Forum : Un avis sur La Dernière Flèche de Jérôme Noirez

Commenter

Les graphomanes bourgeonnent sur le tertre des littératures françaises de l’imaginaire. A quelques sept mois à peine d’intervalle de sa dernière publication romanesque – Le Shogun de l’Ombre – Jérôme NOIREZ signe sa cinquième excursion dans la littérature Jeunesse avec La Dernière Flèche, poursuite du mythe de Robin des Bois…très loin des bois.



Dire qu’on l’attend au tournant est un doux euphémisme. En nous appuyant sur la loi tout à fait prégnante de l’inéluctabilité du raté invariable qui veut qu’un jour, au détour de sa bibliographie, l’écrivain finisse par pondre une sombre bouse, on s’attend donc à ce que Jérôme NOIREZ, ce curieux lapin sorti il y a peu du chapeau avare des littératures de l’imaginaire, se plante horizontalement et nous régale d’une médiocrité qui nous rassurerait quant au caractère humain de son talent. En ouvrant les pages de la Dernière Flèche, votre petit cafard était mû par une impatience qui n’avait pas grand-chose à voir avec la fébrilité de la découverte. Avouons-le, il voulait assister à une déchéance, une vraie. Il voulait lire un mauvais NOIREZ. Comme ça. Juste pour voir ce que ça fait. Eh quoi ? N’est-ce pas légitime, après tout ? Ne peut-on éprouver quelques malins plaisirs à voir un patineur s’étaler de tout son long lors d’une compétition ? Une miss beauté encainaillée perdre l’élection ? Un écrivain vaillant virer au vaseux ?

Certains indices avaient mis votre petit cafard sur la piste avant même qu’il ne se lance dans la lecture. Si "jamais deux sans trois", presque toujours "quatre sans cinq" : avec ses quatre romans jeunesse fraîchement émoulus, NOIREZ avait signé un quatuor sans faille. Et on escomptait que ce cinquième office serait un peu, comme le veut l’adage, la cinquième roue branlante de la carriole. La numérologie a parfois sa pertinence ! Ensuite, on se méfiait du sujet de ce présent roman : si Jérôme NOIREZ avait brillé par le passé en développant son imaginaire sous l’ombre de la tradition Shintô et des mythes et légendes du Japon médiéval – Fleurs de Dragon ; Le Shogun de L’ombre ; Les Chemins de l’Ombre – ou en ancrant l’action de son récit dans un contexte historique – L’empire invisible –, ici, il se frottait pour la première fois à un mythe profondément occidental orné de tout un fatras d’adaptations cinématographiques frelatées qui n’avaient pas laissé dans la mémoire de votre petit cafard des souvenirs impérissables : avec la Dernière Flèche, Jérôme NOIREZ faisait sien un personnage accaparé par l’inconscient du plus grand nombre, dissout dans la culture de masse, et il est parfois périlleux de s’attaquer à ces modèles figés que l’imaginaire du collectif a gravé dans le marbre de son idéal… Dit plus simplement, NOIREZ s’attaquait à du lourd. Tout l’enjeu de cette chronique étant de savoir si la sournoiserie perfide du chroniqueur, sa mesquinerie goguenarde, allaient être récompensée, ou pas…


Et ça commence plutôt lentement. Sur une charrette bringuebalante. Qui s’achemine, paresseusement, vers la ville de Londres, en ce magnifique après-midi ensoleillé de cette année 1212. A son bord : Robin de Loxley, dit Robin des bois, quittant sa forêt chérie de Sherwood. A ses côtés : sa fille, Diane de Loxley, jeune adolescente impertinente, soufflet à soupirs, archère émérite aux flèches virtuoses. Camouflé pas loin derrière, dans une filature obstinée, le Shérif de Nottingham, William de Wendenal, lancé aux trousses du cortège dans l’attente extatique du moindre impair de Robin qui lui permettra d’abattre sur l’être abhorré le glaive de la justice divine. Peu à peu, les personnages se campent : on comprend que le fameux Robin n’est plus aussi fringant que par le passé. Que la perte de son épouse aimée, Marianne, a laissé quelques douloureuses cicatrices dans sa mémoire. Et que ce voyage vers Londres, cette grande ville de pierres, ce bastion minéral, est une sorte de pèlerinage nécessaire à l’oubli.

