seront disponibles sur la plateforme e-belial le seront également, à terme, sur la plate-forme EDEN, qui est l’espace de vente numérique de notre distributeur de livres physiques, la Sodis.

ActuSF :
Comment cela va-t-il s’organiser ? Est-ce qu’on trouvera tous les titres du Bélial ? Est-ce qu’il y aura des titres différents ?
Clément :
Dans un premier temps, on trouvera uniquement les livres des auteurs français du catalogue du Bélial’. Au lancement de la plateforme, on aura une dizaine de titres issus du fonds, romans et recueils de nouvelles. On aura ensuite une sortie simultanée de nos livres en papier et en numérique (à commencer par Rosée de feu en septembre) et on ajoutera ensuite trois ou quatre titres du fonds chaque mois. Il n’y aura que des titres précédemment publiés au Bélial’, parce que notre volonté n’est pas de faire de l’inédit, ou alors de manière très exceptionnelle. Par exemple, en octobre, on proposera gratuitement pendant un mois une nouvelle qui aurait du être dans le Bifrost spécial vampires mais qu’on n’a pas pu mettre, faute de place. 

Olivier : Par ailleurs, on proposera en numérique certaines nouvelles parues dans Bifrost mais pas encore réunies à ce jour en recueil, comme celles de Xavier Mauméjean, par exemple.

ActuSF :
Les livres seront-ils moins cher que leur version papier ?
Clément :
Oui, entre 8 € et 12 € pour les recueils et les romans, soit souvent deux fois moins cher que les versions papiers. Les nouvelles seront à 1 €, 2 € ou 3 € selon leur taille (nouvelle, novelette, novella), de manière à ce qu’acheter un recueil entier soit toujours un peu plus intéressant qu’acheter toutes les nouvelles à la pièce.

ActuSF :
J’ai lu sur votre site que les livres numériques seront moins cher si l’on achète en même temps sa version papier ?
Clément : C’est quelque chose dont j’ai rêvé dès que j’ai commencé à imaginer les usages du livre numérique : acheter un livre en librairie et pouvoir télécharger, gratuitement ou pour un prix modique, la version numérique. Tout comme on peut "ripper" un CD pour le mettre sur son baladeur mp3. Ranger le livre papier immaculé, même pas entrouvert, dans sa bibliothèque et lire la version numérique. Je pensais que c’était un genre de fantasme de collectionneur, mais en en parlant autour de moi, je me suis aperçu que ça intéressait beaucoup de monde (pas forcément pour les mêmes raisons...).
Pour l’instant, ce n’est pas possible de proposer cette offre dans les librairies physiques, mais on espère que son succès donnera des idées aux autres et notamment aux distributeurs, qui sont les seuls à pouvoir répercuter cette offre en librairie. De notre côté, on proposera l’achat couplé via notre site, en proposant la version numérique d’un livre papier pour 2 € de plus.

ActuSF :
Concrètement, est-ce qu’un livre numérique est difficile techniquement à faire pour vous ?
Clément : Oui, surtout parce qu’Olivier est un des derniers éditeurs au monde à travailler sous Xpress et à ne pas être passé à inDesign ! Sans blague, ce n’est pas très compliqué pour moi qui suis développeur Web, le format ePub étant très proche des standards en vigueur sur le web. Une fois qu’on a fait le premier, le reste roule... La difficulté est qu’il existe un grand nombre de supports différents, et qu’on ne peut pas tester nos fichiers sur tous. On compte donc aussi sur les retours de nos lecteurs.

ActuSF :
Est-ce qu’on pourra les lire sur tous les supports ?
Clément : On a choisi de proposer des livres au format ePub et PDF pour qu’ils soient compatibles avec un maximum de supports. Mais certains systèmes sont fermés, comme le Kindle qui n’accepte que des livres achetés sur Amazon, et là ce n’est pas de notre ressort. Ceci dit, l’avantage de notre plateforme est que vous pouvez télécharger à volonté les fichiers dans tous les formats proposés après les avoir acheté, ce qui est pratique si vous perdez le fichier ou si vous changez de support et que vous avez besoin d’un nouveau format. Si le besoin s’en fait sentir, on pourra donc proposer de nouveaux formats de fichiers à nos lecteurs.

