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Interview 2018 : Pierre Léauté
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Interview 2018 : Pierre Léauté

Actusf : Le second tome des Temps Assassins – Les Uchronautes vient de paraître chez Mü Editions. Quelle a été l’idée à l’origine de cette trilogie ?
Pierre Léauté : Vaste question ! A l'origine résidait la volonté ancienne de réaliser une grande fresque jouant avec les temporalités, avec l'histoire et la possibilité de la modifier. Petit, j'avais été frappé par la série Les conquérants de l'impossible de Philippe Ebly, par HG Wells bien entendu, par l'animation japonaise également qui sera si décriée ensuite au milieu des années 90. Voici dix ans maintenant que j'ai entamé la construction des Temps Assassins, mais il aura fallu de longues années encore auparavant pour réfléchir au sens de ce que je voulais écrire et laisser plus tard pour la postérité. J'ai souvent la pensée que peut-être, dans un futur éloigné, dans une bibliothèque en ruine, un quidam trouvera un livre et que ce livre sera la seule chose que je laisserai de pérenne en ce monde. Cette trilogie est le résultat d'un travail fastidieux, entrecoupé d'infidélités littéraires. La pierre angulaire des Temps Assassins est son premier tome, non pas parce qu'il s'agit du premier au sens chronologique du terme, mais davantage parce que l'histoire de Rouge Vertical était appelée à poser les fondations d'une mythologie. Le danger, à mon sens, de l'uchronie, au-delà de l'exercice de style, est de se perdre dans une complaisance formelle, une étude strictement historicienne des possibles. Je déteste cela. Un livre demeure à mes yeux le parcours d'un personnage, fut-il complexe, mauvais ou détestable.
Dans Rouge Vertical, certains lecteurs se sont étonnés de ma vision de Milady de Winter, du fait qu'ils ne retrouvaient pas leur icône maléfique. Mais Milady, avant d'être Milady, fut Charlotte Backson, et on ne peut se départir de son passé, de ses démons. Il me plaisait que ce que Dumas s'était échiné à ériger en parangon du mal ou du dévoiement possédait une part d'humanité qui ne demandait qu'à se réveiller. Quand je suis parvenu au terme de l'écriture du premier volet en 2012, j'avais un plan pour neuf livres. Plan que je réduisis à trois. Le format de la trilogie me sembla soudain parfait, d'autant qu'il n'était guère raisonnable d'enclencher une nonalogie (le terme se dit ? ^^) en début de carrière. Ce changement était motivé également par une réalisation personnelle : l'histoire de Charlotte, aussi intéressante soit-elle, occultait celles de ses aînés immortels. La difficulté était là : comment continuer de relater son destin tout en approfondissant la mythologie d'Analekta, de l'Horloge ? J'ai alors choisi de troquer le narrateur contre un autre, de laisser la parole à Darwen Longville. Et le troisième tome poursuit cette dynamique un peu complexe, à savoir suivre les pas d'un dernier personnage tout en permettant à la saga de s'étendre. De mes six livres et autres nouvelles, cette trilogie aura été un sommet à gravir ! Et je remercie mon éditeur, Davy Athuil, de m'avoir accompagné tout au long de l'ascension. Il m'a prodigué une confiance assez rare, et je lui en sais gré. Je remercie également Emmanuel Quentin de son aide précieuse lors des looooongues corrections !


   
Actusf : Après un 1er tome qui suit Charlotte Backson, alias Milady de Winter, vous nous faites découvrir le destin de Darwen Longville. Pouvez-vous dire quelques mots sur ce second volet des Temps Assassins ?
Pierre Léauté : Les Uchronautes constituent à la fois une séquelle, une préquelle et une paraquelle par rapport au tome précédent. L'action se passe avant, pendant et après Rouge Vertical. Après un prologue plutôt remuant, les lecteurs risquent d'être surpris en suivant les aventures d'un guerrier saxon du XIe siècle, bien éloignées de prime abord de celles de Charlotte Backson. Darwen Longville va les faire rentrer dans une zone d'inconfort ! Ils vont plonger dans la bataille d'Hastings aux côtés de Guillaume le Conquérant contre le sinistre roi Harold, le Ravageur du Monde, pénétrer dans une Jérusalem livrée aux croisés, se perdre dans les mines fabuleuses de la cité de Golconde, et puis, peut-être retrouver Charlotte... J'ai voulu créer un roman d'aventures, fourmillant de complots, de jeux cruels dans l'arène, et surtout densifier encore les évènements du premier tome. J'espère que ceux qui ont aimé Rouge Vertical, qui peut-être ont été laissés sur leur faim par le cliffhanger final, vont apprécier également la lecture des Uchronautes.


