Interview de Jacques Barbéri
de Jacques Barbéri
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jacques Barbéri
Date de parution : juin 2008 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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ActuSF : Narcose dépeint une société étouffante, en décomposition, où les personnages sont tous plus ou moins au bord de la folie et où le fossé entre les classes sociales est quasiment infranchissable. Cet univers reflétait-il tes opinions sur notre monde à l’époque où tu as écrit Narcose, il y a presque vingt ans ? Si oui, ta vision des choses a-t-elle changé aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a motivé la reprise de ce cycle dont le troisième tome, Le Tueur venu du Centaure, est annoncé depuis plusieurs années ?
Jacques Barbéri : On a toujours tendance à trouver mes textes plutôt « noirs », sombres, voire désespérés. Je pense personnellement qu’ils sont plutôt réalistes. Depuis l’aube des temps la violence, le sang et la folie construisent une vision du monde apocalyptique. Des jeux du cirque à l’inquisition en passant par les goulags et autres camps de concentrations, pour ne citer que les épisodes garantissant un bel audimat, je crois que le monde est irrémédiablement noir. Et Narcose n’échappe pas à la règle. Je ne sais pas si le principe de la lutte des classes fait encore sens mais le fossé entre les classes sociales n’a pas tellement été comblé ces vingt dernières années, bien au contraire. Bon, la spécificité de Narcose, c’est qu’il s’agit d’une société très permissive et débridée au niveau des drogues, du sexe, de la mode, etc. et essentiellement gérée par des maffias. Une façon comme une autre de maintenir une structure sociale ou une poignée d’individus exploite les autres. Mais l’humour, seule parade contre l’absurdité et le chaos, détend quand même un peu tout ça… Sinon, les dernières lignes de La Mémoire du crime (on peut les citer car elles ne dévoilent rien sur l’histoire) : « Ils allaient être de curieux détectives, chargés de drôles d’enquêtes. Les univers étaient percés et ça allait saigner. Mais il étaient trois. Et c’était déjà ça. » annoncaient clairement un troisième volume. Mais on était alors en 1992, l’édition se portait mal et la SF était carrément moribonde. Ce genre de bouquin était devenu impubliable. Dix ans plus tard, après un long passage dans l’audiovisuel, Jacques Chambon m’a rouvert les portes de l’édition en publiant Le Crépuscule des chimères. L’idée de boucler la trilogie était toujours là, mais les deux premiers volumes étaient entre-temps devenus difficile à trouver. La publication du troisième volume n’avait de sens qu’avec la réédition des deux premiers. Un éditeur — Mathias Echenay pour ne pas le nommer — a été assez fou pour me dire banco. Et en avant la musique…

ActuSF : La première thématique qui saute aux yeux à la lecture de Narcose concerne la notion de réalité et d’illusion, te rapprochant ainsi d’écrivains comme Christopher Priest, Philip K. Dick ou Michel Jeury. Qu’as-tu apporté de personnel à ce thème ? Pourquoi t’intéresse-t-il ?
Jacques Barbéri : Ce thème m’intéresse malgré moi. Le fait de ne pas connaître les tenants et les aboutissants de ce que nous appelons « réalité » me pose problème depuis l’adolescence. Bon, ça ne m’empêche pas (plus ?) de dormir, ça ne m’oblige pas (plus ?) à me saouler la gueule pour oublier. Mais cette problématique est définitivement enracinée dans mes mécanismes créatifs et, du coup, les personnages de mes fictions n’ont pas trop le choix. Il doivent affronter le problème ! Chacun à leur manière, bien sûr. J’espère d’ailleurs qu’un jour, l’un d’eux, en apprendra un peu plus sur le sujet et m’en fera profiter… Dans quel monde vivons-nous ? Quelle est cette parenthèse de conscience dans laquelle nous sommes ballottés pendant un temps lui même sujet à caution ? Quel est même l’intérêt de la conscience ? Et comment peut-on ne pas chercher à assouvir ce besoin de savoir ? Fouiller la vase de l’inconscient, du subconscient, de n’importe quelle forme de paraconscience, de plus en plus profondément, vers le rayonnement fossile d’un quelconque big-bang psychique ? Il serait par ailleurs prétentieux de vouloir apporter quelque chose de plus que Priest, Dick ou Jeury, qui sont pour moi trois auteurs incontournables et géniaux, mais l’origine de mes doutes et obsessions sur le sujet n’a rien à voir avec ces trois auteurs. Le véritable déclencheur a en fait été un banal accident de mobylette, à la fin des années soixante ou, suite à un traumatisme crânien, je me suis retrouvé l’espace d’un instant dans un univers « décalé », comme dans un volume d’espace-temps fait d’une autre texture plus « consistante », plus « réelle ». Tout le reste, autour, paraissait comme « mis en scène », avec des décors bidons et des silhouettes en carton. C’est cette expérience qui est à l’origine de la nouvelle Mort et Transfiguration, publiée au début des années 70 dans l’anthologie Dédale 1. Bon, quelques temps après, j’ai lu Le dieu venu du Centaure puis testé les altérations de la perception sous LSD, et là le doute n’était plus permis, la vie est bien un roman et le monde un théâtre.

