Interview Un an dans les airs
de RaphaŽl Albert et RaphaŽl Granier de Cassagnac
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : RaphaŽl Albert , RaphaŽl Granier de Cassagnac , Jeanne A. Debats , Johan Heliot , Frťdťric Weil
Date de parution : mars 2013 Inédit
Langue d'origine : FranÁais
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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La collection Ourobores continue de nous enchanter. Après un guide sur Abyme, deux très beaux ouvrages consacrés aux sur mythes lovecraftiens, Kadath et le mystérieux Culte des goules (écouter notre interview) les éditions Mnémos nous transportent dans les airs avec ce très bel hommage à Jules Verne. Rencontre avec toute l’équipe aux commandes de ce beau livre.

Actusf : Bonjour à toutes et à tous, afin de mieux comprendre votre rôle dans la création de ce beau livre-objet, pourriez-vous nous raconter : Comment et pourquoi avez-vous rejoint ce projet ?
Raphaël Granier de Cassagnac : Après Abyme et Kadath, c’est le troisième Ourobores que je dirige. Comment ? Dans les trois cas, tout commence par une proposition de Frédéric Weil, une tempête de cerveaux et mon accord pour diriger l’ouvrage. Pourquoi ? Pour relever le défi et créer des bouquins uniques et hybrides, dans des imaginaires très riches.
 
Johan Heliot : J’ai été sollicité par Frédéric Weil, qui a su trouver les mots pour me convaincre :-) À la vérité, il n’a pas été obligé d’insister : il lui a suffi de dire "Jules Verne" et je crois que c’était bon ! De plus, on n’a pas si souvent l’occasion (en tant qu’auteur) de se voir publié dans un ouvrage aussi superbement réalisé (esthétique, fabrication...) que ceux de la collection Ourobores, donc...
 
Raphaël Albert : Raphaël (ci-après désigné par son grade à bord de l’Entreprise : il est le Captain) m’a supplié de participer. Il a dit, texto : "Il faut au moins trois Raphaël par Ourobores. Je t’en supplie, tu dois en être, nous avons besoin de toi !" (Avec Raphaël Gazel, correcteur, le compte est bon) Bref, le Captain avait l’air vraiment désespéré, alors j’ai accepté parce que je suis un être tout de bonté. Et en plus j’en avais une énorme envie (pas du Captain, hein, comprenons-nous bien) : c’est mon premier projet collectif, l’idée était très séduisante, l’aventure me tentait carrément !
 
Jeanne-A Debats : J’ai été invitée par le Capitaine qui croyait avoir entendu parler de moi en bien par un libraire ; mais en fait, il s’était emmêlé les pinceaux, c’était une autre auteure d’imaginaire. Comme il était coincé par sa gentillesse et sa politesse naturelles, il a continué à me proposer le job. Personnellement, j’aurais tué pour l’avoir (mais je n’ai pas eu besoin).
 
 
Actusf : Comment s’est passée la rédaction de votre partie (temps nécessaire, travail d’écriture, etc.) et Raphaël peux-tu revenir sur la gestion de l’ensemble ?
RGdC : J’ai pour ma part écrit après les autres, pour lier leurs histoires entre elles et clarifier le petit côté encyclopédique sur l’œuvre de Jules Verne. Sans trop révéler ce que raconte Un an dans les airs, je peux dire que cette démarche y est d’ailleurs justifiée puisque je commente quarante ans après les carnets de bord de mes trois compagnons de voyage (dont Jules Verne bien évidemment). Pour l’écriture des textes, j’ai laissé les auteurs très libres. Nous ne nous reposions que sur des notes générales que j’avais synthétisées, sans idée préconçue de scénario ni de découpage, et en interagissant essentiellement par e-mail. Ça peut paraître surprenant, mais nous n’avons fait aucune réunion plénière entre auteurs, et c’est à peine si je les ai rencontrés. Ce n’est qu’après coup que j’ai cherché le meilleur agencement pour leurs textes, et surtout : l’histoire qui s’en dégageait ! C’est ce que j’adore dans ces ouvrages, trouver la logique sous-jacente, celle qui nait de notre passion commune pour l’auteur, Jules Verne en l’occurrence. 
 
