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Albumen l'éthéré

Eric Herenguel (Dessinateur), Christophe Arleston (Scénariste), Sébastien Lamirand (Coloriste), Melanÿn (Scénariste)
Cycle/Série : 
Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 24/03/2010  -  bd
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Albumen l'éthéré

D'album en album, puis de série en série, Christophe Arleston bâtit un monde de Troy foisonnant qui fait, depuis des années, le bonheur des éditions Soleil et du Lanfeust Mag. Dans une chronologie constituée a posteriori, cette nouvelle série, Nuit Safran, se situe vers l'an 2600 sur les landes d'Hédulie, entre la série Les Guerrières de Troy et L'Expédition d'Alunÿs. Au total, en incluant les séries d'origine Lanfeust de Troy, Cixi de Troy, Lanfeust des étoiles, on compte treize séries pour un seul monde, de l'an 30 (Les Conquérants de Troy) à l'an 4010 (Lanfeust Odyssey). Et rien ne dit que l'histoire de Troy va s'arrêter là...

Il n'est pas demandé naturellement au lecteur d'avoir tout lu pour entrer de plain-pied dans une nouvelle série. Les univers restent différents : la magie n'agit pas de la même façon, les personnages et les royaumes changent, les graphismes diffèrent. Mais même avec des scénaristes d'appoint, on retrouve la patte d'Arleston : le scénario bien léché, l'humour, les personnages truculents, les femmes belles, intelligentes et rusées face à des hommes courageux ou lâches, mais toujours un peu lourdingues. Respectueuse de l'esprit du maître, Melanÿn a épaulé Arleston sur le scénario de plusieurs séries : Le Chant d'Excalibur, L'Expédition d'Alunÿs, Les Guerrières de Troy et Tykko des sables. Autant dire que le lecteur n'est pas dépaysé.

Autre point fort de l'univers Troy, et c'est sans doute à mettre au crédit de l'éditeur, les dessins sont toujours de qualité. En faisant appel à Eric Hérenguel pour Nuit Safran, Arleston et Soleil n'ont pas pris de risque. Le dessinateur-scénariste de Krän et de la très belle série Lune d'argent chez Vents d'Ouest, qui avait dessiné quatre albums de Balade au bout du monde chez Glénat, a le coup de crayon d'une vraie pointure de la BD française. Un régal pour les yeux.

L'invocation des ancêtres

Dans le monde de Troy, la forteresse de Nuit Safran trône fièrement face aux territoires de Roq, Blême et Bastillac. Alors que le baron et son fils héritier, Bourdon, guerroient aux frontières, son fils, Ser Aouta, ne veille pas comme il le faudrait sur sa jeune sœur Libbellule et son jeune frère Moustik. La nourrice a perdu sa trace. Le bambin a pénétré seul dans la salle des reliques et manque de se faire empaler par une dague. Au moment où Libbellule et Aouta le retrouvent et parviennent à éviter le pire, ils ne peuvent l'empêcher de recevoir une fiole des larmes de l'animal légendaire sur le crâne. Dix ans plus tard, cet événement va lui donner la capacité d'invoquer les fantômes de sa famille dans son sommeil. À commencer par l'ancêtre de troisième niveau Albumen.

Et c'est bien heureux, car Aouta, le frère ténébreux, a décidé de s'emparer de la baronnie. Il empoisonne son père et l'accident qui fait perdre la raison au fils héritier, lors d'une joute de dragon avec Libbellule, paraît bien suspect. Avant de mourir, le baron de Nuit Safran donne à sa fille un parchemin qui certifie que Ser Aouta est un criminel, mais ce document disparaît et Libbellule, aidée d'Albumen, fait tout pour le retrouver avant l'usurpateur.

Un graphisme héroïque de fantaisie

Dans son écrin ébène (les cases sont incrustées sur fond noir), l'album est d'abord beau. Les couleurs chatoyantes, ondoyantes, en dégradés pastel d'ocre, de rouge et de bleu caressent l'œil dans le sens du cil (peu de jaune safran). La seconde impression est celle d'une densité des traits et de la profondeur du détail graphique. Beaucoup de dialogues, beaucoup de personnages, on a envie d'entrer dans le dessin, de visiter les abords de la forteresse, de s'égarer dans la salle des reliques. Le dessin de Hérenguel n'est pas sans rappeler celui de Tarquin. Il est un peu moins uderzien, avec moins de caricature, mais avec plus d'élégance et de finesse, la fraîcheur distinguée du trait étant accentuée par sa colorisation en simili-pastel. Impossible de prendre en défaut la qualité du trait. Sous différents angles, les visages restent les mêmes dans leur sophistication à géométrie variable : Hérenguel peut, avec la distance ou l'expression du personnage, alléger les traits du visage sans le dénaturer. Les donjons, les tours, les montagnes, les dragons ont quelque chose de vivant, rien n'est inerte. Derrière leur allure comique et leur distance ironique, les personnages et les mouvements sont d'un grand raffinement. Et ce parti pris esthétique s'accommode parfaitement avec le ton du récit.

La trame n'est pas d'une originalité phénoménale, mais elle tient bien la route. Le tri entre les bons et les méchants est sans suspense. Pas de subtilité psychologique, mais dans leurs archétypes mentaux, les personnages restent intelligents, amusants et pas toujours prévisibles. La magie qu'Arleston a revisitée tant de fois dans les mondes de Troy trouve ici sa source dans un seul personnage, le fragile Moustik. Ses cauchemars sont une porte d'entrée dans le monde réel pour les fantômes de la famille. Ce qui nous vaut, comme souvent chez Arleston (et donc Melanÿn), des situations cocasses en cascade. Les scientifiques du coin, charlatans d'un autre âge, fermés à toute intelligence du monde, jugent d'un œil sévère toute manifestation surnaturelle. Au-delà du très coopératif Albumen, les revenants provoquent de belles pagailles. Chez Arleston, un pouvoir a toujours son revers. Quitte à se moquer ouvertement des poncifs loufoques du genre (le fantôme qui déplace la matière, tout en passant à travers). Comme dans Lanfeust, et plus que dans d'autres séries du monde de Troy, on se sent chez soi, le sourire au cœur, en confiance et en toute familiarité avec les personnages.

Ne nous y trompons pas. Nuit Safran n'est pas juste une série de plus à mettre au crédit d'Arleston et du phénomène Lanfeust. Si le récit est d'une bonne facture et préserve les qualités scénaristiques du maître de la BD d'humour française, le dessin est de haute qualité. Le travail est léché. Et quand un dessinateur doué met du cœur à l'ouvrage, le résultat est très bon. La signature Troy est un argument marketing, mais même sans l'affiliation, la série vaudrait le détour. Une série qui place la barre haut pour l'heroic fantasy humoristique à la française.

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