ActuSF : Le rôle du corps est aussi très présent dans Narcose. Le corps y est montré comme une enveloppe malléable et modifiable, plus esthétique qu’autre chose. Pourtant, il semble indissociable de l’identité : le héros, Anton, entame véritablement sa déchéance lorsqu’il change de corps, et perd son équilibre mental en même temps que ce corps d’emprunt se désagrège. En quoi cette idée te fascine-t-elle ?
Jacques Barbéri : L’idée du corps est intéressante car elle représente pour moi la schizophrénie fondamentale de l’espèce humaine. Notre corps délimite d’une part un espace individuel quasi infranchissable et nous relie d’autre part à l’ensemble de la vie sur terre puisque les cellules qui le composent sont issues, tout comme celle de votre chien ou de votre poisson rouge, des premiers acides aminés qui ont crépités dans un décor d’Apocalypse. Mais au milieu de cette purée organique s’est glissée un jour la conscience. Cette dernière s’est-elle développée de la même manière ? Existe-t-il une soupe primitive psychique dans laquelle les premiers rameaux de conscience se sont tressés ? Et jusqu’à quel point s’est-elle par la suite intriquée à l’organique ? Existe-t-il une conscience cellulaire ? Et si oui, comment s’exprime-t-elle ? Toutes ces questions effectivement me fascinent et c’est cette problématique que je développe d’une certaine manière dans Narcose

ActuSF : Cette thématique rappelle Le Rivage des intouchables de Francis Berthelot, de même que l’ambiguïté sexuelle de certains personnages. Te trouves-tu des points communs avec cet auteur, avec qui vous avez fait partie du groupe Limite ?
Jacques Barbéri : Oui, je crois que nous avons des points communs : ne pas brimer ses fantasmes et ne jamais perdre de vue l’écriture, ne jamais oublier que la forme et le fond sont indissociablement liés. Ce dernier point étant par ailleurs un des credo du groupe Limite. En ce qui concerne l’aspect fantasmatique, je pense que nous nous rejoignons sur un terrain psychanalytique mais là où j’aurais plutôt tendance à dériver vers une problématique existentielle voire mystico quantique, que Chambon avait qualifiée à l’époque de mon premier roman de « Hard-science fantasmée », Francis suit une trajectoire beaucoup plus socio-psychologique, façon Silverberg. Sous cet éclairage, La Ville au Fond de l’Œil, le premier roman de Francis publié en PdF se rapproche peut-être plus de mes propres écrits que Rivage des intouchables. Quoi qu’il en soit, je trouve ces deux romans superbes et parmi les plus originaux de la SFF.

