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La Mémoire du vautour

Fabrice Colin ( Auteur), Olivier Fontvieille (Illustrateur de couverture)
Langue d'origine : Français
Aux éditions : 
Date de parution : 05/04/2007  -  livre
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La Mémoire du vautour

Habitué d’une écriture largement "transgenre", Fabrice Colin fait son entrée dans l’écurie du Diable vauvert avec un roman clairement annoncé comme relevant de la littérature générale. Un choix insolite que ce grand saut chez un éditeur qui a toujours affiché son éclectisme en refusant d'accoler des étiquettes aux ouvrages qu'il publie. Toutefois, pas de quoi s'émouvoir puisque, souvenez-vous, l’année dernière c’était déjà en blanche, mais chez l’Atalante, qu’était paru Kathleen.

Expérimentateur de la forme, comme du fond depuis (au moins) Dreamericana, Colin tend vers une écriture de plus en plus exigeante. Au fond, sa migration hors de la chapelle SF relève d'une logique sans surprise, mais dont il conviendra de s'interroger sur les motifs.

Cela étant, même si La Mémoire du vautour se refuse à toute classification en littérature de genre, on va rapidement se rendre à l'évidence, et s'apercevoir qu'on navigue dans des eaux familières.

"Cette mission, si vous l'acceptez…"

Ancien bassiste d'un groupinet popeux ayant eu son quart d'heure de gloire wahrolien règlementaire, William Tyron survit de boulots sans nom. Rédacteur de modes d'emploi pour fours crématoires, tondeur de pelouses ou promeneur de caniches royaux et vice et versa, traducteur anglais/anglais ou installateur d'enclumes, Bill Tyron prend tout, dès l'instant que cela ne lui demande qu'un engagement minimum. Que seulement se profile à l'horizon l'esquisse d'une opportunité de carrière, et le voilà reparti à écumer San Francisco et ses environs à la recherche de l'expédient qui suffira à combler ses maigres besoins. Bill Tyron "pratique la décroissance", jolie expression qui résume bien sa nouvelle vie. Celle d'après son accident. Un rupture fondamentale dans son réel, et au delà de laquelle il a décidé de ne plus penser. 

Un matin on l'appelle pour lui proposer de jouer les garde-malades auprès d'une rescapée de la première guerre du Golfe pour mille dollars par semaine. Son employeur sera une énigmatique société – D-Member –, mais son interlocuteur lui avoue d'emblée qu'elle n'est que le faux nez d'une agence gouvernementale protéiforme dont il ne lui dira rien. Bill Tyron devra accompagner la convalescence de cette femme qui a subi l'ablation d'un souvenir particulièrement traumatisant. Seuls impératifs, ne jamais lui dire qu'il travaille pour quelqu'un, et ne pas chercher à remonter aux sources du traumatisme.

Leur rencontre va être le point de départ d'une étrange imbrication de destinées remontant le fil du temps dans une de ces déconstructions savantes, dont Fabrice Colin a le secret.

Le battement d'aile d'un papillon

Une déconstruction qui évoque immanquablement ce viatique minimal de la théorie du chaos. Mais si le papillon peut provoquer un ouragan en battant de l'aile, il peut aussi arriver à l'éléphant d'accoucher d'une souris. Pourtant on se laisse d'abord gagner par le ton joliment cynique. On croit sans peine au numéro de l'ex-star des nineties, que l'embrasement d'une Porsche sur le Golden Gate a laissé sur le bas-côté de la vie. Lorsqu'il rencontre Sarah, militaire démobilisée en phase terminale de cancer, on pressent avec délice toute une interrogation sur la mémoire et sur la mort. Avec beaucoup de justesse – et une certaine âpreté –, Fabrice Colin nous confronte à notre peur primale de l'abîme. Très vite, il pénètre dans l'intimité de cette vie qui s'enfuit. Trop vite en fait. 

Car le principe fondateur de La Mémoire du vautour, c'est le changement de point de vue. On y suit dans un strict enchaînement causal les divers protagonistes de cette histoire. Chacun racontant son histoire, aux limites de sa mort. William dans sa voiture en flamme, Sarah et le crash programmé de l'avion qui l'emmenait en Indonésie, Reeltoy au terme d'une odyssée karmique allant du vautour à l'homme déjà plus tout à fait humain, Narathran au cœur du tsunami de décembre 2004, et enfin Io-Tancrède, tétanisé par sa propre finitude, et qui tente pathétiquement de la sublimer dans l'art, pour se convaincre qu'il en est le maître. Et à mesure qu'on entame ce long périple, on en vient à s'interroger sur sa pertinence. L'intimité de Sarah, qui voit s'approcher l'échéance est assez bouleversante. Dérangeante en tout cas. Puis Colin fait le choix de s'en éloigner. Géographiquement, mais métaphoriquement aussi. En confrontant son questionnement à la mort en grand, la mort catastrophique, il se distancie de l'émotion et rentre dans l'affectation. Comme il a du talent, on ne sent qu'en arrière-plan le travail de l'écrivain tentant de s'incarner dans un savoir livresque, mais le frisson est passé, et ne reviendra plus. Restera la virtuosité du styliste que l'on connaît déjà, mais du coup, on ne se départira pas de ce sentiment de gratuité. 

Fabrice Colin s'approche de l'abîme primal, mais refuse de regarder au fond. Il rompt l'engagement avant la confrontation. Pour s'assurer et ne pas se laisser entraîner par le vide terminal, il met en œuvre sa technique, en se repliant sur ses fondamentaux : ouverture sur le fantastique, déconstruction stylistique, mélange des registres. Est-ce l'effet litt'gen' ? mais on est surpris de le voir oser si peu. Son fantastique ne sert guère que d'assaisonnement, et lui qui nous avait habitués à un style coup de poing, semble étrangement retenir ses coups. Veut-il ne pas dérouter ce nouveau lectorat que devrait logiquement lui ramener le Diable Vauvert ? Un lectorat plus mainstream, pas forcément conscient de l'amour du crossover de l'éditeur gardois et peut-être moins enclin que celui des littératures de genre à apprécier l'expérimentation ballardienne, qui semblait être la marque de fabrique de Colin. Quoiqu'il en soit, c'est dommage. Alors qu'il se propose de s'interroger sur la mémoire et – surtout – la finitude, La Mémoire du vautour nous laisse là, avec une bizarre sensation d'inachevé.

Fabrice Colin n'a jamais fait mystère de ses ambitions littéraires. Polymorphe, il fait partie de ces auteurs "qui essayent", pour qui l'exploration débridée des champs littéraires accommode le frisson de la création. Mieux même, on lui sait le talent pour le faire avec finesse, et assez d'intelligence pour en assumer les risques. Parfois ça passe, parfois ça casse, mais parfois aussi, c'est un peu vain.

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