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New Harlem 1 - Rapt

Eric Corbeyran (Scénariste), Tibéry (Dessinateur)
Cycle/Série : 
Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 26/03/2008  -  bd
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New Harlem 1 - Rapt

Eric Corbeyran, scénariste BD né en 1964 à Marseille, fait ses débuts en signant Les Griffes du marais chez Vent d’Ouest en 1990. Après 140 albums et de multiples succès (Le Chant des Stryges - Delcourt, Imago Mundi – Dargaud), il s’évertue a développer de nouveaux concepts en explorant tous les genres de l’imaginaire, du polar à la science fiction, et en produisant autant de séries fantastiques que d’albums plus intimistes.
Né en ex-Yougoslavie en 1977, Tibéry est diplômé de la faculté des Arts Appliqués de Belgrade. Après avoir travaillé pour les jeux vidéo, il signe en 2002 Le Culte des ténèbres (Nucléa) puis débute en 2005 la trilogie de L’Empire de la raison (Glénat).

New Harlem 1 – Rapt est le premier tome du second volet de la série Uchronie[s] initiée par Corbeyran début 2008. Il confirme le rythme soutenu des parutions annoncé pour la série et renforce la consistance d’un scénario exaltant.

Une intrigue plutôt dense

New Harlem est, après New Byzance, le second volet de la grande trilogie d’Uchronie[s]. Avec New York, il explore trois réalités d’une même ville qui seront rassemblées dans un dixième album final.

Rapt est le premier tome de New Harlem. Dans cette réalité, la ville et tous ses organes décisionnels sont sous le contrôle des Afro-américains. Le Black Order, succédant aux Black Panthers de 1966, assoit son règne à coups de dollars et de méthodes parfois musclées. C’est ainsi que Tyrone Brown, grand magnat financier à la tête de la compagnie la plus puissante de la ville, achète le petit Zack Kosinski à ses parents dans le misérable ghetto blanc des bas-fonds. Il compte exploiter le don de préscience du garçon, capable d’anticiper l’évolution politico-économique, au profit de sa société. Comme de rares privilégiés blancs, Zack se retrouve hissé dans les hautes sphères noires. Mais sa position aux côtés des dirigeants de la compagnie est menacée lorsque des visions contradictoires commencent à le déstabiliser et à attiser les soupçons du conseil d’administration. Dans sa fuite face aux forces de l’ordre et à la Fraternité blanche (bizarrement proche d’un trop célèbre Ku Klux Klan) qui s’intéresse mystérieusement à lui, Zack va remonter aux sources de son enfance et de la préscience.

Comme pour New Byzance, ce premier tome met en scène la marginalisation de Zack Kosinski vis à vis du système duquel il est un rouage essentiel, pour le rendre libre de rechercher la vérité…

Une idée noire…

Cette nouvelle réalité témoigne de l’audace annoncée de Corbeyran : comme dans le premier volet, il renverse les rapports de force du monde contemporain et s’attaque aux sujets brûlants de l’actualité. Dans New Harlem, il inverse l’histoire ethnique en situant le déclic dans les années soixante des Black Panthers. La communauté noire s’est emparée de l’élite sociale et a relégué les blancs dans les quartiers pauvres. À l’heure où un certain Obama pourrait bien concrétiser les valeurs du suffrage universel et où l’Occident ne s’est jamais autant isolé du reste du monde, l’uchronie de Corbeyran ne pouvait être plus cynique… et plus humaniste à la fois.

Alors que dans New Byzance la préscience est au service d’une dictature théocratique et d’une répression aveugle, elle est, dans New Harlem, l’instrument d’un pouvoir économique aux allures de mafia. Corbeyran n’hésite pas à explorer les variantes politiques du pouvoir. Mais là, ce n’est pas de l’uchronie, c’est de l’actualité !