ActuSF : De manière générale, on trouve dans Narcose plusieurs références directes à d’autres œuvres littéraires ou d’autres auteurs. Notamment, Alice au pays des merveilles apparaît à plusieurs endroits comme un fil directeur. Pourquoi ce roman plus qu’un autre ? Était-il à la base de l’écriture de ton livre, ou bien s’est-il imposé au fur et à mesure ?
Jacques Barbéri : A la base de Narcose, il y a en fait une nouvelle qui s’intitule Le joueur (publiée en 1985 dans Kosmokrim) et qui traite uniquement du transfert de corps. Le rapport avec Alice et l’univers de Lewis Carroll n’était absolument pas présent dans ce texte mais il y avait déjà un lapin. Et de lapin en aiguille, Alice est arrivée. Là encore, malgré moi. Mais la variation narcosienne est le symétrique, le reflet du texte de Lewis Carroll, puisqu’Alice vit dans un rêve et expérimente la réalité de l’autre côté du miroir. Bon, ce n’est pas si simple que ça, mais n’en révélons pas plus…

ActuSF : L’art en général prend une place importante dans Narcose. Le roman offre même une mise en abyme autour du processus de création littéraire. Qu’as-tu voulu exprimer à travers cette métaphore ?
Jacques Barbéri : Que la vie est une fiction. Et que l’on scénarise sa vie comme on scénarise un film ou un roman. Je pense même, mais là on retombe dans une problématique Dickienne, que l’on scénarise le monde. Notre vision du monde est d’ailleurs équivalente au découpage d’un roman ou d’un film. On n’existe réellement que dans la portion d’espace que l’on traîne toujours avec soi. La portion d’espace dont on a conscience, qui correspond d’une certaine manière au cadre de l’image cinématographique, et le montage de toutes ces images est fonction d’un déplacement (de caméra ?) et d’ellipses (les noirs du sommeil). Une vie pourrait d’ailleurs être entièrement remontée (cf. le film Final Cut d’Omar Naim). En fait, l’homme est un animal (le seul ?) qui produit en permanence de la fiction.

ActuSF : Dans sa préface à L’homme qui parlait aux araignées, Philippe Curval évoque les « ayatollahs » de la SF, zélés défenseurs d’une certaine (et étroite) idée du genre. Or tes livres nous suggèrent une définition de l’art aux antipodes de toutes les classifications conventionnelles (on sait ou devine tes affinités avec Dick, Priest, Volodine, Ballard, Moorcock – Jerry Cornelius fait d’ailleurs une apparition relativement discrète dans Narcose… – ou Burroughs). Écrire, pour toi, équivaudrait donc à tordre le réel, à la soumettre à tes rêves, à tes désirs (de manière évidente ou sous-jacente, tes récits sont souvent des histoires d’amour fou, belles comme la rencontre fortuite d’une araignée et d’une drogue expérimentale sur une table de dissection) ? La SF serait donc une expérience schizophrénique ?
Jacques Barbéri : Je pense que c’est plutôt l’inverse. Je m’explique. Le monde qui nous entoure est complexe et les recherches de pointe en embryologie, en génétique ou en cosmologie, pour ne citer que les plus populaires, nous révèlent l’existence de seuils de plus en plus difficiles à franchir, nous faisant voir que cette complexité est proportionnelle au degré de connaissance que nous en avons (merci Zénon). La physique quantique flirte avec la métaphysique et du côté du big-bang la complexité tend vers l’infini. Ce qui ne nous empêche pas de vouloir vivre simplement, avec pour seuls soucis de savoir quelle équipe de foot va gagner le championnat de première division, si le litre d’essence ne va pas finir par coûter plus cher qu’une bagnole et comment Sarkozy a-t-il pu convaincre 52% des votants qu’il n’était pas totalement incompétent pour assumer la fonction présidentielle. Là, personnellement, je suis en pleine expérience schizophrénique et la SF me permet de recoller les morceaux. Car la physique quantique peut alors venir à mon secours pour expliquer l’élection de Sarkozy. Je peux triturer l’espace-temps à loisir, je peux délirer sur la métaphysique des cordes sans avoir eu besoin de rédiger un doctorat sur le malaise transsubstantiatoire du boson-x, Bref, je peux décompresser (sans décompenser) à loisir et inviter les lecteurs à en profiter à leur tour. La SF est donc un excellent remède contre la schizophrénie et la psychose en général.

