Philippe Caza sur Actusf

Du mercredi matin 5 novembre au vendredi soir 7 novembre, Philippe Caza est votre invité et répondra à toutes vos questions.

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Philippe CAZA
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Message par Philippe CAZA » ven. nov. 07, 2008 12:14 pm

jlavadou a écrit :Petite question concernant la mise en couleur en BD. Tu as parlé des différentes techniques que tu emploies. Parfois la couleur est considérée par certains comme superficielle, inutile, en BD. Quel est ton avis sur la question ?
Il y a des raisons de snobisme : le noir et blanc serait plus chic, ou plus cérébral ou plus adulte… la couleur plus commerciale, plus vulgaire, plus enfantine… mais ce ne sont que des opinions…
Je crois qu'il n'y a pas de réponse unique à cette question. Il y a des BD qui n'ont pas besoin de couleur, soit que le genre de récit ne l'impose pas : récit "littéraire" où le dessin est juste une forme d'écriture. Soit que l'auteur travaille un parti graphique volontairement orienté noir et blanc, pour des raisons d'esthétique ou d'émotion.
Et puis il y a des BD qui appellent la couleur, là encore soit pour des raisons littéraires, de genre d'univers mis en scène : la Fantasy sans la couleur…?? Soit pour le pur plaisir esthétique et sensuel.
Personnellement, je peux aimer l'une ou l'autre, à lire ou à pratiquer, ça dépend. (Tiens, c'est une bonne réponse, ça : "ca dépend"…)
En ces temps incertains, l'important, c'est de fluctuater sans mergiturer.

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Eric
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Message par Eric » ven. nov. 07, 2008 12:34 pm

Est-ce que tu suis l'évolution de la scène des jeunes générations d'illustrateurs, celle qui est née essentiellement sur le net ? Quel regard portes-tu sur leur travail ?

Est-ce que tu trouves une filiation avec certains des artistes qu'on voit en ce moment ?
"Ueeuuggthhhg", laissa échapper Caity. Ce qui aurait pu vouloir dire n’importe quoi.

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Philippe CAZA
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Message par Philippe CAZA » ven. nov. 07, 2008 1:56 pm

Eric a écrit :Est-ce que tu suis l'évolution de la scène des jeunes générations d'illustrateurs, celle qui est née essentiellement sur le net ? Quel regard portes-tu sur leur travail ?

Est-ce que tu trouves une filiation avec certains des artistes qu'on voit en ce moment ?
Je crois bien avoir répondu à cette question (p 3), un peu vaguement, peut-être, mais je me sens assez vague avec ça.
L'idée d'une "scène internet des illustrateur" ? Je la vois, oui, et je me pose toujours la question (triviale) : est-ce que ça leur apporte des commandes ? Sont-ils publiés ? Et sinon, de quoi vivent-ils ?
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Lensman
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Message par Lensman » ven. nov. 07, 2008 1:59 pm

Cher Philippe
Je rebondis (je suis assez rebondi pour ça) sur cette question de BD couleur et noir & blanc.
Quand j'étais jeune (il y a longtemps, disons tout début 70), j'ai découvert un très beau fanzine consacré à la BD, "Phénix". Une chose m'avait beaucoup frappé, j'y pense souvent (et je refais d'ailleurs une collec de ce fanzine, dans le cadre d'une grave rechute en enfance): la beauté de planches reproduites en noir & blanc, de BDs que je connaissais déjà en couleur (je me rappelle notamment de "Bernard Prince", dessiné par Hermann). Ce traumatisme m'est resté et, depuis, je m'interroge sur le travail de "coloriste". Comment trouver l'osmose parfaite entre le dessinateur et le coloriste? Occupes-tu toi même les deux rôles, ou bien as-tu, ou as-tu eu un coloriste?
Et le rapport avec les imprimeurs? On est parfois frappé par des différences ahurissantes de tons de couleurs selon les rééditions (je dis ça en général, pas spécialement tes albums). As-tu de bons rapports avec les imprimeurs?
Oncle Joe

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Don Lorenjy
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Message par Don Lorenjy » ven. nov. 07, 2008 2:09 pm

Philippe,

Comment ça se gère quand vous croisez des confrères qui ont du talent aussi, mais des idées différentes sur des sujets hors métier (genre un artiste talentueux, mais bien ancré à droite et abonné à 4x4 hébdo) ? On se respecte mais on s'ignore, on ne parle que boulot, on tente de trouver un terrain d'entente, ou on échange les arguments jusqu'au baffes ?

