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Brendan et le secret de Kells 1

Tomm Moore ( Auteur), Marie Hermet (Traducteur)
Langue d'origine : Français
Aux éditions : 
Date de parution : 31/01/2009  -  bd
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Brendan et le secret de Kells 1

Glénat publie un spin-off du film Brendan et le secret de Kells en deux volumes.  Le premier est sorti en même temps que le film, en février 2009 (le second est sorti en septembre). Les images sont toutes tirées du film de Tomm Moore produit par Cartoon Saloon. En général, les films se déclinent plutôt en albums illustrés. Là, le choix du format BD paraît intéressant à plus d'un titre : le style graphique original de l'auteur produit, en soi, une BD singulière, mais, comme pour le film, Tomm Moore s'affranchit partiellement des lois du genre, il fait sauter les cadres et les cases et livre, au final, un album très rafraîchissant.

Tomm Moore va plus loin que Kirikou, qu'Azur et Aznar et que Mia et le Migou, vantés pour leur esthétique innovante. Il crée un style original au carrefour de nombreuses influences : à mi-chemin entre le manga, l'esthétique crétoise, le cubisme, la symbolique gaélique et les mosaïques médiévales. Un véritable OGNI (Objet Graphique Non Identifié). Qui détone dans la production ambiante et qui étonne par son succès. Tomm Moore ne se contente pas de proposer un style. Il l'impose sur la durée d'un film et d'une BD de cinquante pages.

Le style est d'autant plus revendiqué en tant que tel que l'histoire met en avant le caractère sacré d'un beau livre et la singularité de son créateur, l'enlumineur éclairé, dépositaire de l'héritage d'un grand homme (Saint Colomba, qui réintroduisit le christianisme en Écosse et en Angleterre). Il y a une part de rêve et de révélation dans tout bel objet graphique. Une mise en abyme, en quelque sorte, du support de la démonstration.

Un pari fabuleux et un résultat à la mesure du pari.

Le livre secret de Kells


En 790 après J.C., le village irlandais du petit Brendan est brûlé par les Vikings. Son oncle le sauve in extremis après un violent combat avec trois d'entre eux.

Dix ans plus tard, l'oncle de Brendan, ancien enlumineur, est le responsable de l'abbaye de Kells. Il est obnubilé par la construction d'une enceinte fortifiée pour résister aux barbares impies. De nombreux paysans se sont réfugiés aux pieds de la tour de Kells pour éviter le pillage. Brendan, lui, est d'humeur plutôt joyeuse. Il poursuit une oie, tombe d'un échafaudage et découvre une brèche dans la muraille en construction. Il passe ses journées au scriptorium à aider les moines à copier des livres.

Sa curiosité est aiguisée quand on lui parle d'Aidan, le plus grand enlumineur d'Irlande, qui poursuit l'écriture du plus beau livre du monde, commencé il y a 200 ans par Saint Colomba, dont la communauté s'installa sur l'île d'Iona. Les pécheurs qui le lisent peuvent y perdre la vue. Brendan voit en rêve l'île d'Iona ravagée par les Vikings. Et sa surprise est grande quand il voit rappliquer à l'abbaye de Kells, le grand enlumineur lui-même, en compagnie de son chat blanc et d'un grand secret.

La parabole de la transmission et du savoir


Brendan est une œuvre abstraite. Dans son traitement graphique et son parti pris esthétique, mais surtout dans son propos, qui s'assume en éthique de la connaissance. Le livre de Kells est un des symboles fondateurs de l'Irlande.

Brendan est partagé entre la dureté de ces temps obscurs où la mort rôde à tout instant et la beauté de la connaissance. Les moines préservent le savoir ancestral, d'essence divine, mais aussi humaine. Et le savoir de la communauté, de la nation, des hommes vaut plus que quelques vies humaines. Comment le préserver dans un monde qui bascule dans la barbarie ?

L'oncle de Brendan, Cellach, a renoncé au pouvoir séducteur et spirituel de l'art. Il est résolument ancré dans le présent et son souci est de protéger la vie des hommes et des femmes qui sont venus se réfugier dans l'abbaye. Il unit les efforts de la communauté pour bâtir une muraille contre le chaos.

Brendan, sous l'influence d'Aidan, un enlumineur de génie, comprend que l'attachement au présent ne doit pas écarter de la lumière de la beauté, de l'universel et de la préservation du savoir. La beauté magique des enluminures est une métaphore de la connaissance sacralisée et de la croyance quasi-esthétique en un monde meilleur.

Pour des raisons commerciales et artistiques, les références chrétiennes du récit (Le livre de Kells est une Bible) sont gommées. Ce qui confère, parallèlement au traitement abstrait des images,  une dimension  universelle au message. Le récit est bien, fondamentalement, une parabole du savoir et de la transmission du savoir. L'arrivée des Vikings empêche Brendan d'apprendre et de tirer parti de l'héritage spirituel et social de son oncle. Mais l'enjeu n'est plus son savoir personnel, ni son devenir, mais celui du livre, du savoir collectif dans une communauté qui se désagrège sous les coups de boutoir barbares. De la même façon que Saint Colomba a réintroduit la religion et une forme de savoir et de civilisation antiques dans la Grande-Bretagne du VIème siècle, il faut songer à l'avenir à l'aube du IXème siècle. Quand les villes et villages irlandais seront tombés, comment la civilisation reprendra-t-elle ? Les moines ont une obligation de mémoire. La résilience culturelle passe par la protection du savoir, d'un savoir d'autant plus sacré et convoité qu'il est beau, car la connaissance, la vraie, est toujours une esthétique de la représentation du monde.

Le pitch d'arrière-plan est donc savant et les enfants ne s'y trompent pas, car les questions qu'ils posent à la sortie de l'album (comme du film) n'ont pas trait qu'aux sanguinaires Vikings, mais aussi à la préservation des livres et de ce qui doit rester quand les hommes meurent. La forme, elle, est presque un pied de nez au propos. Il n'y a pas ou peu d'épisodes drôles dans le récit, mais le graphisme abonde de clins d'œil et de sourires discrets.

Le lecteur (ou le spectateur) est d'abord dérouté par le style graphique, inhabituel et délibérément original. Les formes ridiculement rectangulaires de la barbarie et les contours caricaturaux de certains personnages déroutent adultes et enfants ("Pourquoi c'est mal dessiné ?"), mais on finit par s'habituer aux extravagances graphiques où la couleur et le mouvement l'emportent souvent, en signification, par rapport aux tracés et aux formes. Quand on s'est habitué à un certain dépaysement, Tomm Moore nous en impose un autre (méditation de Brendan en forme de craie enfantine sur tableau noir, obscurité extrême qui frise l'indéchiffrable, etc.), comme s'il voulait jouer des tours à l'œil et à l'intellect du lecteur et rappeler que l'originalité est une des clés du spectacle offert.

Sur la mise en forme du récit graphique, on salue de nombreuses audaces : des cases horizontales longilignes centrées sur un personnage, des oppositions forcées de couleur (le feu et les Vikings, le feu et l'eau), des cases désaxées, des pleines pages à peine justifiées, des mini-cases denses, des cases aux formes improbables. Ce n'est pas de la maladresse, c'est de la provocation amusée, et ça donne un rythme inattendu à la lecture visuelle.

Si vous voulez vous rincer les yeux et vous déshabituer des graphismes éculés et des conventions du genre, lisez Brendan. Derrière son apparence enfantine, s'y jouent des mythes et des enjeux qui toucheront tous les publics. Une lecture salubre et salutaire.

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