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Petite interview de Catherine Dufour
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Petite interview de Catherine Dufour

Actusf : Comment est née l'idée de cette nouvelle ?
Catherine Dufour : Elle est née au croisement de la lecture de la biographie d'Ellroy, « Ma part d'ombre », et d'un article sur la criminalité.
Cet article disait que le premier critère de criminalité, avant l'âge, avant la situation socio-professionnelle, avant la situation familiale, avant toute chose, le critère dont plus personne ne parle tellement il est évident, c'est le sexe. Le criminel est un homme. Question de force physique ? Pas seulement. Voire, presque pas. La criminalité vient d'abord de l'agressivité, qui est majorée chez le mâle de pas mal d'espèces.
Quant à Ellroy, c'est un auteur très masculin. Son univers est peuplé d'hommes. La femme n'y apparaît que comme déesse, silhouette fugitive, enjeu, trophée. Je me suis demandé ce que donnerait une société où les femmes auraient davantage d'agressivité que les hommes, vue par une femme ne parlant que des femmes.

Actusf : Comment la présenteriez-vous ?
Catherine Dufour : Dans le monde que j'ai inventé, les femmes ont toujours moins de muscles que les hommes. Mais elles ont davantage d'adrénaline. De même, j'ai inversé le morphotype : les Blancs sont pauvres et peuplent les prisons, les Noirs sont avocats et peuplent les quartiers chics.
Je voulais voir ce que donneraient ces inversions. Un monde meilleur ? Pas tellement...
L'impression que j'ai ressentie, à l'écriture de ce monde où on ne donne plus de coups dans les parties mais dans les seins, est un profond malaise. Ce que les hommes y subissent de la part des femmes (violences conjugales, agressions gratuites, sentiment d'insécurité permanent) est insupportable jusqu'à l'absurde. On croirait une caricature. Il ne s'agit pourtant que d'un calque du rapport homme-femme existant dans la réalité, du moins dans celle d'Ellroy. Pour rendre ce déferlement de haine crédible, j'ai dû inventer une raison, ou du moins un prétexte que les femmes puissent invoquer quand elles maltraitent les hommes. Le voici : c'est l'Eternel masculin. L'Homme.
« Il était habillé avec classe, une vraie gravure de mode des années 30. Il portait de longs mocassins étroits, cirés miroir, et un pantalon noir qui moulait ses formes élancées. Sa chemise, légère et très cintrée, soulignait la musculature avantageuse de sa poitrine. Il était coiffé à la fillâtre, avec des accroche-cœurs qui descendaient sur son front, et souriait de ses dents très blanches. Il avait le nez fin, la bouche pulpeuse, une mâchoire décidée et un regard noir, velouté et direct. Ulalee a compris qu’on pouvait aimer cet homme jusqu’à le haïr. »
Quand l'Autre est présenté comme tentant, tentateur, voire provocateur, alors tout devient permis.
Outre ces problèmes de crédibilité, j'ai rencontré des problèmes de vocabulaire. Autant il ne m'a pas été difficile de remplacer « négro » par « blanco », autant le terme « assassine » est inusité et inusitable, et le terme « meurtrière » évoque davantage un château médiéval qu'une femme avide de sang. Dans notre petite tête, la féminisation des termes masculins bascule vers des équivalents de «prostituée» (un gars une garce, un professionnel une professionnelle, un courtisan une courtisane, etc), non de « machine à tuer ».
D'Ellroy, je n'ai réellement copié qu'une seule anecdote, probablement pour l'exorciser. Ou faute d'être capable de l'expliquer. C'est l'histoire d'un homme qui vient de divorcer et qui a perdu la garde de sa fille. Pour la récupérer, il fait tuer sa femme par des hommes de main. Et il oublie de venir récupérer sa gamine. Elle met une semaine à mourir, prisonnière de son lit-cage. « Le bébé est mort de faim. La fillette s'était arraché de grosses poignées de cheveux avant d'expirer. ». Nous arrivons là à la frontière terrible au delà de laquelle l'adrénaline n'explique plus rien.
J'ai pris un plaisir certain à habiller ma principale victime masculine des vêtements bleu marine doublés de bleu clair que portait la mère d'Ellroy le jour de son assassinat. Et j'ai donné aux criminelles de mon récit les prénoms des victimes de Bateman dans « American psycho » (Bethany, Christie, « une fille nommée Suki » dont il ne mentionne le prénom que parce qu'il a encore son sang sous un ongle.)
On se venge comme on peut.


Actusf : Quels sont vos projets ?
Catherine Dufour : J'ai en train un ouvrage historique, et dans l'idée un thriller, mais tout ça est encore top secret (c'est à dire : pas encore assez avancé pour en parler de façon intéressante). Merci de m'avoir lue jusqu'au bout.

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