JH : Franchement, je ne me souviens plus du temps nécessaire... Peut-être deux ou trois semaines sur le premier jet ? Ensuite, quelques allers et retours avec Raphaël pour caler certains événements en fonction de l’intrigue globale, quelques questions / réponses avec mes petits camarades auteurs en cas de doute, puis les corrections globales supervisées par l’œil de lynx de Raphaël, et voilà. J’ai aussi passé du temps à me replonger dans ma documentation vernienne, celle qui m’avait déjà servi il y a douze ans pour l’écriture de "La lune seule le sait" - biographie, etc.
 
RA : L’élaboration de ma partie a demandé un peu d’investissement. Lire les ouvrages de Nadar (que j’incarne), sa correspondance, sa bio, (re)lire une partie des Verne et en tirer des personnages, se documenter un brin sur l’état des sciences et des savoirs de l’époque, cogiter, imaginer, structurer un petit truc dans mon coin... ça prend un peu de temps ! Autant que ça procure de plaisir, sans doute. Quant à la rédaction, il m’a fallu quelques semaines de travail, suivies de nombreuses retouches et corrections.
 
JAD : Nous avons bien ri, bien bu, bien mang..., pardon, non je recommence : nous nous sommes rencontrés (surtout avec Raphaël GdC, Frédéric Weil et Nicolas Fructus, les autres étant non parigots) trois fois à l’occasion de déjeuners ou de dîners de travail. Nous avons évoqué des problèmes de plomberie, d’huisserie, de mécanique appliquée au ferroviaire, d’aérostat. Imaginé le plan de la ville, le nombre de ballons, le type de chauffage, de vêtements, de nourriture… Je leur ai fait un terrible chantage aux sentiments et des yeux de Bambi pour qu’on colle un lustre monumental (J’aime les pampilles) quelque part (Il est dans la salle de bal, sur le Maître-Ballon, il est beau, beau, beau !). Nous avons regardé, médusés, Nicolas nous dessiner ce dont nous rêvions sur les tables entre les frites.
 
Puis, je me suis replongée dans L’Île Mystérieuse avec délices, afin de retrouver le ton et la voix non pas de Verne lui-même mais du temps, j’ai arpenté la bible alimentée par Nicolas, Raphaël et Frédéric nous sommes passés à la rédaction, relu une bio de Verne et de Nadar, (re)découvert Nikola Tesla. Pendant trois semaines environ, nous avons échangé des mails, des images, des infos, des bouts de scènes, des morceaux d’histoire, tentant de faire coïncider les récits a minima. Ce qui me restera de ces semaines de correspondance, ce sont ces lettres où nos personnages prenaient le pas sur nos plumes et se parlaient en direct pourrait-on dire. Je n’ai jamais vraiment fait de jeux de rôles mais là je suppose que nous n’en étions pas loin !
 
(Je me souviens d’un Mail de Daryl qui finit par « Et je t’embrasse sur le sein gauche, ma chère Julie ! » à qui mon héroïne a renvoyé « Que vous prend-il, très cher, puisqu’aussi bien vous êtes le seul avec lequel je n’ai pas couché ?! » Toute à ma rédaction, j’avais raté dans nos échanges communs la découverte de la photo de Julie par Nadar, qui expliquait tout…)
 
 
Actusf : Pourriez-vous me parler de votre relation à Jules Verne, que ce soit à travers ses œuvres, mais aussi à travers l’homme ?
RGdC : Comme pour beaucoup d’entre nous je pense, c’est un truc de gosse. Des souvenirs de mon père me lisant Verne à haute voix, puis de ma découverte des romans et de leur prolongement sur toute forme de média. Jules Verne a évidemment marqué notre imaginaire collectif de façon très profonde, et sans qu’on le reconnaisse forcément. Ça, c’est le vernis. Une des idées d’Un an dans les airs est de rassembler Jules Verne et ses personnages dans une unité de temps et d’espace, et de prétendre que Verne s’en est inspiré par la suite. Je me suis donc plongé dans son œuvre en détail, lu des Voyages extraordinaires dont j’ignorais l’existence, parcouru sa biographie et des études sérieuses sur son œuvre, fait des recoupements, en bref : fait un gros travail bibliographique. Au passage, ça m’a aussi permis de découvrir d’autres personnalités proches de Verne, dont celle que j’incarne : Philippe Daryl, alias André Laurie, alias Paschal Grousset que je vous laisse découvrir au fil des pages... 
 
