Interview 2018 : Samantha Bailly pour les États Généraux du livre

aux éditions
Genre : Interview
Date de parution : mai 2018 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
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#PayeTonAuteur, États Généraux du livre... Les auteurs se mobilisent depuis le début de l’année 2018 pour leur statut et leur avenir. Samantha Bailly, autrice, scénariste et présidente de la Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse et vice-présidente du Conseil Permanent des Ecrivains, évoque avec nous les questions autour de la réforme à venir en 2019 sur le statut des auteurs et des autrices en France

ActuSF : Bonjour. 2018 est l’année de la mobilisation des auteurs/autrices. Cela commence avec #PayeTonAuteur au mois de mars quand le salon Livre Paris annonce d’abord qu’il ne va pas rémunérer les auteurs en interventions en table ronde, avant de faire machine arrière devant la pression médiatiques des représentants et des soutiens des auteurs. Le centre national du livre (CNL) a publiée fin novembre 2017 une nouvelle grille de tarifs applicables pour la rémunération des auteurs. Pourquoi Livre Paris ne l’appliquait-il pas ? Parce qu’il ne touchait pas d’aide du CNL ?

Samantha Bailly  : Oui, le dispositif de soutien aux manifestations littéraires du CNL, donc les subventions du CNL attribuées aux manifestations littéraires, sont conditionnées à la rémunération des auteurs depuis fin 2015. Un premier pas institutionnel très important visant à enfin reconnaître l’auteur comme un professionnel du secteur, et faire cesser qu’il soit l’éternelle variable d’ajustement. Livre Paris ne reçoit pas de subvention du CNL. Le président du CNL s’est exprimé lui-même sur la polémique entourant Livre Paris dans cette interview.

ActuSF : Livre paris, c’était une victoire remportée… mais pas la guerre puisque que le 21 avril pour la Journée internationale du livre et du droit d’auteur, l’Unesco conviait des auteurs à des ateliers… mais sans les rémunérer. Nouvelle mobilisation #PayeTonAuteur. Cela pourrait être drôle si ce n’était pas dramatique. Pourquoi aujourd’hui les auteurs ne bénéficient pas d’une rémunération systématique pour leurs interventions publiques ? Cette situation est-elle récente ou simplement plus médiatisée ?

Samantha Bailly : C’est une excellente question. Je pense que c’est parce que tout le secteur du livre et notre société renvoient systématiquement aux auteurs que cette rémunération n’a pas de raison d’être. Cette situation grave est donc une responsabilité collective. Il y a de nombreux éclairages historiques et sociologiques sur le sujet, la sociologue Gisèle Sapiro a étudié l’articulation entre le statut social de l’auteur et son statut symbolique dans son ouvrage Profession : écrivain ? et dans de nombreux articles.

C’est une situation de très longue date, donc. Ça ne concerne pas que la France : on se souvient de la prise de position très forte de Philip Pullman qui a mis un terme à sa collaboration avec le festival littéraire d’Oxford, face aux organisateurs qui refusaient de rémunérer les auteurs intervenants. Ici, le premier pas en ce sens récent a été réalisé par la création de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, à l’initiative d’auteurs eux-mêmes, en 1975, avec l’instauration d’une grille de tarifs pour les interventions scolaires. Christian Grenier raconte dans l’historique de la Charte comment à l’époque, le bénévolat pour les auteurs en rencontre était la norme, et quel parcours du combattant cela a été d’inscrire dans les mentalités des interlocuteurs que notre temps et notre art avait une valeur.

Aujourd’hui, la rémunération lors des manifestations littéraires est devenue complètement normale pour les auteurs et illustrateurs jeunesse, du fait du travail de longue date de l’association. Il a fallu passer par un processus d’appropriation de cette revendication par les auteurs eux-mêmes, qui ont refusé d’intervenir bénévolement. La Charte a été un outil, ce sont les auteurs qui ont su s’en servir pour faire valoir leurs droits. Comme on dit, use it or lose it. Ce n’est pas encore le cas dans les autres secteurs… mais cela bouge. Aujourd’hui, les acquis des auteurs et illustrateurs jeunesse irriguent les pratiques en BD, littérature générale, littérature de l’imaginaire… etc.

ActuSF : Le 22 mai, se tiendront à la maison de la poésie, à Paris, les États Généraux du livre, Qui est à l’origine de cet événement ? Qui sera présent ? Quels seront les enjeux ?

Samantha Bailly : Les États généraux du livre – tome 1 – le statut social de l’auteur est une demi-journée consacrée à dresser le bilan de la situation sociale des auteurs en France aujourd’hui, à l’aube de réformes qui vont bouleverser tout le système actuel. Cet événement est organisé par le Conseil Permanent des Écrivains, rassemblant toutes les organisations d’auteurs. Les enjeux sont les suivants : faire le point sur la situation globale, échanger avec les pouvoirs publics sur les réformes sociales et fiscales en cours, donner la parole aux auteurs eux-mêmes. C’est un moment très important, jamais rien de tel n’a été organisé autour de la situation réelle, pragmatique et quotidienne des auteurs. Le programme est disponible ici, et cet événement est ouvert au public, il suffit de s’inscrire à cpe.auteurs@gmail.com

ActuSF : En 2019, les réformes en cours vont impacter les auteurs sur plusieurs points. Commençons pas la hausse de la CSG (Contribution Sociale Généralisée) pour les auteurs qui ne sera pas compensée. Cela va entrainer une baisse inévitable du pouvoir d’achat des auteurs ?