ActuSF :
Et est-ce qu’on pourra les acheter seulement sur votre plateforme ?
Clément : Non. Le succès du Bélial’ repose aussi le travail des libraires, et il n’est pas question de les léser dans ce domaine. Nos livres numériques seront distribués bientôt via la plateforme EDEN, comme l’a dit Olivier, qui est accessible à tout libraire qui possède un compte SODIS (et donc qui vend déjà les livres papiers du Bélial’). Et surtout, bien que ce ne soit pas obligatoire étant donné que la loi Lang sur le prix unique ne s’applique pas au numérique, on proposera les livres au même prix via notre plateforme et en librairie.

ActuSF :
Qu’est-ce que ça apporte de plus au lecteur d’acheter des livres numériques ?
Clément : C’est juste une autre manière de lire, comme les livres de poche ou les livres audio. Comme pour chaque mode de lecture, il y a des avantages et des désavantages, mais ce n’est pas propre au Bélial’, et c’est à chacun de faire son choix en fonction de ce qui l’arrange.

ActuSF :
Quid des droits d’auteur ? Et est-ce que les auteurs ont été faciles à convaincre ? Et y’a-t-il des différences entre les anglo-saxons et les français ?
Clément : Étant donné les coûts de fabrication et de distribution réduits, il nous a tout de suite semblé évident qu’il fallait que les auteurs en profitent et que cela soit répercuté en partie sur leurs droits d’auteur. Sachant que le pourcentage que touche un auteur sur le prix d’un livre papier est de 7% à 10% en moyenne, on va proposer jusqu’à 15% pour les livres numériques vendus via la plateforme EDEN (puisqu’il y a encore des frais de distribution) et jusqu’à 30% pour ceux vendus via notre propre plateforme. Dans ces conditions, nos auteurs français ont tous donné au moins leur accord de principe, même si beaucoup n’y croient pas vraiment. C’est plus compliqué pour les auteurs anglo-saxons, qui demandent des droits excessifs ou refusent tout simplement de céder les droits numériques. Donc, en attendant de voir comment se vendent nos livres, on va se contenter des auteurs français.

ActuSF :
Parlons des prochains livres du Bélial’. A la rentrée sortira Rosée de feu de Xavier Mauméjean, peux-tu nous en dire plus sur ce livre ?
Olivier : Il s’agit du nouveau roman de Xavier Mauméjean, un livre qui, à travers une approche historique très rigoureuse, s’interroge sur la notion de sacrifice à l’échelle d’une nation toute entière, en l’occurrence, ici, le Japon de 1942-45. On y suit trois personnages, sur fond de Guerre du Pacifique : Hideo, un écolier japonais de 9 ans ; son grand frère Tatsuo, un étudiant qui va se retrouver recruté dans une escadrille suicide ; et puis le capitaine Obayashi, un maître archer qui va devoir imposé la « stratégie de la mort assurée ». Enfin, un détail qui a son importance : face aux Hellcat et autres B-29 qui composent l’aviation américaine, les japonais opposent des escadrilles de… dragons ! Autant dire que les scènes de combats aériens sont assez étonnantes. Outre la réflexion de fond évoquée plus haut, Rosée de feu s’avère avant tout une fascinante immersion dans le Japon des années 40 ; et je dois dire que le voyage est pour le moins ahurissant… Enfin, publier un roman de Xavier Mauméjean, c’est une chose dont j’avais très envie depuis longtemps, et j’espère bien que lui et le Bélial’ n’en resteront pas là !
 