JH : En vérité, je me suis toujours plus intéressé à l’homme qu’à son œuvre, que j’ai finalement peu lue. Mais j’ai dévoré sa bio, ainsi que pas mal d’articles le concernant, lui ou son époque. Pour ce projet, j’ai en revanche relu "Paris au XXe siècle", son roman édité bien longtemps après sa mort (et on comprend pourquoi : c’est loin d’être son meilleur, et Hetzel le lui avait d’ailleurs refusé de façon claire, voire cruelle !) pour y puiser certaines inventions / visions qui me semblaient avoir leur place dans notre cité volante.
 
RA : Mes relations avec Verne ? Dis donc, ça devient intime, là... Bon, disons, comme le Captain, que c’est un truc de gosse. Enfant, j’ai adoré Verne. Il m’a emmené assez loin, le bougre, avec ses voyages extraordinaires. Et il en est resté quelque chose... Le vernis vernien, ouaip...
 
JAD : j’ai idolâtré Verne, petite, c’est un de mes écrivains de formation primaire (la formation secondaire, ce seront les Américains vers 15/16 ans). Il est coupable avec Queneau et Merle de mon basculement adulte définitif vers le côté obscur de la littérature (i.e. la SF). J’adorais ses robinsonnades, comment faire des trucs avec des bouts de bidules… (Ah, les vitres de la caverne dans L’Île mystérieuse !) Après ça, Mac Gyver n’avait plus qu’à bien se tenir… Mes premiers vertiges devant la beauté du savoir, des choses, du monde, c’est Verne qui me les a collés. Il a fait de moi une indécrottable positiviste.
 
 
Actusf : La cité volante est un thème imaginaire très fort, que ce soit dans littérature (Laputa dans Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift, 1re édition française en 1727) et à une bonne partie de l’œuvre de Jules Verne (Cinq semaines en ballonRobur le conquérant et sa suite Maître du Monde) * ; dans les dessins animés (Laputa dans Le Château dans le ciel du Studio Ghibli en 1986, référence directe à Gulliver) ou dans les jeux vidéos (Solotarobo Red the hunter de CyberConnect2 en 2010 ; Columbia dans Bioshock Infinite d’Irrational Games en 2013) a contribué à développer l’image de la science toute puissante permettant à l’homme de créer un paradis artificiel, une utopie humaine qui souvent, se termine comme la légende d’Icare. Comment vous situez-vous pour votre part par rapport à cela ?
RGdC : La vraie référence commune, c’est la Laputa de Swift. Chez Verne, pour les trois œuvres que tu cites, je parlerais plutôt de maison volante (pourvue d’un équipage réduit), même si Robur le conquérant est un utopiste, une espèce de Nemo des airs. (Il tient du reste un rôle clef dans Un an dans les airs). Les maisons itinérantes de Verne (celle à vapeur par exemple) ne sont que des prétextes à la prouesse technique et/ou à l’exploration géographique. Ce deuxième aspect est peu présent dans Un an dans les airs. C’est plutôt dans L’Île à hélice (qui ne vole pas mais vogue sur les océans) ou Les Cinq Cent Millions de la Begum (écrit par André Laurie puis retravaillé par Verne) qu’on trouve l’utopie sociale et scientifique, et ce sont en effet deux grandes sources d’inspirations d’Un an dans les airs. Donc oui, notre cité volante est bien ce paradis artificiel que tu évoques, mais de fait, il aurait pu ne pas être volant !
 
JH : Euh... Je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, désolé... Une cité volante reste pour moi avant tout un superbe décor de fiction - sans doute irréaliste d’un strict point de vue technique. Pour ce qui relève de l’utopie, j’ai l’impression que les cités maritimes (off-shore ou mobiles) situées dans les eaux internationales ont davantage la cote depuis quelques années, parce qu’elles sont justement réalisables. De toute façon, quelle utopie humaine ne s’est pas tragiquement achevée ? L’histoire du XXe siècle est en ce sens exemplaire, hélas !
 
RA : La cité volante fait partie de ces thèmes ou ambiances qui parlent directement à mon imagination, comme le voyage spatial, les villages engloutis, les machines à vapeur, les dragons, l’animisme... ça fait rêver, en somme, et c’est bon. Alors apposer mon humble patte là-dessus, oui, monsieur ! Quant à l’utopie, je l’ai déjà dit, ici, je crois : je caresse l’idée d’en écrire une, une vraie de vrai... C’est dire mon intérêt pour la chose.
 