ActuSF : Le texte de Narcose qui paraît aux éditions la Volte est une version largement révisée d’un roman publié en 1989 chez Denoël. Cette nouvelle édition comporte en particulier deux nouveaux chapitres, « Les supionars ne portent pas de costard », qui ouvre le bal, et « Alice n’est plus ici » (qui est aussi le titre d’un film de Scorsese). S’agit-il de passages supprimés par l’éditeur à l’époque (Jacques Chambon), ou les as-tu écrits à l’occasion de cette réédition, comme le laissent supposer une référence à Twin Peaks (la série n’a été diffusée aux Etats-Unis qu’en 1990) et une autre au Web ? En quoi ces ajouts sont-ils importants à tes yeux ?
Jacques Barbéri : Non, la première publication de Narcose n’a donné lieu à aucune coupure. Jacques Chambon donnait bien sûr, comme tout bon directeur de collection son point de vue sur les textes mais n’obligeait jamais l’auteur à faire des coupes contre son gré. En fait, ce roman n’a pas été, au départ, écrit pour Présence du Futur mais pour la collection de SF que venait de créer à l’époque Patrick Siry après avoir quitté le Fleuve Noir. Un peu trop « décalé » pour la collection, Joël Houssin (directeur de la collection) a préféré retenir Guerre de Rien, que j’avais écrit pour lui dans la foulée. Mais Patrick Siry avait baissé le rideau entre temps et finalement aucun des deux romans n’a été publié. Heureusement, ces derniers ont plu à Jacques Chambon qui a décidé de les sortir en PdF. Mais contrairement à Une soirée à la plage et à La Mémoire du crime, dont je suis encore aujourd’hui satisfaits, je leur trouvais avec le recul un petit air d’inachevé, lié en grande partie à un calibrage imposé. Grâce à La Volte, l’affaire est maintenant réglée pour Narcose et je suis vraiment ravi d’avoir pu réécrire ce roman. Dans la première version, les personnages étaient un peu trop en apesanteur. On ne connaissait rien du passé de « l’héroïne » et l’évolution du « héro » était précipitée : il passait du stade de voyou à celui de personnage sympathique de façon un peu brutale. Là on voit dès le départ que c’est quelqu’un de complexe, prêt à basculer à tout moment d’un côté comme de l’autre… Le personnage de Klotsky que je perdais en cours de route dans la première version est maintenant récupéré à la fin, ce qui me permet de clarifier un point de l’histoire qui était resté obscur. Et, cerise sur le gâteau, j’ai également pu glisser des petites choses par ci par là qui vont trouver un écho dans le troisième volume. Il ne me reste plus qu’à pouvoir faire le même boulot sur Guerre de Rien et ce sera parfait…

ActuSF : Pour écrire des œuvres comme Narcose ou La mémoire du crime, suffit-il de se fier aux errements de son esprit, ou est-il au contraire nécessaire d’altérer sa conscience à l’aide de quelques verres de scotch-benzédrine ? En d’autres termes, as-tu écrit ce roman, ou d’autres textes, sous l’influence de substances psycho-actives ?
Jacques Barbéri : Plutôt que les errements de l’esprit je dirai les errances dans l’esprit.Partir débroussailler ses idées, c’est un peu partir dans ses paysages intérieurs comme un reporter, appareil photo en bandoulière. On traverse alors un territoire chaotique ou se déroulent des scènes extravagantes, spectaculaires ou anodines, intimes ou épiques. L’apport d’une quelconque substance psycho-active peut aider à s’enfoncer encore plus profondément dans cette terre ravagée par les remous psychiques, mais une fois de retour et une fois les clichés développés, il va falloir trier et ordonner tout ça pour construire une histoire et là, en ce qui me concerne en tout cas, le maximum de lucidité est nécessaire. L’excitation créative produit de toute façon à elle seule les substances nécessaires à l’accomplissement de la tache.