Samantha Bailly : La baisse du pouvoir d’achat est déjà présente. Au 1er janvier dernier, tous les artistes auteurs en France, soient 240 000 individus (auteurs de livre, photographes, peintres, scénaristes, etc), ont perdu 0.95% de pouvoir d’achat, en raison de la non compensation de la hausse de la CSG. Car les artistes auteurs ne cotisent pas pour le chômage, et n’y ont pas droit. La Ministre de la culture s’est engagée auprès des associations d’auteur à rendre une compensation effective, un communiqué est d’ailleurs sorti en ce sens. Mais aujourd’hui, toujours aucune solution mise en pratique, et pourtant, la perte est nette pour les auteurs, et bien lisible sur les notes de droits d’auteur.

ActuSF : Il va également y avoir une réforme du régime social avec, au 1er janvier 2019, une cotisation retraite au premier euro pour tous les auteurs, et plus seulement ceux actuellement affiliés au régime de sécurité sociale des artistes-auteurs. Qu’est-ce que cela signifie exactement ? Que tous les auteurs cotisent, mais que seulement une partie d’entre eux pourra bénéficier de ces cotisations retraites — les affiliés ?

Samantha Bailly : Nous aimerions bien savoir ce que cela signifie, justement. Depuis le 26 septembre 2017, la Sécurité Sociale nous promet une concertation et un travail commun autour de la rénovation du régime. Aujourd’hui, mai 2018, toujours rien en dépit de nos courriers, relances, etc. Cette situation est inacceptable. Au 1er janvier 2019, ces changements seront opérants, et personne ne sait exactement à quoi cela engagera toute notre profession.

ActuSF : À noter que les auteurs ont également retraite complémentaire (RAAP)… obligatoire. Elle va également être réformée. Qu’est-ce qui ca changer ?

Samantha Bailly : Pas de réforme annoncée officiellement à ce sujet. Nous savons simplement qu’en 2020, les cotisations de la retraite complémentaire obligatoire passeront à 8%. Même si une partie est prise en charge par la SOFIA, la mise en parallèle des hausses conséquentes des prélèvements avec la dégradation des revenus des auteurs rend cette situation intenable. Déjà, beaucoup d’auteurs professionnels ont dû arrêter ou envisagent d’arrêter, et pas des moindres. Erik L’Homme a fait un témoignage poignant sur France Info. Qu’un auteur ayant vendu 1.5 millions d’exemplaires se retrouve dans cette situation, qu’est-ce que cela signifie de la façon dont la France veille sur ses créateurs ?

ActuSF : Une grosse interrogation sur la réforme de l’impôt avec le prélèvement à la source de l’impôt. Comment cela va se passer pour les auteurs ? Les interrogations sur les d’auteurs à multiples employeurs et sur de la mensualisation des prélèvements semblent une source d’inquiétude sans réponses pour l’instant.

Samantha Bailly : À priori, d’après nos informations, ce ne serait pas un prélèvement à la source, ce qui aurait pu arriver (via les éditeurs, sociétés de perception de droit etc), mais un prélèvement automatique directement sur le compte en banque des auteurs, de façon mensualisée, sur la base des revenus N-1. Une catastrophe, si ce scénario se confirme. Très peu d’auteurs, même chez les installés, ont la trésorerie pour avancer ainsi… sans parler des revenus extrêmement fluctuants des auteurs une année sur l’autre, de la reddition de compte une fois par an seulement, de la non visibilité sur ventes… Bref, nous avons besoin de réponses claires sur ce sujet.

ActuSF : La Formation professionnelle des auteurs est aussi concernée. Qu’est-ce qui va changer / être mis en place ?

Samantha Bailly : Là encore, nous adorerions pouvoir répondre. Il faut adresser directement la question aux Ministères concernés. Nous comptons bien avoir des réponses le 22 mai.

ActuSF : Enfin, autre changement, l’AGESSA et la maison des artistes (MDA) vont transférer leurs services collecteurs à l’URSSAF, avec une suppression des trois-quarts de leur personnel dédié. Il y a légitimement de quoi s’inquiéter sur le temps et sur la qualité de traitement des dossiers.

Samantha Bailly  : Tout à fait. 

ActuSF : Les mobilisations des auteurs sont continues, les médias relayent leurs paroles. Qu’en est-il de politiques. Les personnalités politiques contactées ont pour l’instant soit déclinées, soit se sont abstenues de répondre aux invitations qui leur ont été faites d’assister aux prochains États Généraux du livre. Comment lutter contre cette « politique de la chaise vide » comme vous l’avez nommée sur les réseaux sociaux ? Que faut-il faire pour aider les auteurs ? 