JAD : J’ai toujours aimé m’envoyer en l’air ? Hum. Bon j’ai un vieux rêve réalisé : voler. J’ai fait du deltaplane jadis ; j’ai arrêté quand j’ai eu mes enfants et parce que j’avais atteint mon niveau d’incompétence. Et puis voler, c’est quand même le rêve de base du SFiste de base (Star Trek nous voilà !) Donc ce n’est pas Icare, non (J’aime bien voler mais pas « tomber avec panache » – Merci Buzz l’éclair !). J’ai pensé bien sûr au Laputa de Swift, mais sans plus, l’utopie sociale surtout m’a intéressée mais vous remarquerez que mon personnage est là pour l’abattre, et ça, ce n’est pas un hasard… parce que ces utopies que l’on rêve finissent toujours – quand elles ne commencent pas direct – par être fondée sur l’exclusion, le mépris de la commune humanité…
 
 
Actusf : À quel point le thème du steampunk vous a-t-il inspiré et comment vous placez-vous par rapport à celui-ci ?
RGdC : Je ne sais pas trop, et je n’aime pas trop les catégories... Dans le steampunk, je crois qu’il y a souvent une espèce de retro-futurisme uchronique, délirant et jubilatoire : on écrit aujourd’hui comme Jules Verne, sauf qu’on sait très bien ce qui s’est passé depuis et on pousse donc le piston très très très loin... Du point de vue de son époque, Jules Verne écrivait de la science fiction (et encore, assez légère, de l’ordre de l’anticipation : il ne faisait généralement qu’extrapoler les techniques de l’époque). Or nous nous sommes tellement permis de nous mettre à sa place, de faire " du Jules Verne ", que je ne suis pas sûr qu’on nous classera au final dans le steampunk. Cela dit, nous prétendons en quatrième de couverture qu’Un an dans les airs est le meilleur de l’authentique littérature à vapeur... Donc à vous de voir !
 
JH : Je n’ai pas abordé ce texte d’un point de vue steampunk, mais vernien, en essayant de me glisser dans la tête (à défaut de la peau) de ce bon vieux Jules, après avoir relu par exemple un peu de sa correspondance avec Hetzel. Je ne pense d’ailleurs pas qu’au final l’ouvrage relève du steampunk, puisque chacun des auteurs (mais ceux-ci me détromperont peut-être) s’est attaché à présenter un point de vue crédible en fonction de l’époque, des personnages incarnés, de la science réelle ou inspirée de la fiction d’alors... C’est donc plus un document probable d’époque qu’un récit steampunk - il n’y a pas le côté "toc" (que j’aime bien, attention !) des romans steampunk, enfin pas à mon sens...
 
RA : le Captain a raison : le steampunk, c’est jubilatoire. Pour une raison que j’ignore (le vernis vernien, peut-être bien !), les machines à vapeur m’ont toujours excité le cortex à un haut degré ; ça a du charme, de l’allure. Mais, au-delà de l’accroche publicitaire façon XIXe dont parle le Captain ci-dessus, notre Zif (ville dans le volapük parlé là-haut) à nous n’est pas steampunk. Pas de vapeur, tout bonnement. Non, nous sommes bien plus verniens dans notre approche et c’est heureux ! Le projet et l’idée de départ l’exigeaient. Et le résultat est là. Merde, ça a de la gueule, le vernien ! Du souffle ! Et j’espère bien que nous lui rendons un juste hommage...
 
JAD : L’esthétique steampunk me plait beaucoup. Les couleurs, le graphisme, les matières, sont riches et baroques, cela colle complètement avec mes goûts. Mais je n’y ai pas pensé en rédigeant. Pour moi nous sommes dans « l’histoire secrète », dans le vernien, pas dans le rétrofuturisme. Et en tout cas, c’est ainsi que j’ai conçu mon projet.
 