ActuSF : Narcose est plus léger, moins tragique que ton stupéfiant premier roman, Une soirée à la plage – mais aussi plus dynamique. La mémoire du crime, la suite (réédition à paraître en 2009) de Narcose, opérait en quelque sorte une synthèse entre ces deux pôles. Le tueur venu du Centaure, dernier volet (déjà évoqué lors de la précédente interview ici même, en janvier 2003, et aujourd’hui annoncé pour 2010…) de ce que la Volte annonce désormais comme une trilogie, sera-t-il ce « roman moléculaire », « excessivement complexe et superbement limpide » que tu appelais de tes vœux dans un entretien avec Richard Comballot, il y a quinze ans ?
Jacques Barbéri : Le problème des dates, c’est que lorsqu’elles sont fixées par l’auteur, elles n’ont pas plus de valeur qu’un préservatif en peau de wub, qui risque de se transformer au moment crucial en tire bouchon (aie !)… Alors qu’une date fixée par un éditeur c’est déjà plus crédible. Par ailleurs, comme je le disais précédemment, sortir ce troisième volume sans réécrire le premier et rééditer le second, ça ne m’intéressait pas vraiment.

Le roman moléculaire, ça c’est encore autre chose. C’est mon fantasme d’écrivain. Bon, pour aller vite j’aimerais que ce soit l’équivalent de L’Ulysse de Joyce ou de L’Arc-en-ciel de la Gravité de Pynchon. Mégalo, moi ? Non, sérieusement, je pense avoir un peu la trouille de plonger dans un truc pareil. Je crois que d’une manière ou d’une autre, que ce soit réussi ou raté on n’en sort pas indemne et on n’en sort peut-être même plus du tout. Si c’est raté, on comprend pourquoi et si c’est réussi, on est tout simplement passé de l’autre côté d’une singularité créatrice. Alors j’y vais doucement… J’ai en chantier depuis vingt ans un roman intitulé Terre de Vérité qui est et qui n’est pas le roman moléculaire mais qui est tout de même quelque chose de plus que l’ordinaire et sur lequel je reviens régulièrement. Je dois avoir à ce jour un millier de pages de notes et seulement quelques dizaines de pages effectivement rédigées. Qu’avez-vous dit ? Les notes seraient d’une certaine manière le roman ? oui, peut-être…

ActuSF : Comment se procurer quelques grammes de Kinsokaïne ?
Jacques Barbéri : Vous allez voir Teddy Monk de ma part. Il joue souvent au poker lame au Bar de la Lune Noire. Mais faites gaffe, si vous voulez être sûr de ne pas finir écartelé entre deux nébuleuses, testez d’abord une dose sur votre chaporc ou votre clonarde. C’est un conseil d’ami…

ActuSF : Tu as composé la « bande originale du livre » pour cette réédition chez La Volte, avec tes collaborateurs habituels. Le soin apporté à la réalisation montre qu’il s’agit de bien plus qu’un gadget. Quel était le but de cette démarche ? Qu’apporte pour toi cette musique que l’écrit ne peut retranscrire ?
Jacques Barbéri : Le CD qui accompagne le roman est effectivement le résultat d’un gros boulot. Il a été conçu comme une longue suite de morceaux mixés par un DJ dans l’un des bar de Narcose Le Lemno’s Club. Il fallait bien sûr que les morceaux, texte + musique et les interventions du DJ restituent l’ambiance du roman et que les différentes compositions s’articulent de façon cohérente et fluide. Les interventions du sax et/ou de la voix sur la quasi totalité des morceaux allaient déjà dans ce sens en donnant une couleur récurrente à l’ensemble et Laurent Pernice à ensuite accompli un superbe boulot de collage et de mix pour fusionner les quinze morceaux de la compilation. Ce qu’apporte de plus ce CD, c’est justement et avant tout la musique, car, contrairement aux autres formes d’art, aucune description ne peut véritablement la retranscrire.

