CoCyclics : bêta-lecture et conseils d’écriture - juin 2016

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Genre : Essai
Sous-genres :
  • Ecriture

Date de parution : juin 2016 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Chaque mois, CoCyclics propose sur ActuSF différents éclairages autour de l’activité d’auteur - publié ou non. CoCyclics est un collectif ouvert à tous, notamment fréquenté par des écrivains de SFFF découverts ces dernières années. On y pratique la bêta-lecture, on y partage des conseils d’écriture et on y échange sur les sujets touchant à l’édition et à l’Imaginaire. Plus d’infos https://tremplinsdelimaginaire.com/...

Ce mois-ci, CoCyclics se penche sur les points de vue narratifs et nous donne des pistes pour faire le bon choix.
 
Le choix du point de vue narratif fait partie de ces éléments qui font souvent qu’un texte va plaire ou ne pas plaire, sans que le lecteur moyen puisse vraiment expliquer pourquoi il n’a pas « accroché » ou, au contraire, pourquoi il a « adoré » cette histoire.

Qu’est-ce que le point de vue narratif ? Pour une caméra ou un appareil photo, le point de vue est l’endroit où l’on se place pour capter une scène. La photographie peut être déformée par un gros plan ou prise au téléobjectif depuis une grande distance, elle peut être en plongée ou en contre-plongée, ou sur le côté, elle peut-être grand angle ou à 360°… La scène sera toujours la même quel que soit le point de vue, mais la photographie, elle, sera radicalement différente. En écriture, c’est un peu la même chose.
 
 
Qui raconte votre scène ? Que sait cette personne des pensées de vos personnages ? Des éléments cachés du décor ? Que peut-elle dire sur ce qui se passe à cinq mille kilomètres de là ou sur ce qui s’est passé il y a cinq siècles, ou… sur ce qui passera dans cinq ans ?
Une scène est toujours racontée selon un certain point de vue. L’auteur ne peut pas y échapper et le choix de ce point de vue est très important pour la façon dont sera perçue son histoire.

On peut expliquer les points de vue narratifs de manière simple, comme on les voit en cours de Français au collège, on peut aussi les nommer ou les comprendre chacun à sa manière, comme le font Elizabeth Vonarburg ou Orson Scott Card. Pour simplifier, voici les grandes catégories que l’on présente classiquement ainsi :

Le point de vue omniscient

Le narrateur n’est pas un personnage de l’histoire, il est comme un Dieu, il sait tout – y compris ce qui se passe dans la tête de chacun et y compris des éléments qu’aucun d’entre eux ne connaît. Ce point de vue est celui qui permet à l’auteur de livrer à son lecteur le plus d’éléments. Il peut être utile, par exemple, pour développer des intrigues complexes présentant des lieux ou des époques différentes, ou encore pour des récits humoristiques – surtout si le narrateur omniscient se met lui-même à parler comme une voix off, comme dans la série du Disque-Monde de Pratchett.
Ce point de vue a pourtant pour défaut d’instaurer une grande distance entre le lecteur et les personnages : il sera plus difficile pour le lecteur de s’imprégner de leurs émotions.
« Tom la trouva éblouissante, Hélène, elle, le trouva laid. Mais si elle avait su à quel point il écrivait merveilleusement bien, elle lui aurait sourit un peu plus largement. »

Le point de vue externe

Le narrateur décrit l’action mais de façon neutre : il n’entre jamais dans la tête du moindre personnage. Il ne fait généralement pas de prospective ni de commentaire et se borne à décrire les faits d’une scène de la manière la plus factuelle possible. Il passe d’un lieu à l’autre, rapporte fidèlement les dialogues à la manière d’une caméra cachée sans voix off. Ce point de vue, assez semblable à celui du spectateur d’une pièce de théâtre, permet par exemple de ménager des retournements de situation spectaculaires – les personnages conservant le secret de leurs pensées. Il est fréquemment utilisé dans les romans policiers où il est important de cacher les pensées des personnages. Toutefois, il est lui aussi assez peu immersif pour le lecteur, qui restera souvent plus à distance.
« Tom eut un franc sourire en la voyant. Hélène, toutefois, l’ignora. »
 
 
La focalisation interne

L’action est décrite uniquement à travers les cinq sens d’un seul personnage, dont on peut aussi suivre les pensées. Ce point de vue a l’avantage de « rapprocher » le lecteur du personnage, qui pourra plus facilement le connaître intimement, s’identifier à lui et éprouver ses émotions. Il a cependant pour inconvénient, pour l’auteur, de ne pas permettre de délivrer les informations inconnues du personnage lui-même – ce qui complique souvent la tâche. (Un scorpion sous l’oreiller de votre héroïne s’avance vers sa main… l’auteur voudrait que le lecteur tremble pour sa vie, mais il ne peut pas en parler tant que son personnage n’a pas vu la bestiole !)

