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Corpus Crispies

Wilfrid Lupano (Scénariste), Mako (Dessinateur)
Langue d'origine : Français
Aux éditions : 
Date de parution : 22/08/2007  -  bd
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Corpus Crispies

Cet album trashi-comique est le fait de Lupano, auteur entre autres d’Alim le Tanneur , aux éditions Delcourt, ainsi que de plusieurs BD sur le personnage de Little Big Joe ( Des hommes à genoux, Mourir les bottes aux pieds) Issu d’ un parcours un brin rock’n’roll à l’image de son ouvrage, Wilfrid Lupano est né en 1971 à Nantes, obtient une licence d’anglais , tâte un peu de philosophie, puis enchaîne les petits boulots dans le milieu de la nuit tout en se cultivant le jour en bon autodidacte.

Les illustrations, superbes, sont l’œuvre de Lionel Makowski, alias Mako, à qui l’on doit Le Garde-fou, Les Chants d’Excalibur, ajoutés à de nombreuses séries, parmi lesquelles Chasseurs de rêves, et Poussière d’étoile. Il enseigne les arts appliqués dans un lycée de Douai.

Crise de foi(e)

Du fond de son église en ruines, un missionnaire rédige à la hâte ses mémoires, alors qu’au dehors rugissent les Vilains venus tout détruire. Le fil de ses souvenirs nous fait remonter le temps.

Christopolis, dans un futur indéterminé et sombre. Mégalopolis déglinguée où le ciel n’existe plus, elle est le dernier bastion chrétien de l’immense enfer qu’est devenu la Terre. Aussi, à bord d’un petit vaisseau, Bruno l’illuminé part en mission évangéliste aux côtés d’Angel, un jeune converti un rien junkie. Enthousiaste, nos missionnaires d’un nouveau genre déchantent bien vite. Au-delà des murs, c’est l’hécatombe, la fournaise, Sodome et Gomorrhe à temps complet, avec tout plein de mutants partout. Mais point n’en faut et la foi est grande ! Bruno se shoote et shoote les gueux tout azimuts. Après avoir éventré une bonne centaine de véreux infidèles, ils parviennent dans une ville fantôme et y dégote une paroisse en ruine. Ni une ni deux , nos deux lurons déposent les armes et s’empare de la bicoque de Dieu, bien décidé à reconvertir les hérétiques. Mais dure sera la route…

Mémoires d’un prophète ou le catéchisme pratique

La narration, originale, prend le parti d’un récit à la première personne, posée, souvent drôle, qui entre en contrepoint avec les ignominies qui défilent. Tandis que le sang gicle par litre et que les bombes tombent par milliers, Bruno implore le seigneur et nous livre ses états d’ âme, qui alternent entre les chapelets d’insultes et quelques fugaces espoirs sur l’ avenir de l’ humanité…

Il n’est guère étonnant que Lupano puise son inspiration dans les lieux de nuit, car c’est bien elle qui imprègne cet opus désarmant, où le dégoût côtoient sans cesse l’admiration, et rendent la lecture assez vertigineuse. Dans cette ambiance de fin du monde, les prophètes sont des rockers et le soleil n’existe plus. Alors pour rétablir la lumière, Bruno joue de la gâchette et éduque son junkie d’enfant de choeur à coup de sermons enflammés et de coups de pieds dans le derrière non moins lyriques. Cependant, ébranlée à chaque impact de balle, la foi de Bruno vacille…un monde pareil peut-il avoir été créé par un dieu ? Mais toujours il reprend sa croix et continue le chemin, contre vents et marées, contre les gueux et les vilains qu’il broie et dépèce avec un certain plaisir…

Car en ces sombres temps, répandre la parole du Christ revient à répandre le sang, comme dans toute bonne vieille croisade. Seulement, après quelques pages d’hémoglobine à outrance, on a compris le propos et on se lasse. L’album aurait gagné en profondeur en limitant les scènes de castagne et en approfondissant la relation entre les deux missionnaires, potentiellement très intéressante.

Une eucharistie gore, un formalisme hallucinant. A débattre...

Néanmoins, ne boudons pas notre plaisir. Outre le dispositif scénaristique efficace, il faut souligner la facture saisissante de cet album. Avec leurs décadrages d’enfer, leurs figures tordues façon Le Greco, les vignettes déroutent par leur richesse et leur profusion, et rendent à merveille le tohu bohu généralisé de cette apocalypse tout. droit sorti de New-York1997, (en pire…)

Comme au cinéma, la technicité de Mako est grande et fait rarissime, il « fait le point » (technique photographique consistant à sélectionner une zone de netteté dans l’image) ce qui apporte de vraies perspectives grâce au jeu sur les focales. Le soin apporté au couleurs : lumière inondant l’église l’espace d’une divine seconde de calme, cieux infernaux, verts écoeurant version Alien, couronne le tout.
Ainsi, ce tome provocateur et formellement éclatant mérite le détour, bien qu’il donne souvent la nausée…

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