From Hell
( 1 )
de Eddie Campbell et Alan Moore
aux éditions Delcourt ,
collection Contrebande
Genre : Récit graphique
Sous-genres :
  • Fantastique

Scénariste : Alan Moore
Dessinateur : Eddie Campbell
Date de parution : octobre 2000 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 576
Titre en vo : From Hell
Cycle en vo : Guin Saga

Lire tous les articles concernant Eddie Campbell ou Alan Moore

L’oeuvre au noir

Comment dire qu’Alan Moore est sans conteste le scénariste le plus doué de sa génération sans sombrer dans le lieu commun le plus nauséabond  ? Peut-être tout simplement en ne le disant pas, et en se contentant de lire sa réécriture du cas Jack l’éventreur : From Hell.

Oubliez s’il vous plaît la palotte adaptation à grand spectacle qu’en a livré Hollywood. Moore n’a jusqu’à présent jamais été bien servi de ce côté-là de toute façon. Ne vous laissez pas rebuter par l’épaisseur, le prix, ou le crayon brutal et anguleux d’Eddie Campbell. Ne vous posez pas de question. Ne tergiversez pas. Inutile ! Offrez-vous simplement la meilleure BD jamais écrite.

Mais parlons-nous encore de bande dessinée  ? Entre roman, story-board, livre d’art, avec ces 576 pages, From Hell est assez loin en effet des formats habituels. Plus inattendues encore les notes que Moore place en fin de volume, où sont expliquées page par page les plus cryptiques de ses références. Car cette relecture du mystère de Jack l’éventreur est bien plus qu’une énième adaptation sur un thème désormais usé jusqu’à la corde.

Alors que les frasques du jeune Prince de Galles font planer sur la famille royale la menace d’un chantage, la reine Victoria charge son médecin personnel, Sir William, d’y mettre bon ordre. C’est un serviteur zélé de la couronne, il lui doit tout  : son ascension dans l’échelle sociale, son entrée dans le cercle très fermé de la franc-maçonnerie, et son titre de noblesse. Ses fonctions et son intérêt pour les maladies mentales lui ouvrent bien des portes, et notamment celles des asiles d’aliénés. En 1888 ce ne sont encore que des mouroirs infects, où l’on peut opportunément escamoter des témoins gênants. Cependant ce n’est pas la voie que va choisir le vieil homme. S’est imposé à lui un dessein plus grand encore que la pérennité de du trône, plus grand que l’amour qu’il porte à sa reine. Il ne fait aucun doute que sa démarche restera à jamais incomprise, mais il y va de l’avenir de la civilisation.

Reprenant à son compte les thèses les plus crédibles concernant l’affaire Jack l’éventreur, celles qui impliquent les cercles des proches de la couronne, Moore en profite pour céder à son penchant joyeusement anar. Le riche exploite le pauvre, et le pauvre courbe l’échine. Vérité toute faite mais qui n’a jamais semblé si évidente que dans le système de fer de l’Angleterre victorienne. A cette réalité sociale âpre et injuste, Moore ajoute un portrait en creux de cette société répressive de toute émotion et qui dans l’ombre de l’intimité se réfugie dans l’extrême. Alcoolisme, sexe, ésotérisme, à chacun selon ses moyens de trouver une échappatoire, un exutoire à ses frustrations.

C’est de faire taire l’humanité que naît la folie, et de la folie que vient le cauchemar. Sir William Gull, aliéniste aliéné est le personnage central de ce Londres kafkaïen, encapsulé dans la réminiscence de cultes païens. Une atmosphère que le graphisme de Campbell rend à merveille. D’un abord difficile, rapidement ses choix s’imposent d’évidence. Encre de chine, carton à gratter et gouache blanche, les techniques d’un maître-artisan pleinement conscient du potentiel de son trait. Un propos merveilleusement servi et parfaitement documenté, qui nous rappelle que ce Moore-là n’est finalement pas si loin de celui qui en 1983 signait V pour Vendetta. La forme seule a changé. Le comic book coup de poing s’est transformé en roman graphique subtil et fort. Chef d’œuvre au noir, l’alchimie de From Hell transforme l’horreur en or. La noirceur en art. Le profane en sublime. Personne de devrait s’en priver.

Eric Holstein