Interview : Anne Adàm et Norbert Merjagnan, pour le recueil Au bal des actifs

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Genre : Interview
Sous-genres :
  • Anthologie

Date de parution : mars 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
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Sorti ce début d’année 2017 aux éditions La Volte, le recueil "Au bal des actifs" regroupe 12 nouvelles écrites par des auteurs de science-fiction francophones sur le sujet du travail. À l’occasion de cette sortie, nous avons rencontré Anne Adàm, coordinatrice du recueil, et Norbert Merjagnan, auteur de la nouvelle "coÊve" présente au sommaire du recueil.

ActuSF : Comment avez-vous choisi les nouvelles rassemblées au sommaire du recueil ?

Anne Adàm : On a commencé par aller voir les auteurs de la Volte, puis on a voulu ouvrir à des auteurs différents : par exemple Karim Berrouka, ou encore Emmanuel Delporte, infirmier de son métier qui n’avait jamais publié dans une maison d’édition. On a fait un mix d’auteurs Voltés et non Voltés qui nous paraissaient intéressants, avec qui nous avions discuté au sujet du monde du travail.

Norbert Merjagnan : Anne a porté le thème du recueil : elle a convaincu Mathias [Echenay, éditeur de La Volte] de publier ce recueil avant de réunir ces auteurs. Elle a conduit le travail éditorial en amont.

Anne Adàm : beaucoup d’auteurs étaient déjà sensibles au thème du travail. Ils sont venus à nous naturellement lorsqu’on a ouvert l’appel à textes pour le recueil.

Actu SF : Selon vous, que peut apporter la science-fiction à ces thématiques très actuelles sur le travail, les mutations de la société, etc. ?

Anne Adàm : La science-fiction est l’outil par excellence pour traiter ces sujets-là, car elle place l’humain au cœur des histoires. Ce qui est intéressant, ce n’est pas tant la prospective ou une vision panoramique de l’univers de demain. C’est de se demander ce que deviendra l’humain demain, et est-ce qu’on est prêt à accepter un tel avenir aujourd’hui ? C’est de cette manière que les grands livres et les grands auteurs de SF abordent leurs sujets. On revient souvent à 1984 [Georges Orwell] ou encore Le meilleur des mondes [Aldous Huxley], et c’est ce que doit porter la SF à mon avis.

Après, sur le sujet du travail, c’est un thème qu’on peut retrouver de manière assez ponctuelle ces derniers temps chez différents auteurs, pas forcément de science-fiction à l’origine. Je me suis vraiment intéressée au sujet du travail parce que je voulais creuser, comprendre comment on en était arrivé là et ce qu’il risquait d’advenir.

Je me suis alors retrouvée à lire des livres comme La Bombe de Frank Harris. Et je me suis demandé ce que la science-fiction avait à dire aujourd’hui sur le sujet du travail. Qu’en pensent les auteurs, et si on faisait quelque chose de dédié à ce sujet-là ?
 

Norbert Merjagnan : pour moi la SF, c’est la littérature la plus appropriée pour traiter ce sujet parce que notre société est totalement aveugle sur ces questions.

Elle est aveugle sur les évolutions du travail, la rationalisation du travail, les profils experts, ce qui amène petit à petit à faire du travail quelque chose de plus en plus automatisé. C’est un long mouvement amorcé depuis près de deux siècles et qui amène à une raréfaction, une robotisation, et une mécanisation du travail.

La société veut rester aveugle sur ces questions-là parce que nos démocraties modernes ont trouvé la paix sociale avec un accord entre le monde de l’investissement, qui est le monde du capital, et le monde du travail. Cet accord, c’est le plein emploi. Or, ça fait 25 ans qu’on est sorti du plein emploi et que personne ne l’accepte, que personne n’ose dire « le plein emploi, c’est terminé ».

Le rôle de la SF a toujours été de mettre sous les yeux des gens des évidences qu’ils ne voulaient pas voir. Quand Jules Verne a commencé à parler d’électricité, c’était une évidence que beaucoup de gens ne voulaient pas voir, qu’ils considéraient comme quelque chose de totalement accessoire. De la même façon, dans 1984, quand le totalitarisme apparaît de façon aussi manifeste, le monde politique et militant ne voulait pas voir le totalitarisme.

La SF n’est pas seulement dans une anticipation ou des projections d’avenir, elle est là pour mettre sous le nez des gens des évolutions, des vérités que les gens ne veulent pas voir. Quand je dis les gens, c’est massivement. Parce que cette évolution du travail, elle fait peur. Je pense qu’il y a là un rôle fondamental [de la science-fiction].

Anne Adàm : C’est un travail de lanceur d’alerte, de prise de conscience que fait la science-fiction, toujours avec l’humain au centre.

Norbert Merjagnan
 : Oui, comme miroir du réel. Pour moi la SF, c’est une littérature hyper-réaliste. Et la littérature blanche est une littérature pseudo-réaliste.

