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La Maison d'Ailleurs donne la parole aux jeunes chercheurs - Mai 2013
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La Maison d'Ailleurs donne la parole aux jeunes chercheurs - Mai 2013

Lecteur, lectrice tu ne connais pas très bien la science-fiction mais tu es curieux-se ? Et bien, tu es (presque) dans la même situation que moi et je te propose donc de découvrir en ma compagnie certains aspects de cette littérature malheureusement souvent méconnue ou réservée à un petit groupe d’adeptes érudits. Étudiante en littérature insouciante, mon parcours aurait dû être le même que celui de la plupart de mes collègues: lire de manière compulsive un grand nombre de textes classiques tout en rédigeant de sombres essais sur des sujets aussi populaires et actuels que les urnes funéraires dans l’œuvre de quelque illustre poète… Mais, bien malgré moi, je me suis retrouvée embarquée dans l’aventure science-fictionnelle, que je me propose maintenant de te faire découvrir.
 
Finalement, il importe peu de savoir comment l’on découvre la SF, ce qui importe plutôt c’est de savoir comment l’on pourrait ne pas y tomber alors qu’il s’agit de l’un des genres contemporains les plus riches (des dizaines de milliers de textes) et les plus omniprésents (pensez au nombre de films hollywoodiens de science-fiction qui sortent chaque année), interagissant avec le contexte sociétal actuel (la technoscience et le libéralisme économique en particulier) et restant encore presque entièrement à explorer (peu de littérature secondaire de qualité et une critique francophone peu fournie).
  
Pourtant la SF (de même que la fantasy d’ailleurs) souffre d’une réputation de « mauvais genre », voire pour certains de « sous-genre ». Entourée de clichés et de fausses réputations, ce genre est habituellement complètement ignoré par la communauté littéraire. De fait, la petite foule qui se presse devant les rayons SF des librairies est souvent facilement reconnaissable : une majorité de jeunes hommes, souvent un peu – voire très – « geeks », fiers de l’être et qui revendiquent ce statut. Tout cela ne rend pas forcément l’image du genre très sexy, ni très sérieuse, avouons-le. Seulement voilà, ces derniers temps, il se trouve que le geek est devenu à la mode : « in », même. Me sentant donc tout à fait justifiée dans mon entreprise, me voici prête à vous emmener avec moi dans mon exploration. Tous les mois, jusqu’en décembre j’aborderai certains thèmes en rapport avec la SF, dans le but d’en proposer une image un peu différente de celle à laquelle nous sommes habitués : à la fois moins spécialisée ou élitiste, et plus en lien avec notre société.
 
Mais commençons par le commencement et arrêtons-nous sur l’un des textes que j’ai découvert au cours de mes premières errances science-fictionnelles : le Neuromancien. Premier roman de l’américain William Gibson, considéré comme le texte fondateur de l’esthétique cyberpunk, le livre relate les péripéties de Case, pirate de haut vol du cyberspace privé de son talent par d’anciens employeurs qu’il aurait essayé de plumer. Condamné à vivre dans un corps qu’il méprise, essayant d’échapper à cette condition de simple mortel au travers d’un usage plus qu’excessif de drogues et errant sans but dans les rues de la gigantesque métropole de Conurb, il finit par être abordé par le mystérieux Armitage qui lui offre le travail de la dernière chance : s’il accepte d’aider l’intelligence artificielle baptisée Muetdhiver à pirater la superpuissante multinationale Tessier Ashpool, il lui promet de le débarrasser définitivement de la neurotoxine qui bloque son accès au cyberspace.
 
« Cyberspace », « connexion », « intelligence artificielle », « hacker » ou même « neurotechnologies »… Autant de mots qui font aujourd’hui partie de notre langage courant. Mais – petit rappel – à l’époque de la parution du Neuromancien, en 1984, cela ne faisait que deux ans que le mot « Internet » avait été défini et, pour tout dire, en cette année-là, 1’000 ordinateurs seulement y étaient connectés… Alors que fait Gibson au juste ? Tout d’abord, il observe la société qui l’entoure et y constate la connexion galopante entre les individus (avec, pour exemple, l’invention du téléphone en 1876 et le fait que cette technologie se soit rependue comme une trainée de poudre) et pose l’hypothèse rationnelle (ou la conjecture, puisque la science-fiction fait justement partie du genre conjectural) d’un destin semblable pour cet Internet nouveau-né. Non seulement cela, mais il prévoit encore que le développement des technologies – que rien ne semble plus pouvoir arrêter – et les désirs de communications qui caractérisent ses contemporains, conduiront à la création d’un réseau mondial dont la maîtrise reviendra à une nouvelle élite, capable d’y évoluer et de la manipuler. Encore plus fort : ayant perçu la disparition de la croyance en Dieu sur laquelle reposait la société, il propose un univers dirigé par de nouveaux dieux – la technoscience et le libéralisme économique (souvenons-nous : le cyberspace est gouverné par des multinationales comme Tessier Ashpool). Mais – encore plus important peut être – au sein de tous ces éléments issus d’extrapolations d’une version dystopique de la société gibsonienne, évoluent des personnages humains : Case, bien sûr, mais aussi la mercenaire Molly, employée pour le seconder sur le terrain ou encore la sauvegarde de l’esprit de l’un des mentors de Case, le fameux McCoy Pauley. Entre cette sauvegarde – encore dotée d’un certain sens de l’humour et de la personnalité de l’homme qu’était McCoy – le personnage de Case – cherchant à se perdre dans le cyperspace – et la figure de Molly – dont l’obsession est, au contraire, tournée vers le corps –, ce sont les limites de l’homme moderne qui sont explorées. Comment un être humain résiste-t-il à un univers aliénant ? Quels sont les pertes et les gains à tirer de l’interaction avec les technologies, et, plus particulièrement, avec un univers virtuel ? Et, finalement, cet univers virtuel n’est-il pas une forme de fiction au même titre que le roman ? Un principe est donc à retenir de ce premier aperçu d’un texte science-fictionnel : ce genre ne parle pas seulement d’Empires intergalactiques éloignés ou de super technologies, mais met avant tout en scène la réalité actuelle de notre société et explore la confrontation de l’homme à son nouvel environnement. Le genre semble donc nous parler de notre condition humaine et Gibson, de cette condition à l’heure des réseaux de télécommunications.
 

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