@Lensman : c'est vrai que la mise en couleur des premiers Bernard Prince est... disons chargée.
Les marques Don Lorenjy et Don Lo sont retirées des rayons

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Philippe CAZA
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Message par Philippe CAZA » ven. nov. 07, 2008 2:54 pm

Lensman a écrit : Quand j'étais jeune (il y a longtemps, disons tout début 70), j'ai découvert un très beau fanzine consacré à la BD, "Phénix"… la beauté de planches reproduites en noir & blanc, de BDs que je connaissais déjà en couleur (je me rappelle notamment de "Bernard Prince", dessiné par Hermann)… le travail de "coloriste". Comment trouver l'osmose parfaite entre le dessinateur et le coloriste? Occupes-tu toi même les deux rôles, ou bien as-tu, ou as-tu eu un coloriste?
Et le rapport avec les imprimeurs? On est parfois frappé par des différences ahurissantes de tons de couleurs selon les rééditions (je dis ça en général, pas spécialement tes albums). As-tu de bons rapports avec les imprimeurs?
Oncle Joe
Phénix a été un des tous premiers fanzines, pas "de BD", mais d'étude sur la BD. Il a contribué à son passage à l'âge adulte.
L'exemple d'un Bernard Prince de l'époque est assez typique : la couleur, à l'époque, était gravement considérée comme accessoire - et très mal payée. Elle faisait partie de cette mentalité générale : la BD, c'est pour les enfants, alors il fait de la couleur, parce que les nenfants y zaiment la couleur. Partant de là, la peau était rose, le pantalon bleu, la chemise jaune, l'herbe verte, le ciel bleu… La couleur était encore souvent fabriquée en ben-day par employé de l'imprimeur (typique dans les comics US), l'auteur se contentant de poser des indications sur un calque ou au dos de sa planche. Ou bien un (ou plus souvent une) coloriste faisait la couleur sur "bleus" (un support séparé du noir, tiré en bleu ou en gris) - ça se fait encore. (Difficile d'imaginer Valérian sans les couleurs, sur bleus, d'Eveline Tran-Lé, soeur de Mézières).
Pour moi, ça a été le cas sur les Banlieues, l'Age d'Ombre et Arkadi jusqu'au tome 6. Là tout dépend du coloriste, de son talent, de son osmose, oui, avec le dessin. Je réponds encore "ça dépend", oui, bien sûr. Souvent (au début de cette pratique), le dessinateur filait la couleur à faire à sa femme (qui s'ennuyait à la maison). J'ironise, mais ça n'est pas forcément une mauvaise idée : les femmes sont souvent meilleures coloristes que les hommes. (Dire pourquoi demanderait sans doute une étude psycho-socio approfondie.) Et puis l'osmose de couple peut aider l'osmose artistique : quand on travaille dans la même pièce, on peut discuter de détails, s'engueuler, se jeter les pinceaux, etc. L'essentiel, pour une coloriste, c'est qu'elle pige le dessin, l'esprit, l'ambiance… qu'elle ait du goût, et qu'elle sache gérer pas mal de choses : la profondeur de champ comme les émotions.
Pour ma part, j'ai commencé Arkadi "sur bleus" moi-même. Puis, ma compagne Scarlett en ayant marre de faire des intérims de bureau, elle m'a piqué les pinceaux. Elle a dû commencer dès le tome 2 sur quelques pages, sous ma direction dictatoriale, puis a pris petit à petit plus d'initiative. On se partageait le boulot, quand même, soit qu'on se répartisse par séquence, soit que je la laisse faire tout bien propre et que je repasse derrière pour faire des ombres, des lumières, de la poussière, des tâches… Au tome 6 on a fait quelques essais dans Photoshop, puis elle s'y est mise à fond - pour d'autres auteurs - et m'y a initié (elle était plus à l'aise que moi avec l'informatique.)
Ensuite, j'ai fait Nocturnes, en couleurs directes + retouches ordi, et maintenant, c'est du tout ordi que je fais moi-même.
La couleur directe, c'est a priori de la couleur d'auteur : l'auteur peint lui même ses pages en même temps qu'il les dessine… Pour moi, avant Nocturnes, il y avait eu Arkhê et Laïlah, à l'encre et acryliques.
Entre-temps, il y a des aspects historiques : des années 70 à nos jours, la BD devenant plus adulte, les auteurs et le public sont devenus plus exigeants quant à la qualité artistique et la qualité technique (papier, reliure, impression). Entre-temps aussi, tous ces domaines ont fait de gros progrès, entre autre avec l'intrusion de l'informatique, encore elle. Progrès techniques en qualité et en rentabilité. Ca n'a peut-être l'air de rien, mais toute la chaîne est devenue plus légère : les planches ne voyagent plus, on ne tire plus de bleus, qui ne voyagent plus, on ne manie plus de films (un film pour chacune des 4 couleurs de la quadri pour chaque page d'un album… combien de kilos…? - qui ne voyagent plus), les fichiers informatiques se stockent en DVD, voyagent par des FTP. L'impression elle-même, chez Delcourt, est numérique. Ce qui signifie que c'est mon fichier lui même, celui que j'ai bossé sur mon écran et ma tablette, qui sert à imprimer le bouquin. Pas d'intermédiaires, donc pas de perte : mes derniers Arkadi, c'est du 99,9% qui se retrouve sur le papier.
On ne pouvait pas en dire autant au temps où les Humanos imprimaient en Espagne avec un imprimeur à la main lourde… (Mais il était aussi propriétaire ou actionnaire principal des Humanos, alors on pouvait rien dire !)
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Message par Philippe CAZA » ven. nov. 07, 2008 2:56 pm