Actusf : Votre héros, Darwen Longville, est un personnage complexe. Comment l’avez-vous créé ? Pouvez-vous nous en parler ?
Pierre Léauté : Darwen est fondamentalement différent de Charlotte. Il s'agit d'un personnage beaucoup plus solaire, doté de qualités cardinales, courageux et brave. Quelqu'un également épris de justice, alors que Charlotte courait après la liberté. Il est même naïf par moment, ce qui donne lieu à des moment plus légers. Découvrir le XIXe siècle au travers des yeux d'un guerrier vieux de huit cent ans demeure un défi d'écriture ! Comment peut-il décrire un train à vapeur ? Un costume trois-pièces ?
Au gré de l'histoire, Darwen évolue. Sans dévoiler le moindre mystère, ce personnage va effectivement devenir plus riche, quitter cette unidimensionalité intrinsèque au genre, soit celle du preux chevalier sans peur ni reproche. Ce qui fait de nous des êtres humains est plus difficile à dépeindre. Ni bon ni mauvais, Darwen comme nous tous demeure profondément humain.

Actusf : Vous avez presque toujours écrit de l’uchronie, est-ce un genre qui vous permet de vous exprimer plus facilement ?  D’aborder des sujets qui vous tiennent à coeur ?
Pierre Léauté : Non, pas toujours ! Mon premier roman, par exemple, Les négriers de Babylone relevait en 2005 de l'anticipation. L'uchronie est un genre qui me plaît, certes, mais il ne sert au final que de prétexte pour aborder des thématiques ayant une résonance actuelle. C'est l'un des moteurs qui m'a poussé à écrire la nouvelle Code Noir pour Bertrand Campéis, dans le cadre de son appel à texte uchronique (Dimension uchronie volume 1, éditions Rivière Blanche). Imaginer une France esclavagiste dans les sixties, c'est s'interroger sur une réalité malheureusement contemporaine : tous les êtres humains ne sont pas libres. Que ce soit au final en 1964 pendant une guerre d'Indochine qui s'éternise et qui voit combattre des régiments noirs assimilés à des singes, ou en 2018 lors du Black Friday, période de surconsommation de produits parfois assemblés par des enfants.
De plus en plus, j'envisage l'écriture selon un axe thématique, ce qui enrichit considérablement l'intrigue. En cela, je suis admiratif du travail de nombreux scénaristes américains, notamment ceux de The Handmaid's tale ou Westworld. Raconter une histoire ne suffit pas, elle doit dépasser le simple cadre narratif, inspirer une réflexion. Dans le cas des Uchronautes, roman que j'ai écrit en premier jet entre 2012 et 2015, puis peaufiné avec cinq réécritures, je me suis amusé par exemple à imaginer le piratage du zeppelin Hindenburgh en pleine cérémonie des Jeux olympiques de 1936 à Berlin, mais au-delà du caractère jouissif de cramer du Nazi, j'essaie de montrer comment Charlotte Backson, elle-même, perd pied et se consume. Offrir plusieurs niveaux de lecture.
   
Actusf : Histoire et fiction. Qu’est-ce qui vous plaît tant dans ce mélange ? Vos héros voyagent à travers le temps, à différentes époques. Y-en-a-t-il une qui vous fascine plus que les autres ? Pourquoi ?
Pierre Léauté : Jusqu'à présent, je n'ai jamais écrit de texte contemporain. Peut-être ai-je souvent trouvé plus de lyrisme ou de grandeur dans le passé que dans le monde actuel. À tort, probablement. J'aime l'idée du voyage, qu'il soit intérieur ou non. J'aime Tolkien et l'idée d'une quête menant vers des paysages si fabuleux que l'esprit peine à se les représenter. J'aime Indiana Jones lorsque son avion parcourt le long d'un trait rouge pays et continents. J'aime Misery de Stephen King et son héros, Paul, qui se débat pour se traîner d'une pièce à l'autre de la maison de sa ravisseuse. Je ne suis pas spécialiste d'une période historique en particulier, et il y a pléthore de doctorants plus savants que moi dans bien des champs d'étude. Loin de moi la prétention d'appartenir à cette caste. Ce qui m'importe, c'est le rapport au temps qu'entretiennent mes personnages. Après, je ne cache pas une certaine excitation que de faire vivre au lecteur la sauvagerie de la bataille d'Hastings ou de le faire embarquer sur les drakkars de Guillaume le Bâtard !