Londres, nos coquins y arrivent. Et c’est à partir d’ici que les choses sérieuses se mettent en branle. Déjà, l’imaginaire noirezien détourne les codes et repères, les jolies balises du mythe original, pour les transformer vicieusement, les malaxer insidieusement : Robin des bois, vieillissant, devient de plus en plus amorphe à mesure de ses journées passées dans la capitale. Il ne remplit plus son rôle de père : il laisse sa fille galoper de jour comme de nuit à travers les rues sordides et dangereuses de Londres sans plus se soucier de son sort, se laissant aller à une forme de vague à l’âme qui ne sied définitivement pas au panache de son modèle. Frère Tuck ? Son ventre bedonnant a fondu, tout comme sa bonhomie, et il occupe, désormais, chétif, malingre, famélique, l’alcôve d’une niche creusée dans la muraille à l’entrée de la ville où les repentants pouilleux remâchent ad vitam aeternam les péchés de leur existence. Petit Jean ? Tombé de son piédestal. Déchu. On doit le conduire au gibet pour un crime ignoble… La pâte noirezienne est déjà là : nous installant dans un climat tout particulier entretenu par une oscillation tonale : burlesque, drôlerie / étouffante noirceur, pesante gravité. Il y a plus de malice qu’on ne croit chez cet écrivain…

Mais bien d’autres surprises nous attendent. Car bientôt, un énième personnage se découvre à nos yeux, et non des moindres : Londres. Capitale de pierres, de fumée et de bois. De jour, sous le soleil marteleur, la ville rugit et pue. Elle fait rouler dans le lit de ses rues la lie des quidams : les ivrognes couperosés, les enfants vagissant, les mendiants chapardeurs, les mercenaires frileux, les commerçant harangueurs. Et Diane se perd dans la houle de cette foule, dans les flux de cette marée qui emporte ses pas vers des destinations de plus en plus précaires. De nuit, Londres se pare de ses hardes maléfiques, de ses oripeaux fantastiques : les corbeaux prennent forme humaine, d’anciennes entités démoniaques murmurent sous la pierre, le fond de la Tamise est jonché de crânes humains qui fixent de leurs orbites évidés la pleine lune. Et le royaume des mendiants, des claudiquants, des parias, se révèle à notre héroïne ingénue par l’entremise du prince de ce petit peuple de rebus : le jeune Tedrekeiles.

Mais ici, et on le comprend vite, il ne sera pas question d’actes de bravoure de la part de notre jeune archère. Excepté un chapitre – convenu – d’infiltration dans le castel d’un riche sire anglais, Diane n’aura pas à faire démonstration de ses talents de chapardeuse. En fait, dans La dernière Flèche, il s’agit moins de voler aux riches pour donner aux pauvres que de sauver son propre père. Robin. Sous l’emprise d’un maléfice inexplicable que Londres, chargée de mystères, semble avoir éveillé. Un sortilège qui infuse dans son esprit une atonie langoureuse. A la nuit tombée, Robin soliloque dans son sommeil. Et puis des phénomènes étranges se produisent : du lierre pousse à outrance sur le mur extérieur des maisons. La végétation, exubérante, envahissante, tentaculaire, se déploie sur les pavés. La souplesse végétale submerge la rigueur minérale. A l’image de l’imaginaire noirezien qui envahit le mythe original pour le faire sien… Et dans ce chaos exponentiel de verdures, dans cette Londres perdues sous le flot entropique des branchages, Robin occupe une place d’épicentre : il est le géniteur de cette fascinante transfiguration du décor. Les visions poétiques se bousculent. Les instants de magie aussi. Comme les moments de grâce. Tous décris sous la plume généreuse d’un écrivain poète. Parfois, avouons-le, on frise la petite extase égoïste du lecteur contenté… Et on soupire, parce que c’est bon… Et on enrage, parce que c’est bon…



On espérait être déçu ? On est déçu d’être conquis. Jérôme NOIREZ, ce somnambule funambule oscillant sur le fil ténu de la réalité, signe, avec La Dernière Flèche, une revisite personnelle du mythe de Robin des Bois qu’il transfigure de son imagination magnétique, envahissante, possessive. En soumettant le mythe au virus du rêve, en ouvrant la légende aux territoires de l’onirisme, NOIREZ engendre des visions poétiques d’une intensité rare qui imprègnent longtemps la mémoire du lecteur. Et nous, infâmes cafards, mordillant notre ouvrage de rage, d’attendre désespérément le prochain roman estampillé Mauvais NOIREZ qui prend, pour le coup, les accents irritants d’un concept nébuleux, voire d’une douce utopie…
_________________
Goldeneyes
Partager cet article

Qu'en pensez-vous ?