Don Lorenjy a écrit :Philippe,

Comment ça se gère quand vous croisez des confrères qui ont du talent aussi, mais des idées différentes sur des sujets hors métier (genre un artiste talentueux, mais bien ancré à droite et abonné à 4x4 hébdo) ?
Ca se peut pas.
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Message par Lensman » ven. nov. 07, 2008 5:14 pm

Merci Philippe, de ces longues réponses passionnantes!
Ta remarque sur les compagnes coloristes de dessinateurs de BD est particulièrement frappante. Il y a effectivement au moins un bel article à écrire la-dessus!
(Après, tu en écriras un pour expliquer pourquoi ce sont surtout les hommes qui sont dessinateurs de BD...)
Oncle Joe

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Message par Philippe CAZA » ven. nov. 07, 2008 5:58 pm

Lensman a écrit :Merci Philippe, de ces longues réponses passionnantes!
Ta remarque sur les compagnes coloristes de dessinateurs de BD est particulièrement frappante. Il y a effectivement au moins un bel article à écrire la-dessus!
(Après, tu en écriras un pour expliquer pourquoi ce sont surtout les hommes qui sont dessinateurs de BD...)
Oncle Joe
Sans m'y lancer à fond, là, j'ai l'impression qu'il y a des différences entre les hommes et les femmes…
Ah bon, vous avez remarqué, vous aussi ?
Pour simplifier grossièrement, l'homme va faire du dessin industriel tandis que la femme fera de l'aquarelle. Clichés, bien sûr.
Mais je vois "le masculin" plus structuré-structurant, noir et blanc, formel, vertical… "le féminin" plus mouvant, flou, aquatique, couleurs, matière, horizontal. Au masculin le sens, au féminin les sens. En science dure, je verrais l'homme physicien, la femme chimiste… (Tout cela dans une symbolique très généralisante… mais en sachant bien que ce sont des polarités mèlées en chacun-chacune, avec de multiples dosages possibles…)
Alors, en BD, le dessin est la part la plus cérébrale, structurée, c'est une écriture qui donne le sens obvie, tandis que la couleur amène la sensualité et, partant, un autre niveau de sens, plus tactile et émotif.
Partant de là il m'arrive de militer auprès des éditeurs pour que les coloristes soient mieux payées, parce que leur travail a énormément d'importance, non seulement au plan artistique mais au plan commercial. Je suis persuadé que la première séduction que l'on ressent en ouvrant un album, c'est la couleur. Pour moi, ça va souvent être ce qui déclenche mon achat.
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jlavadou
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Message par jlavadou » dim. nov. 09, 2008 11:51 am

Bon, puisque tout le monde semble être en week-end, je me permets de clore (avec un peu de retard) cette interview en remerciant grandement Philippe Caza de sa participation, de sa gentillesse et de son enthousiasme. C'était vraiment très intéressant.

Merci également à tous ceux qui ont animé cette interview de leurs questions.

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