ActuSF : Parlons un peu des nouvelles de L’Homme qui parlait aux Araignées. Comment as-tu choisis les nouvelles de ce recueil ?
Jacques Barbéri : En fait, je ne les ai pas choisies. C’est Richard Comballot qui s’est occupé du recueil de A jusqu’à Z. Il a demandé à Philippe Curval s’il était intéressé pour faire une préface (et j’ai été ravi qu’il accepte), a lui même écrit une postface, a choisi la totalité des textes, m’a fouetté pour que j’en écrive de nouveaux et a agencé l’ensemble. Il n’a bien sûr rien fait sans me demander à chaque fois mon aval, mais il suit mon travail depuis le milieu des années 80 et connaît tout ce que j’ai écrit probablement mieux que moi. J’éprouve par ailleurs une très grande difficulté à faire des choix et s’il n’avait pas pris ce boulot en main, ce recueil ne serait probablement pas encore sorti.

ActuSF : Le processus de création est-il le même que pour un roman ? Ou pour la musique ? Y’a-t-il d’ailleurs un processus bien identifié chez toi ?
Jacques Barbéri : Oui. La durée de gestation qui est en général plutôt longue. Que ce soit pour une nouvelle, un roman ou un morceau de musique. Les idées ont besoin d’évoluer, de muter, de se boursoufler, certaines périssent, d’autres poussent comme des haricots magiques. Et la gestation arrive à terme. Il ne me reste alors plus qu’à écrire ou à composer et là, ça va très vite. La plus grosse partie du boulot, et de loin, se fait avant l’écriture proprement dite. Dans ma tête mais aussi avec tout un tas de notes. J’accumule également de plus en plus de documentation. Uniquement pour m’imprégner du sujet car je n’en restitue qu’une très faible partie… Bon, l’improvisation musicale c’est autre chose. Là, on bascule vraiment dans une autre dimension. Avec Palo Alto, il nous arrive de faire des concerts entièrement improvisés et il y a des moments fabuleux qui échappent à toute analyse. L’oratorio avec Laurent Pernice, en dehors du texte, est également en grande partie improvisé et on est parfois emportés par des instants de pure magie… Bref, pour citer encore une fois ma phrase fétiche : « Tout art aspire à la condition de la musique ».

ActuSF : Il y a de nouvelles en nouvelles des personnages récurrents. Et notamment Joséfa, une sorte de scientifique hérétique en son temps. Comment la présenterais-tu ? Et pourquoi s’est-elle imposée avec ses recherches autour des automates et l’âme humaine ?
Jacques Barbéri : Joséfa est un personnage qui apparaît dans deux nouvelles du recueil : Isanve et Cadences. Ces deux nouvelles font partie de ma veine « spatiale ». Mais si des nouvelles comme L’âme des sondeurs ou Mission Marcusbi relèvent du space opera, celles-ci oscillent entre steampunk et space fantasy. On ne sait pas vraiment — pour l’instant — si l’histoire se passe sur une Terre parallèle, ou sur une planète lointaine. Toujours est-il qu’Isanve est une Venise fantasmée qui flotte dans une sorte de futur antérieur… Les ordinateurs sont sertis dans des coffres en bois ouvragés, les robots sont des automates aux profils animaliers et à l’allure grotesque et Joséfa une des rares femmes faisant partie de la Confrérie des Observateurs du Paramonde qui transgresse le tabou ultime : capturer une âme. Une sorte de Marie Curie qui consacre l’essentiel de son énergie à ses recherches, véritable obsession, et doit pour cela s’opposer aux tenants du dogme, quitte à devenir une paria. Ce personnage me plaît vraiment beaucoup, tout comme l’univers d’Isanve et elle apparaîtra dans une troisième nouvelle du cycle que je prévois de rédiger pour une anthologie en hommage à Edgar Poe que prépare Richard Comballot.