 
Actusf : Pouvez-vous nous parler de la création de la couverture et des illustrations intérieures ?
RGdC : Oui. Au tout début, il y a eu quelques esquisses, réalisées pendant nos premières réunions. Certaines furent abandonnés (une première version de ville volante s’est cachée quelque part dans les pages d’Un an dans les airs) et d’autres sont passées à la postérité. Pendant que Nicolas était sur un autre projet, les auteurs ont écrit leurs textes. À son retour, il a les lus intégralement, s’en est emparé et a illustré certains de nos lieux. Mais il a aussi et surtout rajouté les siens, sans autre connexion que l’inspiration vernienne. Comme pour Kadath, Nicolas ne fait pas qu’illustrer ce que les auteurs font, il créé aussi un univers visuel cohérent, logique, qui raconte son histoire propre. Quand je disais plus haut que je trouvais l’histoire englobant les contributions des autres, il faut bien sûr compter les illustrations. J’ai mis dans mes textes des éléments directement inspirés du travail de Nicolas. Du reste, nous avons décidé lors d’un des quelques déjeuners que nous eûmes pour caler textes et illustrations qu’il aurait lui aussi son alter ego, Adrien Nadar, le frère de Félix ! C’est son idée.
 
Ensuite, Nicolas pousse ses illustrations en parallèle, en passant de l’une à l’autre, sans savoir forcément où ça va je crois, lesquelles seront les plus dignes d’occuper une page, une double page… ou une couverture ! Pendant longtemps, nous n’avions pas notre couverture, et puis une illustration s’est tranquillement imposée (au prix d’une modification substantielle, cela dit).
 
Une autre composante importante des illustrations d’Un an dans les airs, sont d’authentiques photographies de personnages d’époques, que Nicolas collectionne. Nous avons passé pas mal de temps pour trouver qui était qui, pour finir par offrir un trombinoscope de 48 gueules. Et ce n’est pas fini. Vous remarquerez que l’ouvrage est habillé de cartes d’époque suivant le périple de notre voyage extraordinaire : elles sont dues à Franck Achard, notre maquettiste qui s’est mis dans la tête de rendre honneur à la géographie, chère à Verne.
 
 
Actusf : Frédéric, peux-tu nous éclairer sur l’aspect éditorial pour créer ce nouveau guide ?
Frédéric Weil : L’œuvre de Jules Verne a été mon premier amour de littérature ! De 9 ans jusqu’à 12 ans, j’ai dévoré les voyages extraordinaires avant de rencontrer l’œuvre de Tolkien puis d’Herbert ou de Lovecraft. J’ai navigué puis hiverné au côté du capitaine Hatteras, survécu sur l’île mystérieuse ou exploré le centre de la Terre et cela avec bonheur ! Et je dois dire qu’une bonne partie de mon imaginaire et de ma passion pour la lecture et donc la littérature me vient de ces lectures juvéniles, comme d’ailleurs beaucoup d’autres, ce n’est pas pour rien que les Voyages extraordinaires ont été et restent une œuvre populaire ! Ce n’est d’ailleurs que bien plus tard que je compris ce qui m’avait autant passionné dans cette littérature, lorsque le projet d’un Ourobore consacré à Jules Verne commençait à vaguement prendre forme dans mon esprit.
 
En effet, comme pour Lovecraft, il était temps pour moi comme pour Mnémos de rendre à Jules Verne tout (et nous espérons plus !) ce que nous lui devions. De le faire à notre manière, pas un hommage révérencieux comme irrévérencieux, pas un pastiche, bien entendu mais une déclaration d’amour créative ! Quoi de mieux, alors, qu’un Ourobore pour l’écrire cette déclaration...
 
Mais par quel bout aborder le maître ? Jules Verne n’a pas été un créateur d’univers imaginaire à proprement parler (même s’il y a des personnages récurrents, des figures qui se ressemblent trop pour ne pas penser que Jules Verne n’ait pas aussi réfléchi en terme "d’univers"). Alors, imaginer un monde Vernien, une sorte "d’uchronie-vapeur" (mais il faudrait alors rajouter électrique, magnétique, etc.) dans laquelle la Terre se couvre de Nautilus, de canons géants qui tirent des obus vers la Lune, Mars ou même Saturne ! De machines volantes, rampantes, glissantes, creusantes, de savants fous ?? Pourquoi pas, mais nous n’étions plus dans les cadres des romans verniens mais plutôt dans ceux d’une retro-SF bien loin de ce qui fait le charme des tribulations inventées par Verne et en particulier ses personnages. 
 
