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Philip K. Dick, 1928 - 1982
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Philip K. Dick, 1928 - 1982


Paranoïaque, schizophrène, agoraphobe, claustrophobe, grand consommateur d'amphétamines, monogame compulsif et séducteur impénitent, extrêmement cultivé, remarquablement productif et prophète halluciné, que tous ces termes se soient appliqués ou non à Philip K. Dick, il n'en reste pas moins que sa personnalité semble avoir joué le rôle d'une malédiction qui le conduisit à la fois à mener une existence désarticulée et à produire une œuvre qui fait désormais partie de ce que la science fiction a engendré de plus enthousiasmant.

Le temps des débuts

En 1940, alors qu'il projetait d'acheter une revue de vulgarisation scientifique, le jeune Philip Kindred Dick découvre que le numéro de Stirring science stories qu'il tient entre les mains est en réalité un de ces pulp magazines bon marchés bourrés d'histoires imaginaires basées sur la science. Cette découverte fera de lui un fervent lecteur des revues de l'époque et sa collection de pulps constituera très longtemps son plus précieux trésor, qu'il conservera dans une armoire blindée à l'épreuve du feu.

L'écriture attirera très tôt Philip K. Dick et à neuf ans, il publiera son propre journal, le Daily Dick. Sa tendance au mysticisme fut également précoce puisqu'en 1938, alors qu'il est âgé de douze ans, il éprouvera un intense sentiment d'empathie inter-espèces alors qu'il agace un scarabée. C'est sa première expérience spirituelle.

Il participera ensuite à divers journaux de collège, enverra régulièrement nouvelles et poèmes à la Berkeley gazette et écrira un premier roman (perdu) à l'âge de quatorze ans. De sévères crises d'angoisse lui feront malheureusement abandonner les études après un bref passage à l'université où il avait commencé à suivre des cours de philosophie. A la fin des années quarante, il trouvera un job dans un magasin de disques tout en continuant à écrire, surtout de la littérature hors genre, et se mariera deux fois.

En 1952, alors qu'il suit son atelier d'écriture, il fera la connaissance d'Anthony Boucher, auteur et éditeur, qui lui achètera son premier texte, Roug. Sa première nouvelle publiée, cependant, sera Beyond lies the wub, dans Planet stories. Ce début encourageant ainsi que d'autres succès lui feront prendre la décision de quitter son emploi pour se consacrer à plein temps à l'écriture. Tout au long des années cinquante, avec plus de quatre-vingt nouvelles publiées, il se retrouvera au sommaire des principales revues de l'époque (If, Amazing stories, Galaxy, Startling stories, Astounding science fiction...).

Lors d'une convention, il rencontrera l'un de ses auteurs favoris, Alfred Van Vogt, qui attire tous les regards avec son costume taillé dans une nouvelle matière synthétique et luisante. Celui-ci lui recommandera d'abandonner la nouvelle pour le roman, un secteur que le maître trouve bien plus rentable. C'est un conseil que le jeune Dick s'empressera de suivre. Jusqu'en 1958, il n'écrira pas moins de treize romans, dont L'œil dans le ciel, une histoire d'exploration d'univers alternatifs écrite en quinze jours, et Le temps désarticulé, qui traite de la nature illusoire de la réalité, le thème de prédilection de Philip K. Dick, à tel point que l'adjectif dickien est aujourd'hui couramment employé pour le qualifier.

Les temps désarticulés

En 1961, pour écrire Le maître du Haut château, il décide d'utiliser le yi king, un livre classique que la tradition chinoise utilise en tant qu'instrument de divination, mais surtout comme un outil permettant d'analyser l'état dans lequel se trouve l'univers à un moment donné afin d'en tirer un enseignement, une direction à suivre. L'année suivante verra naître Glissement de temps sur Mars, dans lequel un jeune autiste de la colonie martienne parcourt le temps de façon erratique, un roman qui montre l'auteur au mieux de sa forme. Le maître du Haut château remportera le prix Hugo en 1963 alors que Dick recevra chez lui de la part de son agent un paquet contenant la totalité des manuscrits de ses romans de littérature générale, qu'aucun éditeur ne veut publier... A compter de cette date, il se tournera exclusivement vers la science fiction.

Toujours en 1962, le jour du Vendredi Saint, Phil Dick fait une nouvelle et étrange expérience : il voit le ciel se lézarder et une fissure faite de néant le partage un instant en deux... Persuadé que sa femme veut le tuer, il parvient à la faire brièvement interner puis trouve plus prudent d'en divorcer. Au cours des deux années suivantes, il connaîtra un nouveau pic de productivité avec onze nouvelles et onze romans, parmi lesquels Docteur Bloodmoney, En attendant l'année dernière, Les clans de la lune alphane...

1964 sera pour lui riche en évènements. Il emménagera un temps avec l'ex-femme d'Avram Davidson, un éminent auteur de SF injustement méconnu en France, se coltinera une fois de plus avec la nature ultime du réel en écrivant Les trois stigmates de Palmer Eldritch, une de ses meilleures histoires. Il s'essaiera également au LSD et se persuadera que les nazis, la CIA ou le FBI ont posé des micros chez lui afin de l'espionner... Autre fait marquant de cette année là, sa rencontre et les liens qu'il nouera avec James Pike, un évêque épiscopalien qui l'influencera notablement et sera à l'origine de son dernier livre, La transmigration de Timothy Archer.

