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Dix mille ans sous les glaces

Pierre Schelle (Coloriste), Daniel Pecqueur (Scénariste), Boyan Kovasevic (Dessinateur)
Cycle/Série : 
Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 28/11/2007  -  bd
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Dix mille ans sous les glaces

Co-scénariste d'Angela, scénariste de Golden Cup et de l'incontournable Golden City (série débutée en 1999), Daniel Pecqueur réitère ici sa collaboration avec Pierre Schelle. Après les dérives élitistes de la société ultra-inégalitaire de Golden City, il explore sans concession les menaces d'une mutation planétaire annoncée.
La tâche est ardue et l'exercice périlleux. Mais Pecqueur a largement prouvé son aisance et sa crédibilité dans "la gestion du complot". Reste pour Arctica à nous étonner avec un sujet qui frôle aujourd'hui le matraquage médiatique et commercial.

La climat-fiction, nouvel eldorado de l'anticipation

L'idée de départ brille davantage par son actualité que par son originalité : dans la deuxième moitié du XXIème siècle, le monde a définitivement basculé dans un nouvel équilibre précaire. Le réchauffement climatique et la pénurie d'eau potable font apparaître de nouveaux enjeux internationaux au cœur de l'intrigue de ce "polar écologique". Sur fond de guerre de l'eau, la découverte d'un mystérieux caisson dans les glaces polaires va révéler le jeu secret de forces insoupçonnées : une recette à la limite du cliché... Bon, qu'à cela ne tienne, faisons confiance à Pecqueur pour nous surprendre !

Le premier tome d'Arctica campe deux héros que tout oppose : Dakota, dont la vie demeure à jamais traumatisée par les ravages d'une pollution grandissante, traque inlassablement les retombées radioactives des restes de satellites sur Terre ; Mismy, employée d'une société qui s'enrichit sur le marché mondial de l'eau potable, risque sa vie aux commandes d'un convoi qui achemine "le nouveau pétrole", objet des convoitises les plus barbares.

Voilà, le décors est planté. Cette série promet d'ores et déjà de cristalliser dans un imaginaire inquiétant les angoisses qui naissent aujourd'hui au détour de chaque journal télévisé...

S'armer de patience


Suite au succès de la série phare de Pecqueur, grande est la tentation de comparer le complot bien ficelé de Golden City à cette nouvelle série. Le scénario de ce premier tome d'Arctica apparaît dès le départ légèrement plus épuré et réduit. Les flash-back, dont l'intérêt est de mieux nous faire comprendre la personnalité, les motivations des héros et la nouvelle géopolitique en place, constituent une part non négligeable de l'album. Toutefois, leur efficacité et leur articulation avec le développement de l'intrigue restent limitées et leur mise en scène un tantinet simpliste : durant la première moitié du récit, les dialogues sont souvent l'occasion de décrire le nouvel ordre mondial (notamment la rareté de l'eau potable) sur un ton descriptif. Ce sont autant de coupures pesantes dans le déroulement de l'histoire qui ralentissent l'action au lieu de l'alimenter.

Une esthétique à double tranchant


La mise en couleur, bien que soignée et maîtrisée comme à l'accoutumé avec Schelle, tombe dans l'excès de sa perfection. Si c'est là une affaire de goût, la technique de lissage et de nuances "métalliques" tend à banaliser l'ensemble des décors en limitant l'emploi de textures, de valeurs et d'ombres portées. Les planches aux couleurs denses manquent parfois de dynamisme et les cases de profondeur. Même si le résultat reste agréable à l'œil et donne une facture sophistiquée à l'ensemble, typique de la collection, le côté statique du dessin implique une certaine distance entre le lecteur et l'histoire.

Mais tout cela n'est en rien rédhibitoire. La couleur vive et saturée de Schelle recèle d'abondantes atmosphères : lueurs artificielles variées et nuancier de bleu envoûtant sont au rendez-vous. C'est le résultat d'un travail artistique fouillé et pertinent sur l'éclairage des cases. L'utilisation judicieuse d'effets graphiques confère à certaines actions une cohérence magique : le rendu de la tempête de neige des premières pages rend la scène de la récupération aéronautique du caisson polaire remarquablement réaliste et prenante.

Un album technologique ?

Globalement, le souci du détail et la rigueur des perspectives (parfois sensiblement "mécaniques") offrent une atmosphère crédible. Le dessin fait la part belle à la technologie de la fin du XXIème siècle imaginée par les auteurs, et aux engins mis en scène dans ce futur pas si lointain : du coupé sport à l'esthétique curviligne au tracteur ultra-équipé plus proche du dragster tapageur que de nos Massey-Fergusson actuels, l'album s'ingénie à décliner une gamme de véhicules (bus translucides, voitures de gendarmerie, avions de combat) qui raviront les adeptes de l'anticipation mécano-techonologique.

La poétique du contraste...


C'est encore dans les quelques scènes de "nature" (la campagne française, quoi de mieux !) et les clins d'œil architecturaux des villes (l'immeuble haussmannien côtoie la tour fuselée) que le dessin se libère. C'est peut-être là un artifice redoutablement efficace pour opposer l'ambiance claustrophobique sombre et glacée du navire militaire ou de la base scientifique à celle, plus rassurante, des paysages ruraux lumineux et bucoliques. Une façon de mettre en scène le rejet du héros (Dakota) vis à vis de la technologie polluante, source de ses tourments personnels, et de valoriser le discours écologique à la base de l'intrigue.

Les auteurs s'appuient également sur le champ poétique du vol aérien. Alors qu'un bataillon d'appareils volants (vieux Douglas C-47, hélicoptère de sauvetage, avions de chasse, ULM, jet privé compact) jalonne les actions menées par Dakota, c'est une mésange qui accompagne et se fait l'instrument du destin de Mismy...

A l'affût de la suite...

Concédons à ce premier tome la jeunesse et le challenge de ses débuts : le vaste champ de la climat-fiction, parce qu'il se nourrit directement des grandes interrogations actuelles, recèle de nombreux pièges allant du lieu commun à l'excentricité. L'intrigue d'Arctica, certes lentement, trouve ses marques dans ce premier opus. On attend une maturation bénéfique pour les suivants qui, espérons-le, échapperont aux clichés latents qui planent sur le scenario...

La série mérite donc vraiment que l'on guette impatiemment le deuxième tome des aventures de Dakota et Mismy, ne serait-ce que pour les retournements de situation propres à Pecqueur, et dont il nous gratifie magistralement dès ce premier album... à suivre !

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