ActuSF :
En novembre, il y aura un recueil de Michel Demuth. Quel place a-t-il eu dans la SF et quel type d’auteur c’était ? Comment s’est fait le choix des nouvelles ?
Olivier : Dans mon panthéon personnel, Michel Demuth occupe une place toute particulière. C’est le premier auteur français (avec Stephen Wul, même si leur œuvre est très différente) à m’avoir fait rêvé. Il a pour moi fait entrer le space opera français dans la modernité, et incarne une manière de trait d’union improbable entre la new wave anglaise et le space op’ débridé mais archaïque US des années 50… Demuth est un pionnier aux visions hallucinantes, au style ciselé. C’est un maître, tout simplement, même si son œuvre reste finalement relativement restreinte, ses activités de traducteur et d’éditeur ayant assez vite pris le pas, pour des raisons financières évidentes, sur son travail d’écrivain. Le choix des nouvelles a été fait par Richard Comballot, qui dirige l’ouvrage. Je voulais juste que ce best of soit représentatif de toutes les périodes de l’auteur, et c’est le cas. Il y a bien sûr pas mal de nouvelles qui viennent du recueil Les Années métalliques, paru en son temps chez Ailleurs & Demain, mais pas que, loin de là (on y trouvera notamment les textes de Michel que j’avais publié dans Bifrost). L’ensemble est introduit par Richard et préfacé par Gérard Klein, sans oublier la masse de paratexte habituelle qui clôt les recueils best of du Bélial’ ; soit une somme qui devrait avoisiner les 650 pages. A l’est du Cygne, puisque tel est le titre de ce livre, me semble tout simplement incontournable, un hommage d’exception à un auteur qui ne l’est pas moins et qui occupe une place pivot dans l’histoire du genre en France… Je précise au passage que si ce best of est le premier des ouvrages de Michel Demuth à voir le jour au Bélial’, ce ne sera pas le dernier ; nous travaillons en effet à une intégrale du cycle des Galaxiales pour 2011 ou 2012.

ActuSF :
Bankgreen est un roman de fantasy de Thierry Di Rollo annoncé pour février 2011. Là aussi, peux-tu nous en dire plus ?
Olivier : C’est le cinquième livre de Thierry publié au Bélial’, et c’est sans doute son meilleur. Il s’agit de son premier roman de fantasy, le livre le plus long qu’il ait jamais écrit (360 pages en grand format, ce qui, pour Thierry, est vraiment très long !). A mon sens, Bankgreen sera l’un des événements littéraires de l’année, rien de moins. C’est un roman d’une richesse exemplaire, et d’une maîtrise comme j’en ai rarement lu. Je pense par ailleurs que c’est un livre qui fera du bien à la fantasy. Au sein de la production pléthorique et très uniformisée du domaine, de tels projets, des livres qui s’inscrivent au cœur du genre mais font montre d’une ambition résolument adulte, parient sur l’intelligence du lecteur, sa capacité à rêver, à imaginer, de tels projets, donc, m’apparaissent pour le moins salutaire (et d’une extrême rareté). Bankgreen est incontestablement un grand livre, et j’espère bien qu’il sera perçu comme tel. Il est difficile de le résumer en quelques mots. Disons que Bankgreen (Bankgreen est à la fois le titre du livre et le nom du monde dans lequel s’inscrit l’histoire, le monde étant, finalement et bien entendu, le personnage principal du roman) est l’histoire d’une transition, la fin d’une époque, la relation d’évènements conclusifs d’un cycle, et qui en annoncent donc un nouveau. En cela aussi il s’agit d’un livre au cœur du genre, à l’instar du Seigneur des Anneaux, par exemple, qui narre également la fin d’un Age. A mon sens, la qualité première de Bankgreen, c’est de revisiter beaucoup des tropes de la fantasy, mais de le faire avec une approche résolument nouvelle pour, in fine, en tirer quelque chose de complètement inédit, sans équivalent. En fait, c’est un livre que j’ai lu deux fois de manière professionnelle, et que j’ai relu une troisième fois rien que pour le plaisir. A vraie dire, ça ne m’étais jamais arrivé… Enfin, et pour les curieux, le livre sera illustré par Jean-Sébastien Rossbach.

