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Envies d'utopie

Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 31/03/2008  -  livre
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Envies d'utopie

A l’occasion de son 25e anniversaire, la revue Yellow Submarine a décidé de consacrer son numéro 133 à un sujet à la fois très ancien, souvent décrié ou méprisé, et très proche de la littérature science-fictive : l’utopie. En 13 articles, on explore ici de multiples facettes de l’utopie, en s’interrogeant sur des problématiques récurrentes ou en prenant exemple sur quelques livres de référence qui ont marqué les auteurs. Chacun y va donc de son ressenti personnel en mettant l’accent sur les points forts d’une utopie qui l’a marqué, pour donner non pas une analyse exhaustive ou suivie du genre, qui pourrait donner lieu à plusieurs tomes de bouquins bien académiques, mais à un tour de table, à un partage d’impressions qui mêle les genres et les tonalités autour d’un axe aux contours mouvants. Un panorama sélectif donc, une fenêtre tantôt littéraire tantôt analytique sur le vaste monde de l’utopie.

L’illustration de la couverture ne doit pas cacher au lecteur le but de l’ouvrage. La très académique toile d’E.S.Field, grand classique pour tout livre traitant de l’utopie, incarne en fait moins l’académisme grandiloquent des  défuntes utopies totalitaires que la diversité que recouvrent le terme, et le concept « utopie » notamment en SF. Au fil des pages, on est ainsi amené à découvrir des champs nouveaux dans la lexie utopique, à redécouvrir des auteurs sous un œil dont on n’est pas forcément coutumier ou à relier des ouvrages par certaines de leurs caractéristiques théoriques décryptées pour nous par les auteurs. Cela fait de cette revue un ouvrage très bien documenté et très intéressant, à consulter au gré des lectures ou des envies.

Le tout est servi par une iconographie assez séduisante : des vieilles affiches, des gravures parfois, des pubs, des propagandes limite vintage qui font un décor génial. Le problème en l’occurrence est que le lien est parfois un peu ténu entre les illustrations et les texte, les images pouvant aussi complètement déconnectées des articles, ce qui est déroutant les premières fois. Enfin c’est dommage mais ce n’est pas trop grave en définitive, dans la mesure où ça contribue à entretenir une atmosphère parfaite pour la revue.

Au fil des pages...

Le recueil s’ouvre sur l’édito d’André-François Ruaud, suivi d’un premier essai de Marie-Pierre Najman. On retrouve d’abord l’idée qui perçait de la 4e de couverture, et on se prend au jeu du recadrage de l’utopie dans notre cadre de vie et notre culture. Après un rappel historique bienvenu et un questionnement sur l’actualité de la notion d’utopie, Marie-Pierre Najman nous conduit doucement à des mises en relief plus poussées d’ouvrages qu’elle juge faire référence (enfin oui, ce SONT des références, elle est bien placée pour en parler), en illustration de son cours magistral d’introduction : c’est avec plaisir qu’on la suit dans du Le Guin, du Robinson...etc. On y dissèque presque les comment de la littérature utopique, entre élan unitaire et contradiction, entre ridicule et probant, entre pensée et action, bref entre tous les travers classiques de l’utopie et leurs inverses. Un article bien instructif donc, en toute simplicité et magnifiquement écrit.

Suit un très bel article signé Ugo Bellagamba centré sur la Cité du Soleil de Campanella, et le rapport de l’utopie à la science et à ses impacts sociaux. On retrouve là des problématiques temporelles, le rattachement inévitable de l’ouvrage à une époque, en même temps que ses aspects universels (la nodalité de la science dans la société…). La critique n’oublie pas les héritages et les ascendances, ainsi que les défauts de l’utopie de Campanella. Il serait impossible de retracer tout son cheminement ici, mais c’est une nouvelle fois très bien documenté et mis en perspective, ponctué de références temporelles claires, et passionnant même pour qui ne connaissais pas Campanella auparavant.

On change de continent pour l’article suivant, qui se concentre sur les Etats-Unis et la transposition de l’histoire pionnière américaine à la SF. Le parallèle est vite établi entre la Frontière mythique des premiers colons et les conquêtes spatiales chères à la SF, et cela permet une analyse historique de la notion de pouvoir, et finalement de la gouvernance sociale pionnière (autrement dit le contrat social rousseauiste et la naissance de la démocratie participative) : un bel essai à nouveau, qui soit dit en passant a de plus l’avantage de nous rappeler que les américains ont eux aussi une histoire politique propre, et riche ! En revanche on peut regretter les demi pages entières de notes de "bas de page", qui se seraient à mon avis avantageusement insérées dans le corps du texte...

Je me permets de passer rapidement sur l'article "Escales chez Temporel", très difficile d'accès, et qui me semble s'adresser à des connaisseurs confirmés. Poétique certes, mais hermétique lorsqu'on ne maîtrise pas les références, au contraire des articles précédents.