C’est en relisant la trilogie de la Lune de Johan que le déclic initial se fit naturellement. Et si Jules Verne lui-même vivait un de ces voyages extraordinaires ? Et s’il devenait le sujet de sa propre fiction ? J’ai commencé à tirer les fils de cette idée, lisant des biographies de l’écrivain, replongeant dans l’œuvre (ré-ouvrant pour l’occasion certains titres que je n’avais plus parcouru depuis plus de 30 ans !), découvrant les vies plus grandes que nature de Nadar ou d’André Laurie et surtout cheminant avec/ruminant certains travaux d’analyse, en particulier les Jouvences de Michel Serres comme le dictionnaire d’Angelier. Et me voilà à écrire une "bible d’univers", un document qui liste, concentre les topiques, les personnages récurrents, les machines, les technologies qu’on peut trouver dans les Voyages ! Parallèlement, une trame narrative prend place, elle doit porter les grandes thématiques verniennes qui nous passionnent à Mnémos depuis toujours ! Une ville volante (je pense à Laputa de Miyazaki, aux aérostiers de Contre-jour de Pynchon), une utopie en marche, quatre visiteurs témoins diaristes durant un an de cette utopie, un voyage périlleux, des archives perdues, de riches mécènes anonymes. La trame raconte l’origine de ce Voyage, son méta-récit mais ne dit rien sur l’aventure en soi, sur les personnages, si ce n’est que quelques vagues indications. Bref un projet littéraire et artistique peut prendre corps. Un nouvel ourobore peut s’incarner.
 
J’en parle avec Raphaël lorsque nous évoquons ensemble l’après Kadath et que nous regardons avec envie comme effroi la liste des quinze Ourobores les plus excitants les uns que les autres et il accroche tout de suite ! Messieurs Nicolas Fructus (l’illustrateur) et Franck Achard (le directeur artistique) sont dans les parages, ils tendent l’oreille et là aussi immédiatement, ils accrochent. Mmhh, ça commence à sentir bon ! C’est ce qu’on pourrait appeler l’effet Verne ! Restent les auteurs ! Je sais pertinemment qu’il y a des auteurs en France capables de relever le défi tout en faisant une œuvre originale et personnelle. Vont-ils s’emparer aussi de cette proposition ? Vont-ils trouver suffisamment d’espace pour jouer de leur talent et créer une œuvre originale ? Il est aussi temps de passer l’embryon littéraire à d’autres mains ! Nous discutons avec Raphaël, des noms sortent, surtout des envies d’auteurs avec lesquels nous souhaitons travailler ! Très vite, d’évidence, Johan, qui est le premier à accepter ! Et puis Jeanne et Raphaël, tout aussi enthousiastes ! Une donnée importante est prise en compte, Nicolas souhaite s’impliquer dès le début en particulier dans l’invention de cette ville volante, cet étrange artefact au cœur du projet.
 
Même si cette bible d’univers est là, Le principal reste à faire et en particulier la création de la ville volante, ses habitants, sa géographie, sa technicité et bien sûr l’invention des récits des personnages principaux dont vont s’emparer les quatre romanciers. 
 
Raphaël est prêt ! Le travail créatif se met en place. Nico apporte son immense cahier d’esquisse, ses coups de crayon géniaux, les auteurs discutent échangent, des réunions sont organisées, des échanges et des discussions menés par yahoo group interposé, plusieurs ébauches voient le jour, les personnages s’affinent, la trame se met en place, les idées jaillissent, se correspondent, s’entremêlent. Chacun a son rythme et sa façon de travailler. Tout le monde apporte son enthousiasme, son style, son érudition. Raphaël bat la mesure avec talent... L’aventure démarre, la cité volante décolle ! Et pendant plusieurs mois, nous sommes en partie membres de cette ville volante ! Tiens, je me demande au passage si la réalisation du projet n’a pas duré elle aussi un an...
 
Au final, quel plaisir cela a été pour moi de découvrir au fur et à mesure de l’avancée de l’Ourobore les quatre voix plus vraies que nature des personnages d’Un an dans les airs, les illustrations extraordinaires de Nico et la maquette brillante de Franck qui agence l’ensemble. 
 
 
Actusf : Quels sont vos projets en cours et à venir pour chacun d’entre vous ?
RGdC : Avant tout, finir la prequel de mon roman Eternity incorporated, qui était déjà bien avancée quand je suis parti pour Un an dans les airs. Après, il y aura peut-être d’autres Ourobores. Après la fantasy, l’horreur et le steampunk donc, sur quel territoire imaginaire s’aventurer ?...
 