ActuSF :
En Juin l’année prochaine sortira Tau Zéro de Poul Anderson. Il s’agit d’un roman inédit. De quoi s’agit-il et que va-t-on pouvoir lire ?
Olivier  : Avant cela, il y aura Flux de Stephen Baxter, le troisième volet des Xeelees, et aussi Frères lointains, un nouveau recueil inédit de Clifford D. Simak. Mais pour en revenir à Tau Zéro, il s’agit d’un roman de science-fiction de Poul Anderson inédit en France, un livre qui manqua de remporter le prix Hugo, battu en final par La Main gauche de la nuit de Le Guin, ce qui est somme toute honorable… Il s’agit d’un huis clos palpitant, l’histoire de l’équipage d’un vaisseau (25 hommes, 25 femmes) coincé à bord dudit vaisseau, qui ne cesse d’accélérer, de plus ne plus près de la vitesse de la lumière, suite à un accident de vol. A la fois roman d’aventures spatiales et de hard science, Tau Zéro est un classique absolu du genre outre-Atlantique et demeure complètement inconnu en France. Il était temps de faire quelque chose, me semble-t-il…

ActuSF :
Pourquoi avoir choisi de faire un Bifrost spécial Vampire ?
Olivier : Pourquoi pas ? Les vampires déferlent en masse dans les librairies et sur les écrans du monde entier depuis des mois. Bifrost est une revue qui s’intéresse à l’actualité. Et le mythe du vampire s’appuie sur un historique culturel et littéraire pluri-centenaire. Il nous a semblé que tout cela justifiait amplement un dossier dans nos pages.

ActuSF :
Et toujours concernant Bifrost, le numéro de janvier sera consacré à un "bilan et perspective du genre SF". Sans tout dévoiler de ce numéro, pourquoi faire un bilan maintenant ? Est-ce que la situation le demandait ?
Olivier : Eh bien, quant on voit le nombre de pages couvertes par une récente discussion sur « SF et métaphysique » dans le forum d’ActuSF, oui, je pense qu’un petit dossier sur la SF, avec des questions du style d’où vient-elle et où pourrait-elle aller, s’imposait…

Jérôme Vincent

D'accord, pas d'accord ? Parlez de ce livre sur le forum.

1 Message

  • Interview du Belial 1er septembre 2010 11:04, par Ayerdhal

    Je remets ici ce que j’ai posté sur le forum du Bélial avant, si besoin, de commenter cette interview.

    Donc Le Bélial lance sa plateforme numérique. Bien. Innovante. Ah. Euh… en quoi ? En 8 points. Lesquels sont ?

