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Interview de Fabrice Colin
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Interview de Fabrice Colin

Actusf : Comment est née cette aventure avec Points ? Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec eux ?
Fabrice Colin : C’est Emmanuelle Vial, que j’ai connue alors qu’elle dirigeait Librio, qui m’a contacté quelques semaines après son arrivée au Seuil. Emmanuelle a été nommée responsable de Points avec pour mission, notamment, de lancer de nouvelles collections. La fantasy faisait partie des projets prioritaires. Emmanuelle m’a demandé si je connaissais quelqu’un susceptible de l’épauler là-dessus. Je me suis proposé.


Actusf : On vous connaît en tant qu'écrivain. Comment abordez-vous ces nouvelles fonctions ? Avec enthousiasme ou un peu d'appréhension ?
Fabrice Colin : Les deux. Mais je me sens suffisamment à la marge pour ne pas redouter les réactions du milieu. Je me doute que je serai critiqué, que les choix de Points ne feront pas l’unanimité : je suis préparé à ça. J’écouterai les critiques, naturellement, mais je me tiendrai grosso modo à la ligne que nous nous sommes fixés. Ensuite, les lecteurs trancheront. De manière générale, j’aborde cette aventure avec une énorme envie. J’ai la chance de travailler avec des gens vraiment charmants et bourrés d’énergie : je pense à Lionel Destremau qui, en plus de son boulot sur la poésie, gère les aspects pratiques de la collection ; je pense à Laetitia Beauvillain, qui s’occupe de la communication et que j’avais déjà rencontrée chez J’ai Lu ; et je pense à Emmanuelle, bien sûr, qui est quelqu’un de très enthousiaste et de redoutablement efficace. Je tresse tous ces lauriers avec d’autant plus de facilité que la mentalité corpo m’est totalement étrangère, comme peuvent en témoigner mes nombreux éditeurs – les pauvres. Là, c’est un peu comme si j’avais trouvé une famille. C’est vraiment très agréable de travailler avec des gens qui ne compliquent pas tout en permanence, au sein d’une maison qui se donne les moyens de ses ambitions.

Actusf : Quelle sera la ligne éditoriale de la collection ? Avez-vous déjà quelques idées de ce que vous avez envie de publier, voir quelques titres ?
Fabrice Colin : D’abord, il faut s’entendre sur ce qu’on appelle « fantasy ». Nous, nous prenons le terme au sens large – ce qui fait appel au merveilleux, à la magie. Ce n’est pas une question de décors, mais de système : qu’est-ce qui sous-tend le monde ? Ensuite, notre ligne éditoriale est double : romans et cycles mainstream d’une part, œuvres plus atypiques et littéraires de l’autre. L’idée, c’est de lancer constamment des ponts entre les extrêmes. Dans notre première fournée, des « classiques » comme Lawhead, Kearney et Grimbert côtoient John Crowley ou Kerstin Ekman, que j’ai découverte chez Actes Sud au rayon littérature générale.


Actusf : Publierez-vous des Français et pourra-t-on vous envoyer des manuscrits ?
Fabrice Colin : Des français, oui, à commencer par Grimbert, Simonay et Silhol – et il y en aura d’autres. Les manuscrits, non : nous ne publions pas d’inédits (à part, éventuellement, des romans étrangers non repris en grand format). Nous sommes une collection de poche et notre boulot n’est pas de travailler les textes.

Actusf : Si les éditeurs se mettent tous à vouloir faire de la fantasy, c'est que la réponse du public ne faiblit pas. Comment expliquez-vous cet engouement ?
Fabrice Colin : Je ne connais pas les chiffres exacts ; il faut rester prudent. Il est certain qu’en dix ans, les choses ont changé. Ce que je sais, concrètement, c’est que Bragelonne connaît depuis sa création une grande réussite et que tout le monde, depuis, se met à la fantasy – même les éditions Harlequin. Est-ce que ça signifie que le lectorat s’est élargi ? Forcément, au moins dans une certaine mesure. Est-ce qu’il va continuer ? Là, il est peut-être encore un peu tôt pour l’affirmer. Et en ce qui concerne les raisons, je pense qu’il faut se garder de toute généralisation. Je pourrais me contenter de répéter ce qui a été dit ou écrit ailleurs : refuge dans le passé, besoin d’histoires, de rêve, de structures. Mais tout ça demeure très schématique.

Actusf : Quel regard justement portez-vous sur le marché de la fantasy en France ? Y'a-t-il encore de la place pour un nouvel éditeur ? N'avez-vous pas peur d'une surproduction ou du moins d'une surexposition du genre ?
Fabrice Colin : Il y a une place, évidemment, puisque nous avons trouvé des livres à publier et que nous en sommes contents et fiers. Ma théorie, qui vaut pour toutes les littératures, c’est que le nombre de bons livres ou de bons écrivains ne change pas ; c’est leur proportion qui baisse, à cause de cette surproduction que vous évoquez. Le danger est de répondre à une attente supposée du public par une offre quantitativement pléthorique mais de qualité moindre. On court le risque, à terme, de perdre le public en question. Nous faisons très attention à ça. Nous ne sortons pas de livres par unique opportunisme commercial, même si cette considération entre forcément en ligne de compte : il y a des bouquins que nous pouvions faire, qui auraient certainement rapporté de l’argent mais que nous avons choisi de laisser de côté parce que nous ne les trouvions pas assez bons.