Vient un petit focus sur l’éternelle question : nos rêves doivent-ils se réaliser ? ou peut-on / désire-t-on vivre en utopie ? C’est Bilal cette fois qui fournit la matière à Léon Hunt, avec une note attendrissante sur le paradoxe entre haine et respect (ou attachement) des employés d'une usine à leur défunt patron. Je ne suis personnellement pas très convaincu par cet article, très narratif, et qui conclut pratiquement dès le départ que "la Ville qui n'existait pas" n'est pas une utopie, ou au moins en est une tronquée. Alors est-ce juste une critique comme une autre en ce cas ? J'aurtais de plus attendu un peu plus d'image dans ce cas précis...

Enfin, la problématique reine peut-être de l'utopie en SF avec, annoncés dès le début par  Raphaël Corson, les problèmes de l'évolution des êtres vivants pour s'adapter aux milieux stellaires d'une part, et la terraformation d'autre part, et tous les problèmes éthiques afférents au sujet de la conquête spatiale. Un article très intéressant, et méritant à la mesure des attentes. On retrouve avec amusement des points de connivence avec l'article sur le contrat social, et des sujets gravitant autour de la planification pragmatique de la société, par opposition au ressenti émotionnel.

L'article suivant, d'Adré-François Ruaud ("le capitaine") est aussi inhabituel que l'article de R Corson était attendu: "Helvétie rêvées, Helvéties réalisées" veut voir la Suisse comme une utopie en soit, et analyser les autres formes de réalisation utopique. L'article a le mérite de mettre l'accent entre autres sur les réalisations architecturales utopiques, qui manquaient je pense jusqu'ici dans le recueil. On peut regretter toutefois un côté désordonné, il mlanque un certain fil conducteur. D'autant qu'on tombe vite dans l’anecdote de l’expérimentation sociale anglo-saxonne, trop détaillée et sans impact fort.

On passe alors à une nouvelle de David Calvo intitulée « un Soleil d’Hexagones », radicalement différente par le style : une nouvelle plutôt fantastique, qui se base sur une aventure utopique située en basse Californie, avec mise à contribution du célèbre auteur du Meilleur des Mondes. La nouvelle forme plutôt en mon sens une récréation  narrative qu’une contribution réelle à l’ensemble sur l’utopie. On a un peu l’impression de lire un Horla, un essai fantastique écrit dans un style très détaché, qui prend soin de mêler la réalité ou des descriptions probantes avec des éléments purement fictifs et surnaturels. C’est au final réussi en tant que nouvelle, mais il manque une certaine cohérence avec le reste de la revue, selon moi.

L'avant dernière partie continue de nous étonner, en présentant la problématique "utopie" sous un jour encore nouveau, avec un brin de recul cynique et d'humour: ce sont les Dernières nouvelles de l'utopie de Serge Halimi, qui narre une réunion de brainstorming autour du thème de l'utopie. Une discussion au style indirect, qui apporte questions et réponses, et parvient, sans se prêter au jeu du dénis systématique de l'utopie, à relativiser un peu les querelles de chapelles autour du thème. une touche légère bienvenue donc, qui libère des "tensions" (toutes proportions gardées) induites par les grandes argumentations ou les atmosphères exclusives de l'ensemble de la revue.

Enfin une dernière nouvelle, Retour au pays natal, de Jean-Pierre Hubert. Celle-ci présente une relation beaucoup plus intime avec le concept de l'utopie, en mettant en scène ou en évoquant des communautés utopiques noyées dans un monde martial, dans une sorte de Transrhénanie englobant les régions entre la Lorraine et le Bade. Tout est dans le non-dit, et l'on retrouve un peu ici l'atmosphère de la chambre mitteuse d'Orwell, refuge unique au milieu d'un monde en guerre perpétuelle, où les relations sociales sont faites de faux-semblants et de jeux de pouvoir. On évolue en territoire culturel utopiste et germanique, avec de nombreuses références extérieures (le modèle de la voiture est Illitch, soit le patronyme de Lénine), des noms allemands, et un cadre naturel des Vosges ou de la forêt noire. La conclusion cependant est très prévisible, et on regrette de ne rien trouver de vraiment novateur dans la psychologie des personnages, et le cadre général.

Pour conclure, voici une belle revue, à reprendre en main suivant les humeurs. Il est vain de tout lire d'un coup, dans la mesue où il n'y a pas de cohérence autre qu'un lointain rapport au thèmle de l'utopie, d'autant que chaque article est suffisamment documenté et argumenté pour donner à penser pendant un peujde temps ! Je serai plus mitigé par les nouvelles, toujours bien écrites et pleines de clins d'oeil, mais sans grande originalité.

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