    « Tarif intelligent. Les livres numériques du Bélial vous sont proposés allant de 8 à 12 € : un tarif unique, quel que soit le format de fichier et très inférieur à leurs équivalents papier (souvent deux fois moins). » Là, je bondis de mon fauteuil et je me cogne la tête au plafond. J’ai du mal lire. Je relis. Eh merde ! C’est bien ça. 8 à 12 € ! Et ce serait très inférieur au prix des livres papier. Ben mon cochon ! Vous avez entendu parler du « poche » ? C’est un format plus petit (10/18, en cm), qui se vend un peu partout et beaucoup mieux que les autres formats… mais alors sacrément mieux ! Vous voulez savoir pourquoi ? Non, ce n’est pas que les gens manquent de place dans leurs bibliothèques, dans leurs sacs ou dans leurs attachés-cases… encore que, puisqu’on parle de numérique, donc de liseuses, c’est quand même un sacré avantage de voyager léger. Et ce n’est pas non plus que les lecteurs préfèrent le livre friable au bel ouvrage. Si le « poche » se vend beaucoup plus que le « grand format » et le « semi poche », c’est parce qu’il est moins cher, souvent trois fois moins. Incroyable, n’est-ce pas ? Je parle du vrai « poche », évidemment. Pas des éditeurs qui le pratiquent au prix de… au prix de quoi, d’ailleurs ? Des autres activités du lecteur ? De son envie de les pratiquer ? De son garde-manger ? Parce qu’il y a un truc à savoir : le portefeuille du lecteur n’est pas extensible. D’ailleurs, peut-être que c’est pour ça qu’on vend si peu de livres. Peut-être même que c’est pour ça qu’il existe des bibliothèques et un marché d’occasion florissant. Peut-être même… attention, je vais vous choquer… peut-être même que ce marché d’occasion est le plafond sur lequel il faut que le prix du livre numérique bute. Pire. C’est au prix d’occasion du « poche » qu’il faut limiter (vers le haut) le prix du livre virtuel. Et je ne parle évidemment pas des ouvrages cotés ! Et c’est mon dernier prix. En tant que lecteur, en tant que consommateur (contraint) et en tant qu’auteur. Vous avez bien lu. Je ne veux pas voir mes bouquins en format numérique au-dessus de 2 €, et je suis plutôt partant pour moins (deux fois moins). Pourquoi ? Parce que le très immatériel format numérique n’est pas un produit de substitution du très tangible ouvrage papier. Parce que les liseuses on un coût et que leur acquéreur ne doit pas en être le captif mais l’usager. Parce que, en terme de commercialisation, c’est un autre marché, un tout autre, qui se constitue pour l’essentiel aujourd’hui de gens qui ne lisent que très peu ou pas (de romans, par exemple). Parce que c’est l’occasion de toucher ceux que nous ne touchons jamais. Soixante millions de Français ne m’ont jamais lu. Ne rigolez pas : cinquante millions d’entre eux n’ont jamais lu Werber, Pennac, Grangé, etc. C’est un chouette terrain à défricher, non ? Eh bien, c’est ce que facilite le numérique… à condition de ne pas le soumettre à l’économie des tauliers de l’édition papier et des souteneurs de la diffusion. J’oublie un détail ? Ah oui. Le piratage. Je lui suis favorable, ne serait-ce que parce que, une fois de plus, mes phrases à la con atteindront quelqu’un que l’économie du livre (beurk) leur barrait, que celui-ci ne piratera pas toute sa vie mais qu’il continuera à lire, que la culture n’est pas… pardon, ne doit pas être un privilège de nantis. Je lui suis favorable, donc, mais on s’en fout. Le piratage prendra des proportions faramineuses si la diffusion numérique du livre se comporte comme la diffusion numérique cinématographique ou musicale. Le vent, et c’est ce qu’est le numérique, ne peut pas se vendre au même tarif que la matière. Inutile que je vous fasse un cours de marketing, d’ailleurs je suis un très mauvais pédagogue et je suis certain que vous savez ce qu’est le prix psychologique. Mais peut-être ignorez-vous qu’on ne le calcule pas avant d’avoir déterminé la, les ou toutes les potentielles cibles commerciales ? Il semble que vous vous limitiez au marché préexistant du « papier ». Il semble aussi que votre opération de lancement ne soit qu’une opération… disons de communication, en tout cas pas une étude. Lapalissade ! Je ne m’efforcerais pas d’en montrer les insuffisances si ce n’était pas le cas. Voyons les autres points.

    « Prix libre. Les prix affichés sont un minimum, mais vous êtes libre d’acheter les livres numériques au prix que vous aurez fixé si vous souhaitez soutenir l’auteur ou la maison d’édition. » Ben voyons ! Pourquoi ne pas créer une ONG ? Ecrivains et Editeurs Sans Frontières, mais avec pas mal de toupet tout de même.