Dans la toile de Corbeyran

Comme New Byzance 1 Ruines, l’album commence par l’arrestation d’un homme en pleine rue avant que les forces de l’ordre l’abattent. Mais ici, ce n’est pas un rêve que fait Zack dans l’exercice de ses fonctions de préscient. C’est un événement parmi d’autres qui illustre l’oppression des blancs par l’élite noire et auquel assiste impuissant le jeune Kosinski à peine adolescent. C’est un des nombreux éléments présents dans New Byzance qui réapparaissent sous une autre apparence dans New Harlem. Comme cette mystérieuse Graziella, présciente déchue et traîtresse, qui rappelle une autre femme manipulatrice entraperçue dans Ruines. Et l’on découvre à la lecture de l’album que la confusion des apparences ne s’arrête pas là… Corbeyran tisse ainsi un réseau de vraisemblances entre les deux univers qui émoustille et fait fumer les méninges ! Mais nul besoin de lire New Byzance avant New Harlem, même si l’on devine qu’il est plus excitant de découvrir les origines de la préscience dans un second temps, plutôt que bille en tête…

Contrairement à New Byzance, New Harlem dévoile une version de l’enfance de Kosinski. Mais dans l’un et l’autre, l’intrigue reste centrée autour d’un ambitieux projet immobilier, porté ici par la compagnie Brown, qui cristallise les trahisons et les appétits politiques.

New Harlem met donc en scène une autre réalité de la ville, mais réutilise des personnages et des lieux (notamment de débauches sexuelles) sous des atours subtilement différents. Un régal pour les adeptes des faux-semblants et du chassé-croisé scénaristique. L’album confirme indéniablement l’ambition de l’auteur et l’amplitude de l’univers d’Uchronie[s].

Une esthétique sobre mais efficace

À l’image de New Byzance, les ambiances urbaines sont à l’honneur. Bien sûr, New Harlem, beaucoup plus proche de nos mégapoles contemporaines, dépayse moins que New Byzance. Et c’est certainement ce qui fait que l’intrigue prend ici une plus grande importance que le dessin. Et que l’album privilégie le polar à l’uchronie.

On pourra regretter la discrétion des détails et le dépouillement des décors de New Harlem. Le dessin des actions de second plan est parfois grossier. L’album apparaît graphiquement plutôt léger. Il faut dire que New Byzance avait placé la barre très haut… Le trait épais rend les visages un peu denses aux dépens de la clarté des expressions. Le dessin dispose de peu de nuances et les personnages relèvent parfois de l’ébauche. La mise en page et l’articulation des cases plutôt dynamiques dans les premières pages de l’album, deviennent plus classiques par la suite et renforcent le sentiment d’inertie graphique.

Toutefois, comme dans New Byzance, les choix esthétiques sont d’une justesse redoutable. Les couleurs sont largement dominées par les nuances de gris et de rose chair. Les flash-back teintés de sépia s’incrustent efficacement dans le déroulement de l’intrigue. Et au sein d’une monochromie globale et volontaire de l’album, la débauche de couleurs qui caractérise les scènes érotiques dans la boîte de nuit contraste avec l’ambiance pesante de New Harlem : la rigueur des costumes comme de l’architecture participent entièrement à cette atmosphère austère.
New Harlem se distingue donc efficacement de son homologue byzantine en tout point.

Promesses tenues !

Le second volet d’Uchronie[s] impose son identité propre et construit intelligemment l’équilibre de la série : une réalité radicalement différente de celle de New Byzance, mais des liens ténus qui laissent libre cours à l’imagination. Pari réussi jusque-là pour Corbeyran : on cherche, on fouille le moindre détail, on tire la moindre ficelle pour tenter de démêler l’intrigue. Bref, on fonce tête baissée !

Le choix de dessinateurs différents pour chaque ville est largement justifié et témoigne de la cohérence du concept de Corbeyran. Malgré les petites faiblesses du dessin, New Harlem affiche une grande crédibilité scénaristique et distille, à travers les visions de Kosinski, les indices d’un imbroglio spatio-temporel qui s’annonce particulièrement bien ficelé.
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