Actusf : Plus que de savoir si il y a encore de la place en France pour un éditeur spécialisé en fantasy, on se demande presque si il reste encore suffisamment d'auteurs de fantasy qui ont des choses à dire ?
Fabrice Colin : Tout ça va se réguler. Le public n’est pas idiot. Avoir quelque chose à dire, c’est quoi ? Est-ce que ça implique un message, une écriture ? J’ai le plus grand respect pour des auteurs comme Gemmel ou Lawhead, par exemple. Ce n’est pas, personnellement, ce que j’appelle de la grande littérature, mais à aucun moment ça n’en a la prétention. Le but, c’est de divertir. Il faut accepter le fait que certains auteurs écrivent uniquement parce qu’ils ont des histoires à raconter. Si c’est bien fait, s’il y a une conviction, ça me suffit : je ne troquerai pas un Pierre Grimbert contre cent mille Christine Angot.

Actusf : Est-ce que vous comprenez ce clivage qui se creuse de manière de plus en plus affirmée entre lecteurs de sf et lecteurs de fantasy ?
Fabrice Colin : Je ne sais pas. Je n’ai pas une connaissance directe de ce fossé et les querelles de clocher sur les définitions de genre et les intérêts respectifs de telle ou telle littérature ne me passionnent pas. Le milieu des littératures de l’imaginaire, c’est, sur les forums et dans les conventions, cent ou deux cents personnes qui parlent… et une majorité silencieuse qui se chiffre en dizaines de milliers d’individus. Eux, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Alors, effectivement, je connais des gens qui estiment que la sf est noble parce qu’elle s’empare des grandes thématiques du réel, parce qu’elle pose les vraies questions – au contraire de la fantasy, sous-entendu, qui ne serait là que pour amuser la galerie. Mais tout ça est aussi simplificateur que stérile. Guy Gavriel Kay me fait plus réfléchir que Robert Heinlein. Est-ce que ça signifie que la sf est idiote ? Une question qu’on ferait mieux de se poser, par exemple, c’est pourquoi, en France, les derniers Ballard sont publiés en littérature blanche et pas en sf.

Actusf : Dans ce contexte quels seront les atouts de Points Fantasy ?
Fabrice Colin : Sa double ligne éditoriale : nous voulons amener le grand public à s’intéresser à des œuvres littéraires et ambitieuses, et faire prendre conscience aux lecteurs les plus exigeants que la lecture peut aussi être un délassement inoffensif, un arrachement au réel. Par ailleurs, le fait que la collection soit exclusivement dédiée au genre simplifiera la tâche du lecteur : il saura tout de suite où il met les pieds.

Actusf : Alors que vos romans sortent de plus en plus régulièrement en littérature générale, est-ce que ce n'est pas un exercice un peu schizophrène de se retrouver à la tête d'une collection labelisée Fantasy ?
Fabrice Colin : Au contraire. Ce qui serait schizophrène, c’est d’écrire exactement le genre de trucs que nous pourrions publier. J’ai la chance d’avoir un pied dedans et un pied dehors. Je connais la fantasy pour en avoir tâté et pour avoir côtoyé pas mal d’auteurs et d’éditeurs. Le fait d’œuvrer dans d’autres domaines m’aide à conserver une distance critique. Cela dit, il n’est pas impossible que je me remette à écrire un bon vieux roman de fantasy un jour – plus tard, quand tout ça sera bien lancé.

Actusf : Et votre carrière d'auteur alors ? Cela signifiera-t-il que nous aurons un peu moins l'occasion de lire vos romans ?
Fabrice Colin : Non. J’essaie de m’arranger pour faire tenir toutes mes activités dans une seule journée. C’est assez stimulant et crevant, ça rend légèrement fou mais je suis content comme ça.

Actusf : Quels sont justement vos projets dans ce domaine ?
Fabrice Colin : Il y a un roman – Le syndrome Godzilla – qui sort aux éditions Intervista en avril. Il est assez court. Je crois que vous le trouverez en littérature générale. Ensuite, il y a un autre projet chez Intervista à la rentrée, un steampunk japonais au Livre de Poche Jeunesse pour octobre, un livre au Diable Vauvert en janvier 2007, un diptyque jeunesse chez Albin Michel, et deux BD au moins – Tir Nan Og tome 1 aux Humanoïdes Associés et World Trage Angels chez Denoël Graphic, pour le 5e anniversaire (si on peut dire) des attentats du 11 septembre. Plus un autre truc un peu fou dont je peux pas parler encore. Ah oui, et je vais refaire des dramatiques à la radio. Heureusement que je n’ai pas deux enfants.

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