Samantha Bailly : Des réponses commencent à tomber, peu à peu… cela fait réagir. Mais nous serons très attentifs aux chaises qui resteront vides.

Je crois que ce que #payetonauteur a mis en lumière, c’est la façon dont sont maltraités beaucoup d’auteurs. Et je pèse mes mots. Ceux qui n’ont aucun soutien ou aucun information pour rétablir ce qui est en réalité, de façon invisible et tue, un rapport de force. Je l’avais vécu, personnellement, dans mon parcours, mais là, on se rend compte que ce que l’on croit être une histoire individuelle est en réalité une histoire collective, partagée par tellement d’autres. L’opacité totale sur la rénovation complète du régime, et les non réponses de certains pouvoirs publics, viennent en plus nourrir un sentiment d’abandon.

C’est très difficile à entendre pour beaucoup de professionnels du secteur qui n’ont même pas conscience de la violence de leurs propos ou de leurs actes à notre égard. C’est ça, sûrement, le plus compliqué. Car tout est toujours très convivial. Le monde du livre est une culture bien particulière. Sous le couvert de la belle histoire que l’on se raconte sur l’édition française, on masque en réalité un système économique rude, une hyper concurrence accrue, une rotation constante des nouveautés – combien de livres au pilon ? Combien d’ouvrages qui restent 3 semaines sur les tables, ou ne sortent pas des cartons ? Pierre-Michel Menger, sociologue du travail créateur au Collège de France, analyse très bien ces phénomènes.

On constate de façon effrayante comment l’exception culturelle française s’applique aux biens culturels… mais pas aux auteurs eux-mêmes. Exemple : la TVA, 5,5% pour le livre, quand les droits d’auteur sont passés de 7% à 10% en 2013. Quelque part, les auteurs sont victimes d’une confiscation de leur statut symbolique.

Les lecteurs et le grand public sont tombés des nues en apprenant que les auteurs n’étaient pas rémunérés pour leurs conférences ou dédicaces à Livre Paris. D’extérieur, cela paraissait tellement évident. C’est une violence intégrée de tout le secteur. Le nombre de fois où nous avons entendu que nous n’exerçons pas un métier, que nous n’avons qu’à trouver un autre boulot à côté (vraiment, quand on a vendu 1.5 millions d’exemplaires ?), que c’est à nous de faire un effort ou un geste pour des raisons de solidarité, affectives, etc. J’ai même entendu, de la part d’organisateurs de salons, que ce sont les auteurs eux-mêmes qui sont responsables de la surproduction ! « S’ils ne voulaient pas en faire un métier, ils écriraient moins, et tout le monde se porterait mieux ». C’est complètement effarant. Chaque auteur à un recueil complet de ce genre de phrases entendues. Florence Hinckel a dressé une longue liste de toutes ces petites choses qui rendent actuellement la vie quotidienne d’un auteur si compliquée.

Les auteurs ont besoin d’être enfin dignement protégés. C’est parce qu’ils ne le sont pas qu’ils sont dans une telle situation aujourd’hui. Comme dans tout rapport de dominance sociale, tout simplement. Nous sommes l’éternelle variable d’ajustement, sur les comptes d’exploitation, en festival, alors qu’un auteur cède ses droits, souvent pour 70 après sa mort, prend en charge tellement plus que l’écriture ou l’illustration : il fait sa compta, sa propre communication, etc.

Si cela continue comme ça, dans le contexte économique actuel du livre, alors auteur ne sera plus un métier.

La place publique a jeté un peu de lumière sur ce que des milliers d’auteurs vivent dans l’ombre.

Nous, auteurs, étant des professionnels isolés, nous avons très peu de moyen de mobilisation physique, ou de façon de faire la grève – hormis les salons, ce qui n’est pas à exclure !

Mais la monnaie de Narcisse ne suffit plus.

Ce qui change, c’est que les auteurs s’organisent. Ils sont plus solidaires. Ils communiquent entre eux. Ils utilisent les réseaux sociaux, et avec créativité.

Et puis, nous sommes aussi nos lecteurs.

Ces vies effleurées ou profondément bouleversées à travers nos livres. Un livre, qu’est-ce sinon une façon de communiquer nos émotions, pensées, expériences, sentiments, connaissances, vécus, avec d’autres individus, sans aucune contrainte de temps, ni d’espace ? Les lecteurs le prouvent : nous ne sommes pas seuls.

À présent, nous attendons enfin la solidarité de la chaine du livre, que nous faisons exister par nos créations : éditeurs, libraires, diffuseurs/distributeurs… L’Association des Bibliothèques de France nous a montré un vif soutien. Les correcteurs, également. Quelques éditeurs, pour le moment : les Moutons électriques, Gulf Stream... plutôt de petits et moyens éditeurs des domaines de l’imaginaire. Où sont les autres ?".

Jean-Laurent Del Socorro