    « Sans DRM. Aujourd’hui, les dispositifs de gestion des droits numériques (DRM) proposés par la plupart des éditeurs punissent moins les pirates – qui n’ont aucun mal à les contourner – que les acheteurs légitimes qui rencontrent de nombreux problèmes techniques. Le Bélial’ ne propose que des livres numériques « bio » garantis 100% sans verrouillage pour que vous puissiez les lire aussi facilement que des livres classiques, sur le support de votre choix. » Amen.

    « Facile. Sur la plateforme e-Bélial, vous n’achetez pas un fichier, mais un livre. Une fois dans votre bibliothèque numérique, vous pouvez le télécharger à volonté et dans tous les formats proposés. Pratique si vous perdez le fichier d’origine ou si vous changez de support de lecture. » Démago, mais bien joué.

    « Collectionnez. Vous n’êtes pas prêt à vous passer du papier ? Nous non plus. Achetez un livre du Bélial’ et, pour seulement 2,00 €, téléchargez son équivalent numérique (sur certains titres uniquement) » Aïe ! Dans son élan, la réclamite aiguë a fourché. Le coût du numérique est inférieur à 2 €. On s’en doutait un petit peu beaucoup, notez, mais c’est intéressant car, et j’y reviendrai plus loin, c’est quoi au juste le prix de revient du numérique ? Et comment le définit-on ?

    « Flexible. Créez vos propres recueils en choisissant parmi le fonds du Bélial’ des nouvelles à télécharger à la pièce sans avoir besoin d’acheter un recueil entier. » Encore heureux ! Et heureusement déjà pratiqué par (presque) tout le monde. Mais à quel prix, au fait ? Je veux dire : proportionnellement au prix du recueil.

    « Equitable. Compte tenu des coûts de fabrication et de distribution réduits, Le Bélial’ peut reverser jusqu’à 30% du prix de chaque livre numérique vendu à l’auteur. À comparer aux 10% qui sont la norme du marché. » J’en vois déjà qui tremblent à l’idée des horreurs que je vais de cette plume commettre. Par quoi je commence ? Ainsi, la norme du marché en matière de droits d’auteur serait à 10 %. J’en connais plus de trente mille qui feraient un infarctus en lisant ça. Ce putain de marché n’a pas de norme ! Que des différences de traitement. Et la moyenne, totalement incalculable pour cause d’opacité, est sûrement loin en dessous de 10 %. La réalité ? 4 à 12 % sur le « poche ». 6 à 15 % sur le « grand format ». Parfois plus, pour les rares best-sellers. Souvent moins pour les nombreux auteurs « jeunesse ». Et 2 % pour les traducteurs. Le plus facile est digéré ? On jette un oeil à la réversion ? C’est quoi d’ailleurs cette ineptie ? L’éditeur reverse ? Il est bien charitable ou il se prend pour un fonds de pension ? Vous vexez pas, je pinaille. Vous avez raison, les coûts de fabrication et de distribution sont réduits, tellement qu’on se demande s’ils sont signifiants. Sur la fab, qui représente entre 15 et 20 % du prix du livre « papier », il y a un coût en numérique. Sûrement, mais quel est-il au juste ? Côté mise en format, par exemple, vous connaissez sûrement ça : http://fr.feedbooks.com/ Et il y en a d’autres. Et il y en aura de plus en plus. Sur la distrib, il y a un… pardon ? La quoi ? Qui va distribuer quoi, au juste ? Parlez-moi de diffusion, oui, ça, ça m’intéresse. Prononcez les vilains mots. Détaillez ce que demandent Amazon, la Fnac, Google, Orange etc. pour diffuser des octets par le Net. Montrez l’intérêt des bornes numériques (mdr), justifiez leur existence et leur coût sur le prix du livre. Démontrez que tout ce joli monde est indispensable à la bonne diffusion électronique de l’ouvrage. Mais surtout, surtout, expliquez pourquoi vous avez choisi de rester dans la logique de fonctionnement « papier » plutôt que de développer une logique autre ou de vous inscrire dans l’une de celles qui existent déjà, comme publie.net, numeriklivres etc. Le numérique est une aubaine. Pour l’auteur, pour l’éditeur, pour le lecteur. Pour la première fois, l’ouvrage littéraire peut se passer des parasites qui, de surcroît, se taillent la part du lion dans l’économie du livre. La diffusion et la distribution représentent 55 % du prix de l’objet livre. Alors quoi ? On prend les mêmes et on recommence ? On s’en invente d’autres ? Pour quel service ? Pas de stock, pas de transport, pas de commerciaux (physiquement, en tout cas). Alors qu’est-ce qui coince ? Qu’est-ce qui limite les droits d’auteur à 30 % dans votre conception de l’édition numérique, quand d’autres, spécialisés, proposent déjà 50 et même 70 % ? La diffusion. Toujours la diffusion. Fait chier ! S’il faut, pour l’édition numérique, en passer par une économie, que celle-ci tienne compte de l’écosystème numérique. Moi, je suis en train de devenir écolo. À 50 % minimum. Ce qui représente 1 € sur un bouquin vendu en numérique à 2 €. Combien d’auteurs touchent 1 € sur la vente d’un de leurs bouquins en poche ? Y en a-t-il sur l’agora ?