Anne Adàm : C’est ce qu’on voit dans le recueil. En fin de compte, dans les nouvelles qu’on a [dans le recueil Au bal des actifs], [les lecteurs] nous disent souvent que c’est déjà ce qui et en train de se passer, que ce n’est pas de la science-fiction. Et c’est très vrai. Comme le dit Norbert, ça permet de faire prendre conscience aux gens de ce qui est en train de se passer. Ce sont des situations qui mettent en scène des gens qui subissent ou essayent de réagir face à des choses, qui souffrent. Ça permet la prise de conscience.

Effectivement, l’ubérisation, c’est déjà là, mais poussé à 0,5 en plus, voilà ce que ça donne, voilà comment les gens vont vivre demain. Est-ce que c’est vraiment ça qu’on veut ? C’est très actuel.

Actu SF : Quels sont certains des messages et des prises de conscience qu’on peut retrouver dans ce recueil de nouvelles ?

Norbert Merjagnan : Chaque auteur a traité le sujet à sa façon. Il faut entrer dans les nouvelles. Catherine Dufour a fait une nouvelle extrêmement drôle, avec un humour noir qui la caractérise. Très drôle, très amer, très sombre, très triste à la fin. C’est de l’humour noir. Elle montre des jeunes extrêmement diplômés qui vont vendre toutes sortes de formes de travail, d’heure en heure. Alain Damasio parle de la robotisation. Est-ce qu’on peut robotiser un cuisinier qui est amoureux de sa cuisine ? Ma nouvelle ["coÊve"] parle de la co-évaluation, la monnaie quantique, toutes sortes d’évolutions possibles de notre société par rapport à nos outils numériques et nos activités liées à eux. Chaque auteur a apporté sa marque.

Globalement, la vision est assez sombre, mais dans la plupart d’entre elles, il y a des pistes pour trouver sa liberté, son action, son chemin dans cet univers sombre. Si on ne fait rien, si les choses évoluent naturellement, voilà l’univers du travail vers lequel on va aller. Donc c’est assez sombre.

On a travaillé sur le même thème de la mutation du travail avec Alain [Damasio] à la biennale du design de Saint-Étienne. On a envie de faire passer l’idée que l’évolution du travail, c’est le réapprentissage de l’activité. Aujourd’hui, plus personne ne considère le travail autrement que par l’emploi. On essaye de faire passer cette idée que le travail, c’est de l’activité. Il y a des formes extrêmement multiples d’activité. Il faut permettre à la société de réapprendre à valoriser ces activités de manière ou d’une autre, et aux gens de pouvoir s’affranchir d’un travail servile qui est partout. Plein de gens sont quand même heureux au travail, mais il y a énormément de pression, de tensions, et une perte d’éthique dans le travail. L’amour du travail bien fait est confronté à la rentabilité, et on sait bien qui gagne entre les deux.

Anne Adàm  : Il y a quand même un point commun très fort entre toutes les nouvelles, qui m’a sauté aux yeux lors du débat avec Danièle Linhart et Gaëtan Flocco [lors d’une rencontre à Paris le 7 mars 2017]. Danièle disait : c’est bien, vous avez traité les problématiques autour du travail, mais comment sort-on de cette situation ? Qu’est-ce qu’on fait ?
 


Ce qui est assez frappant dans ces nouvelles, c’est que tous les auteurs, sans exception, décrivent un univers carcéral via le travail. Chacun à a manière, avec des facteurs et des paradigmes différents, va retranscrire la manière dont le travail emprisonne et embrigade les gens. Chaque nouvelle a sa manière de traiter les choses. C’est assez fascinant de voir à quel point le sentiment général, c’est d’être pris au piège. C’est dans toutes les nouvelles.
 
Certaines donnent des pistes pour s’en sortir, mais effectivement, la question qu’on peut se poser, c’est comment on en est arrivé là ? Comment on va se sortir de cet embrigadement de l’esprit ? Il y a tout un travail de réappropriation du travail comme le dit Norbert, avec Alain c’est ce qu’ils ont essayé d’imaginer avec le concept d’œuvrier : des gens qui réapprennent à faire des choses. C’est vraiment assez frappant.

Norbert Merjagnan : C’est une question de dignité fondamentale. On oppose le labor et l’opera. Le labor c’est le travail peine, l’asservissement ; et l’opera, c’est l’œuvre. Dès lors qu’il y a une œuvre, qu’elle soit artisanale ou de création, qui peut être mentale, intellectuelle, ou matérielle, manuelle, il y a une dignité. Et il y a quelqu’un qui va défendre cette dignité contre des intérêts différents. La meilleure façon pour moi de trouver autre chose, c’est de ramener les gens à trouver une dignité dans la forme de travail qu’ils font, quelle qu’elle soit. Ça va aussi avec le fait de se débarrasser des travaux les plus serviles, par la robotisation, par l’automatisation, ce qui est l’avenir désirable, pour le coup.

Anne Adàm : Sur le sujet, il y a un roman d’anticipation d’un économiste qui appartient au mouvement des économistes atterrés. La liquidation, par Laurent Cordonnier. À lire tous ces livres d’anticipation du début du siècle dernier, ou ce genre de livre écrit par un auteur qui n’appartient pas initialement au monde de la SF, on se dit que la SF a besoin de se réapproprier clairement, concrètement ce thème, et de s’engager à nouveau.
 

Florie Vignon