JH : Cette année paraîtront : au printemps, Forban ! chez l’Atalante, la suite de Flibustière !, dans le genre aventure historique ; Tu veux savoir ?, un recueil de nouvelles de SF chez Thierry Magnier, destiné aux collégiens désireux de découvrir le genre ; Françatome, chez Mnémos, une uchronie mêlant gaullisme, conquête spatiale et bien d’autres choses encore. Et à la rentrée un roman fantastique, quasi bit-lit’, chez J’ai Lu en jeunesse (pas encore de titre définitif), ainsi qu’un deuxième Nouveaux Millénaires, Involution, une speculative fiction autour de la disparition du champ magnétique terrestre et ses conséquences ; un recueil de mes nouvelles hommages aux auteurs de fiction et à leurs personnages qui m’ont influencés, aux Moutons Electriques, intitulé Johan Heliot vous présente ses hommages (bien vu, hein ?). Et Ados sous contrôle ressortira au Livre de Poche en fin d’année. Je vais bientôt écrire un deuxième Rageot Thriller, Dans tes rêves !, à paraître je ne sais pas quand... Et je ne parle pas des autres en projets encore en cours de négociation chez d’autres éditeurs, mais il y aura de la pure SF jeunesse tendance dystopique au programme !
 
RA : Le tome 3 de Sylvo Sylvain est dans les tuyaux (Moi aussi, c’est une prequel, hé !), j’attends l’avis du Comité de Salut Public de Mnémos qui décidera de son sort... En attendant, une nouvelle avec Sylvo en guest-star sera au menu de l’antho des Imaginales... Pour le reste, ma foi, si on cherche des auteurs pour le prochain Ourobores, je suis sur les rangs... (c’était subtilement suggéré, ça, Raf, si, si...)
 
JAD : Un ouvrage pédagogique Science-fiction et didactique des langues : un outil communicationnel, culturel et conceptuel édité par les éditions du Somnium vient de sortir où je signe deux articles rigoureusement passionnants pour des non professeurs (en revanche, si vous l’êtes, ça peut le faire carrément : il n’y pas que moi dans l’ouvrage et les autres interventions sont géniales) racontant comment je fais suer mes élèves avec la SF ; j’ai cosigné l’un d’entre eux avec Estelle Blanquet, un des directeurs de l’ouvrage et ma collègue en physique.
 
En outre, je suis en pleine rédaction d’une fanfic « Roland Wagner » pour les éditions du Somnium qui éditent les actes de Peyresq 2012. Il y a un ouvrage « hommage à Roland » par le séminaire de Peyresq dont il était un des piliers.
 
J’ai un roman jeunesse prévu à la rentrée aux éditions Syros dont le titre de travail actuel est « Pixel Noir » (mondes virtuels & euthanasie). Je dois terminer Imajighane mon roman adulte Atalante et commencer Métaphysique 2 le retour… Sinon, moi je repars pour un Ourobores quand on veut, comme Raf… sisi
 
 
Actusf : Quelques mots pour conclure (allez lâchez-vous !) ?
RGdC : En sortant tout juste du bouclage, je me dis une fois de plus que j’ai eu l’honneur et le plaisir de travailler avec des auteurs et des illustrateurs talentueux, mais surtout avec des grands malades ! L’ensemble fourmille d’expressions de l’époque, d’anecdotes historiques, de citations parfois invisibles, de détails techniques et scientifiques, qui se nouent en une pelote vernienne autant inspirée que cohérente. Et je parle là autant des textes, que des illustrations de Nicolas Fructus ou de la maquette de Franck Achard. Il n’y a pas de doute possible, nous sommes bien partis ensemble pour Un an dans les airs !
 
JH : Hypothalamus, bastingage et supraconducteur ? J’ai bon ou bien ?
 
RA : Juste pour dire que ce fut un réel et grand, grand plaisir que cette année dans les airs et dans la peau de cet escogriffe de Nadar. Lâchez tout !
 
JAD : Attendez-moi, les mecs, j’ai encore coincé cette fichue jupe dans une tyrolienne ! Où sont mes pampilles ?
 
 
* Pour ceux que cela intéresse nous leur recommandons la lecture de cette page : http://theadamantine.free.fr/aeriennes.htm

Bertrand Campeis