On distingue généralement deux modes de focalisation interne :

A la troisième personne : c’est peut-être le point de vue le plus largement utilisé dans les romans actuels (ex : Harry Potter). Le narrateur n’est pas un personnage, il n’y a pas de voix off. L’action est décrite à la troisième personne, mais elle suit obstinément les pensées et les sensations d’un seul personnage. Le lecteur ne saura jamais ce que perçoit (ou sait) un autre personnage. L’effet d’immersion sera d’autant plus puissant si le narrateur prend soin de « s’effacer » le plus possible, en évitant au maximum de citer le nom du personnage et en adoptant son point de vue de façon directe plutôt que de décrire ce qu’il fait. Non pas :
« Tom trouva Hélène magnifique dans sa robe rouge. » mais « Hélène était magnifique dans sa robe rouge ».

A la première personne : c’est un point de vue parfois décrié, et pourtant de plus en plus utilisé. Il permet une immersion encore plus totale dans la tête d’un personnage, qui raconte lui-même l’histoire comme s’il parlait directement à l’oreille du lecteur. Ce personnage donne le « ton » du récit. Si c’est une fille des bas quartiers, elle aura sans doute un langage familier et ponctué de jurons, si c’est un incorrigible gourmand, il décrira plus volontiers les pâtisseries que la tête du pâtissier, etc. Ce personnage nous fait partager ses pensées intimes, ses secrets inavoués, ses émotions... Ce point de vue extrêmement immersif, qui fait la part belle aux sensations ressenties, a tout de même pour inconvénient d’enfermer le récit dans un « ton » unique du début à la fin, ce qui fait courir le possible risque d’une certaine monotonie.
« J’ai eu le coup de foudre pour Hélène dès que j’ai eu le malheur de poser les yeux sur elle. Evidemment, elle m’a superbement ignoré. Je sais bien que je suis laid comme un pou… Mais j’étais confiant : dès qu’elle lirait une ligne de ma prose, elle me tomberait dans les bras. »
[pardon pour les fantasmes peu crédibles de l’auteur de cet article]
 
Source : Art of Smart

Varier les points de vue

Une fois que l’on commence à maîtriser cette « boîte à outils », il est possible de jouer avec les codes, de passer de l’un à l’autre et d’exploiter toutes les facettes qu’ils offrent.
On peut très bien conserver le même point de vue tout au long d’un roman.
Mais on peut aussi en changer !
Un récit à la première personne ? Oui, mais… et s’il y avait plusieurs narrateurs ? Et si le narrateur n’était pas le personnage principal, mais un témoin ? Et s’il mentait au lecteur ?
Un récit en focalisation externe ? Oui mais… et si l’un des personnages prenait la parole au cours du récit et racontait son histoire aux autres, en parlant à la première personne ?
Une focalisation interne à la troisième personne ? Oui mais… et si l’on changeait de point de vue d’un chapitre à l’autre pour entrer dans la tête de chaque personnage ?
Une focalisation omnisciente ? Oui mais… et si ce narrateur divin avait sa propre personnalité, nous ménageait des petites cachotteries ou nous causait comme un ami ?

Comme tous les outils, certains seront plus adaptés que d’autres à une histoire. Et certains mélanges ne fonctionneront probablement pas bien. A chaque auteur de choisir le meilleur point de vue ou la meilleure combinaison de points de vue possible, sans perdre son lecteur, sans détruire la cohérence interne de son récit.

Les écueils possibles à éviter

Un changement de point de vue mal ficelé peut avoir un effet désastreux. Un récit qui commence en focalisation externe pure et qui soudain, à la page 100, se met à explorer la psychologie d’un personnage, risquera de provoquer une gêne diffuse, comme si un contrat était rompu. A moins que cet effet ne soit volontaire, bien sûr.
Un changement mal maîtrisé de focalisation interne à la troisième personne peut troubler la lecture sans que le lecteur ne sache vraiment pour quelle raison. Pourquoi n’a-t-il plus d’empathie pour Jeannette, tout à coup ? Ne serait-ce pas parce que l’auteur s’est soudain focalisé sur le point de vue de Jeannot dans le même paragraphe et sans bien le faire comprendre ? Pourquoi le lecteur peut-il soudain lire dans les pensées de Mamie Alphonsine alors qu’il ne le pouvait pas au début du chapitre ? Est-ce un effet volontaire ou un oubli fâcheux ?
 

Il serait tout à fait stupide de conseiller telle ou telle technique plutôt qu’une autre : chaque outil peut servir et, en écriture, il n’existe aucune règle à suivre de façon impérative ! Cependant, il n’est jamais inutile de se demander quel sera le meilleur point de vue pour votre texte, ou si vous maîtrisez bien celui ou ceux que vous avez choisis. Les changements involontaires de points de vue, notamment, sont souvent une source non négligeable de problèmes dans un premier jet.
 
Quelques articles pour aller plus loin :

La base sur Wikipedia ;

Un article rédigé en anglais, hélas, mais d’excellent conseil sur le « Deep POV », le point de vue interne en « immersion profonde » (traduction libre).

Quelques ouvrages de référence d’auteurs de l’imaginaire :

Personnages et Points de vue, Orson Scott Card (Ed. Bragelonne) ;

Comment écrire des histoires : guide de l’explorateur, Elizabeth Vonarburg (Ed. Griffon d’argile).
 
A bientôt pour une prochaine chronique de CoClyclics !
 
L’équipe de CoCyclics.