Après une brève période pendant laquelle il se retrouve incapable d'écrire la moindre ligne, il donnera A rebrousse-temps en 1965 puis, en 1966, il épousera sa quatrième femme, ce qui lui donnera l'impulsion suffisante pour écrire successivement Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (le titre original de Bladerunner), Le guérisseur de cathédrales et Ubik, illustration magistrale de sa grande préoccupation : ce qui semble réel l'est-il vraiment ou ne s'agit-il que d'un simulacre ?

Après Le message de Frolix-8, un roman destiné à renflouer son compte en banque, il commencera Coulez mes larmes, dit le policier, un livre à l'ambiance sombre qu'il terminera en 1971 sous l'influence croissante des amphétamines, tranquillisants et autres médicaments qu'il consomme immodérément depuis ses débuts. Son épouse le quittera et, après un bref séjour en hôpital psychiatrique, Phil Dick mènera une existence digne d'un épisode des Fabulous Freaks Brothers, la célèbre bande dessinée de Gilbert Shelton. Sa maison deviendra un lieu de passage pour les hippies de la région. Il y distribuera généreusement ses pilules et hébergera sans grand discernement la faune bigarrée des dernières années du psychédélisme. Il finira par se faire cambrioler, un certain nombre de ses manuscrits disparaissent et il ne manquera pas de soupçonner pêle-mêle la CIA, les Black Panthers, le FBI et l'extrême droite...

Le temps du changement : la Grande Révélation du 20 février 1974

Après cet évènement tragique, plus démuni que jamais, il se rendra à Vancouver pour une convention, envisagera de s'y installer durablement, fera une tentative de suicide, un séjour en centre de désintoxication et finira par rentrer en Californie. Son mode de vie décousu et les personnages dont il avait fait connaissance en 1971 lui inspireront Substance mort, un livre poignant sur les ravages de la drogue. Il se mariera pour la cinquième fois et, le 20 février 1974, surviendra un évènement qui, exactement comme dans ses livres, fera basculer la réalité dans laquelle il vit et provoquera en lui un changement radical de perspective.

Souffrant des suites de l'extraction d'une dent de sagesse, il décide de se faire livrer un antalgique. La messagère venue lui remettre le médicament est une jeune femme brune qu'il trouve extraordinairement belle. Son collier, un pendentif en forme de poisson, attire irrésistiblement le regard de Phil. La jeune femme lui explique qu'il s'agit d'un symbole porté par les premiers chrétiens et Phil a une véritable révélation, il commence à se souvenir d'une autre vie, d'une réalité parallèle dans laquelle il est un chrétien de la période romaine : l'Empire n'a jamais pris fin, il existe toujours et la réalité apparente dans laquelle nous pensons vivre n'est qu'un voile qui le recouvre... Les jours suivants, il continue à halluciner, voit d'étranges lumières à dominante rose et le 20 mars, il prend contact avec la police et le FBI pour demander à être interné en déclarant : « Je suis une machine ». Cet épisode culmine lorsqu'une entité extra-terrestre le contacte à l'aide d'un rayon rose  qui télécharge quantité d'informations directement dans son cerveau, lui enseignant notamment à célébrer le rite de l'eucharistie. Fort de ces révélations, il baptise lui-même son fils âgé de deux ans en lui versant discrètement quelques gouttes de lait chocolaté sur le crâne...

Toutes ces visions et le sens caché qu'elles recèlent méritaient une analyse détaillée. C'est ce qu'il entreprend en 1975 avec la rédaction d'un journal intime et spéculatif, L'exégèse, un travail auquel il se consacrera jusqu'à la fin de ses jours. En 1976, il se retrouve de nouveau seul et il écrit Radio libre Albemuth, un livre qui ne paraîtra qu'après sa mort. Il s'agit en réalité de la première version, complètement différente, de SIVA, qu'il terminera en 1978 et qui constituera le socle de la trilogie divine.
En 1980, il est de nouveau contacté par les voix divines. Il a de longues conversations avec Dieu au cours desquelles ils discutent théologie... Phil Dick rédigera L'invasion divine en 1980 et son dernier livre, La transmigration de Timothy Archer, inspiré de la vie de son ami James Pike, décédé en 1969 dans le désert de Judée alors qu'il était parti à la recherche de preuves de l'existence du Christ historique. Après s'être remarié avec Nancy, dont il s'était séparé en 1976, il succombera le 2 mars 1982, après une série d'accidents vasculaires cérébraux.

Hors du temps

Ce n'est malheureusement qu'après sa mort que Philip K. Dick obtiendra la reconnaissance qu'il méritait, en particulier avec la sortie de Bladerunner, le film tiré de son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Suivront plusieurs autres adaptations au cinéma, plus ou moins réussies (Total recall, Confessions d'un barjot, Planète hurlante, Minority report...) Quant à ses romans de littérature générale, auxquels il avait attaché tant d'importance, ils ne seront publiés que de façon posthume à l'exception de Confessions of a crap artist, de même qu'une partie de sa volumineuse correspondance et des extraits de son Exégèse. Philip K. Dick deviendra alors le héros de plusieurs nouvelles et romans, dont le très bon Requiem pour Philip K. Dick de Michael Bishop, ainsi que le sujet de nombreuses études et biographies parmi lesquelles Divines invasions, le remarquable ouvrage de Lawrence Sutin.







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