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Le jour de la photo de classe
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Le jour de la photo de classe

C'est une date doublement importante pour Mademoiselle Geiss et ses vingt-deux élèves. Ils vont accueillir un nouveau, Mickaël, et c'est le jour de la photo de classe, le jour où il faut être beau et souriant.

Mais personne ne sourit.

L'institutrice, livide et les traits tirés, est au bord du désespoir. Les enfants, quant à eux, ne sont agités que des spasmes propres aux morts vivants…

Voici annoncé le cadre du spectacle Le Jour de la photo de classe, une pièce mise en scène par Violetta Wowczak à partir de la nouvelle Photo de classe de Dan Simmons, et jouée par Sylvie Borten au théâtre des Déchargeurs à Paris.

Ce qu’on voit et ce qu'on ne voit pas

Ce qui frappe au commencement de la pièce, c’est l’institutrice : on l’imaginait fragile, menue, avec une jupe, une gentille institutrice en somme. Au lieu de quoi, apparaît une femme plutôt forte, pâle, fatiguée et vêtue d’une chemise de bûcheron avec un revolver sous l’aisselle. Elle passe de la viande dans un hachoir pour en faire des boulettes. Une scène saisissante !

Puis la femme parle, elle raconte son histoire et les événements qui ont conduit à la situation actuelle. Une des forces de ce spectacle réside dans les contrastes. Le texte, dans une langue belle, recherchée, traite d'une réalité d'une laideur à peine concevable.

Le lieu, une école, siège de la vie et de la gaieté, résonne encore de cette comptine pour enfants « une poule rousse qui pond dans la mousse » dont l'innocence devient dissonante à force de servir de musique de fond au désespoir de Mademoiselle Geiss. Plus grinçante encore est l'importance accordée à la photo de classe dont l'absurde futilité dans un contexte de survie rend le rire de plus en plus nerveux.

La lassitude et l’horreur étranglent la voix de la maîtresse tandis que des scènes dignes des meilleurs films de zombies défilent dans les esprits : l’école déserte, ravagée, transformée en forteresse et assaillie par les morts-vivants. Pourtant, rien de tout cela sur scène. Seule l’institutrice est présente avec quelques décors bien utilisés : une table d’écolier, un tableau se transformant en cage de corde. L’aspect lugubre est aussi renforcé par les jeux de lumière et une ambiance sonore parfois difficilement supportable. Et quand mademoiselle Geiss parle des zombies, de leurs membres en décomposition, de la douce odeur de putréfaction qui s’échappe d’eux, on les sent juste à côté et on embarque jusqu’à la fin du spectacle dans la vie absurde et angoissante de l’institutrice.

Enseigner à des zombies...

On reconnaîtra dans les déboires de cette institutrice une allégorie, assumée par Simmons, du métier d'enseignant. Les situations, hormis leur contexte fantastique, sont classiques. Quoi de plus habituel qu'une enseignante convaincue de sa mission, qui se désole de la passivité de son public, mais s'obstine malgré tout ?
« Il faut protéger les enfants », dit-elle, « être avec eux, ne pas les abandonner. » Elle s'exprime sur la vanité d'un sacerdoce dont les œuvres sont détruites par les parents eux-mêmes. « On peut tout expliquer aux enfants, mais le soir, ils rentrent chez eux et tout est fini. On ne peut plus rien pour eux. » Et jusque dans sa pédagogie, elle s'adapte à l'impossible, allant chercher loin ses élèves et leur motivation. L'école, forteresse assiégée, les lamentations de l'institutrice qui réclame des moyens avant de conclure qu'elle ne peut pas tout faire, ont un air de déjà vu.

... pour supporter l'insupportable

Le fléau auquel est confronté Mademoiselle Geiss est inédit et insupportable. Aucun manuel ne viendra lui indiquer comment réagir. Alors, là où certains se suicident purement et simplement, l'institutrice va déployer des trésors de volonté et un espoir désespéré pour se raccrocher à ce qui a fait sa vie, son sens, son quotidien. Elle va enseigner. L'histoire, les mathématiques, quitte à s'adapter à son public si particulier, elle va enseigner, coûte que coûte. Le spectateur, qu'il le veuille ou non, est au plus près des préoccupations de cette femme dont on entend les pensées et les espoirs pendant une heure quinze. Il ne remettra en question la santé mentale de Mademoiselle Geiss qu'au moment où il doutera de la sienne propre.

Cette pièce est visible aux Déchargeurs jusqu'au 10 novembre 2007. Elle plaira, sans aucun doute, aux lecteurs de SF, qu'ils soient ou non fans de Dan Simmons, aux enseignants, aux amateurs d'horreur, à ceux qui s'intéressent aux méandres de l'âme humaine et à tous ceux qui cherchent une bonne pièce de théâtre contemporain.

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