Actusf : Quand vous avez construit votre univers, vous vous êtes senti plus architecte ou jardinier ? Votre écriture et vos techniques ont-elles évoluées entre ces deux tomes ?
Pierre Léauté : Pour Les Temps Assassins, il a fallu être très attentif quant à la construction scénaristique. Les trois tomes devaient offrir une continuité narrative, tout en plaçant le projecteur chaque fois sur un protagoniste différent. Des évènements abordés ou suggérés dans le premier tome par exemple sont soit présentés dans les tomes suivants, soit réécrits avec un point de vue différent. Rouge Vertical est un livre finalement très elliptique bien que le lecteur ne s'en rende pas compte sur l'instant.
La structure de chaque tome est également spécifique puisque le chapitre un n'est pas un prologue mais un flashforward qui trouve complètement sens au dernier tiers du livre. Là où c'est plus délicat, la structure globale est malgré tout chronologique parce que le flashforward du tome 2 est la suite directe de la fin du tome 1. Le lecteur ne perd pas tous ses repères. Enfin, la plupart des chapitres possèdent leur propre structure interne avec une thématique particulière. Que ce soit la liberté, la justice ou la beauté, chaque narrateur poursuit une quête intérieure.
Ma manière d'écrire évolue, comme je le crois pour de nombreux auteurs. Le style s'épure, abandonne cet ampoulé des premiers temps. Je réfléchis davantage à ce que je fais. Bien que je me refuse encore à planifier chaque chapitre. Se surprendre, c'est également surprendre le lecteur.



Actusf : Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Pierre Léauté : En ce moment, je travaille sur un roman de littérature générale un peu provocateur et qui tourne autour des nouvelles technologies, des réseaux sociaux. Je brûle de vous en parler, mais ce serait précoce ! Et toujours la hantise idiote de se faire piquer l'idée... Ce roman, comme le fut Mort aux Grands ! en son temps, sera également un test de personnalité pour le lecteur ! J'espère l'achever au plus tard en juin, puis j'attaquerai un autre roman court pour Géphyre Editions. Entretemps, je dois fignoler la nouvelle Kaiser Kong qui doit être publiée (je croise les doigts) dans le deuxième volume de Dimension uchronie : imaginez que le petit-fils du docteur Frankenstein fasse revivre King Kong en 1936, puis que le troisième Reich mettre la main sur le gorille pour qu'il se déchaîne en pleine guerre d'Espagne ! Le postulat de départ est fou, je le concède, et cela va donner un texte complètement barré ! Je dois également écrire une autre nouvelle pour le troisième tome et boucler ma « trilogie du singe ».
Et puis, je veux donner quelques nouvelles d'Augustin Petit ! Pour les lecteurs ayant apprécié Mort aux grands ! et Guerre aux grands !, j'ai une bonne nouvelle puisque devrait paraître d'ici 2020 une intégrale qui comprendra également deux nouvelles qui font suite et apportent une conclusion inédite à cette histoire un peu folle du P.P.P. (Comment ça, vous n'avez pas encore adhéré au Parti des Plus Petits ?). Pour le moment, ce livre s'intitule Petit, Mon destin. Eine Kritische Edition. Toute ressemblance avec un autre bouquin puant de fascisme serait bien entendu pure coïncidence.
     
Actusf : Où peut-on vous rencontrer dans les mois à venir ?
Pierre Léauté : Après Sèvres et les Rencontres de l'Imaginaire, je serai normalement présent à Paris, ainsi qu'aux Oniriques, aux Imaginales, peut-être aux Aventuriales de Ménétrol. 2019 sera marqué par la sortie en mai du troisième et dernier tome des Temps Assassins dont je peux enfin dévoiler le titre : Parmi les Vestiges. Ce livre est un gros pavé et je redoute déjà les corrections !

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