    « Solidaire. En attendant l’adaptation de la loi Lang au numérique, et pour ne pas léser les libraires qui soutiennent Le Bélial’, nos livres numériques seront proposés au même prix sur e-Bélial’ et sur la plateforme EDEN. N’importe quel libraire pourra ainsi vendre les livres numériques du Bélial’. » Vous avez peur de perdre le soutien de vos amis libraires pour les ouvrages « papier » ? En instituant le prix unique du livre (plus ou moins 5%), la loi Lang ne favorise que les gros « libraires », ceux qui peuvent négocier une marge conséquente avec le diffuseur/distributeur. Les autres peinent à obtenir une marge viable. Comment les libraires diffuseront-ils vos livres numériques et quelle marge allez-vous leur accorder ? Je veux dire : les gros et les petits ? En tout cas, rassurez-les, ils n’ont pas besoin de se recycler tout de suite. Le livre papier a encore un bel avenir devant lui. Disons le temps d’une génération. Et ce sont surtout les grosses berthas qui vont trinquer. Au fait, pourquoi croyez-vous que les gros bras se démènent tous pour disposer d’une plateforme de diffusion numérique ?

    Voilà, j’en ai fini. Les ventes de liseuses croissent de façon exponentielle, même en France. Au deuxième trimestre 2010, Amazon, le plus gros « libraire » du monde, a vendu plus d’ouvrages au format numérique qu’au format papier. En août, durant le festival littéraire d’Ouessant, plusieurs conférences et débats sur l’édition numérique se sont tenus dans le cadre de Numér’île et ont été relayées en direct sur le Net. J’ai participé à la plupart et j’ai rencontré différents acteurs du numérique (et pas que du monde du livre) qui s’efforcent d’échapper aux logiques « économiques » de l’édition classique. Nous sommes arrivés à la conclusion que non seulement c’était possible, mais que ce n’était pas si compliqué que ça, bien au contraire, à condition de se soustraire au système un peu plus que centenaire (on peut même le faire remonter à l’invention de l’imprimerie) qui dicte les conditions dans lesquelles se propage (mal) la littérature et qui s’auto-entretient. En lisant la « déclaration d’intention » d’e-Bélial, mon optimisme s’est assombri d’un certain agacement. Peut-être, puisque j’avais tendance à apprécier vos communications autour du livre numérique, parce que j’attendais du Bélial qu’il ait autre chose à proposer que l’ambiguïté des fausses innovations pour un éternel recommencement. Vous vous trompez de beaucoup d’erreurs, les mecs.

    Voir en ligne : http://www.belial.fr/pages/e_belial

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