ActuSF : Autres bandes de personnages que l’on retrouve, ce sont les clients du Bar du désert, des paumés hauts en couleurs. C’est drôle avec même une irruption hallucinante de Philip K.Dick dans un des récits. Comment ces nouvelles sont nées ? Quelle en a été l’inspiration ?
Jacques Barbéri : Je suis quasiment né dans un bar. Mon père en tenait un dans les années cinquante et j’ai vécu ma petite enfance bercé par le frottement délicat des jeux de cartes et le tintinnabuli des glaçons dans les verres de pastis. Bon l’ambiance était un peu enfumée et je ne sais pas trop ce qu’il y avait dans mes biberons mais c’était fun. Les bars sont des lieux magiques, tièdes et reposants, des relais pour les permissionnaires de la patrouille du temps qui y font une petite halte, au carrefour des étoiles… Tu sais quand tu y rentres mais tu ne sais pas quand tu en sors, une heure, un jour ou un an plus tard… Interzones où il se passe des choses extraordinaires, où des gens qui ne se connaissent pas peuvent se dire des choses insensées, le haut lieu de la discussion surréaliste… de la tradition orale… Avant toute littérature… Avant même les origines de l’écriture… Un éclairage, une suspension, quelques mots qui vous ouvrent les portes de l’univers… Un aperçu fugace de ses secrets…

ActuSF : Ces récits sont délirants et méchamment drôles. Est-ce qu’une nouvelle comme ça est plus facile à écrire qu’un texte plus sérieux ? Ou au contraire cela demande-t-il plus de maîtrise ?
Jacques Barbéri : Les textes « méchamment drôles » sont peut-être ceux qui marquent le plus, je ne sais pas, mais dans le recueil il y a environ deux tiers des textes qui sont plutôt « sérieux », même s’il traîne toujours quelque part une petite trace d’humour noir. Sinon, un texte drôle n’est ni plus ni moins facile à écrire qu’un texte sérieux. Il est de toute façon toujours difficile de commencer un texte quel qu’il soit car cela implique un choix irrémédiable : Comment va-t-on habiller l’idée qui nous trotte dans la tête : y a-t-il un narrateur et si oui, qui ? quel est, justement, le pourcentage d’humour idéal, le rythme doit-il être plutôt lent, plutôt rapide, Vaut-il mieux commencer l’histoire par la fin, le début, le milieu, par une autre histoire ? Et une fois que tout cela est décidé, il faut s’y tenir et faire œuvre de cohérence, jusqu’au bout. Lorsque tout fonctionne et vous satisfait pleinement, on a l’impression qu’il s’est passé quelque chose de miraculeux. Une synergie, peut-être, entre l’histoire elle-même et son auteur. Une autocombustion fictionnelle dont le moteur serait en quelque sorte le cerveau de l’écrivain et le combustible un mélange d’inconscient collectif et de mémoire primitive…

ActuSF : Parle nous des Mouches et des Araignées et de la guerre qui les opposent. Comment est née l’idée de cette opposition et qu’est-ce qui te plait dedans ?
Jacques Barbéri : Les mouches sont des insectes et j’adore tous les insectes, sauf… Les Mouches. Je les trouve laides, chiantes et dégueulasses. Lors de l’écriture de la nouvelle La stratosphère considérée comme l’enceinte-femme de nouveaux nés prématurés, J’avais besoin d’entités vivant — voletant — entre les univers et qui viennent tourmenter un de mes héros en lui tarabustant le crâne. Le qualificatif de Mouche s’est immédiatement imposé. Face à ces Mouches, qui habitent donc l’inexistant, il me fallait une entité opposée qui elle vivrait au cœur de la matière en se nourrissant du chaos. Les arachnides, dont certaines espèces sont capables de survivre à une explosion nucléaire, me paraissaient parfaits pour endosser ce rôle. La guerre qui oppose les Araignées et les Mouches est une guerre complexe car ces entités qui ne vivent nulle part pour les unes et dans l’intégralité de la matière pour les autres ont une apparence, voire même une existence, difficile à cerner et peu de possibilités physiques de se combattre, sinon par l’intermédiaire des êtres vivants qui peuplent les mondes de l’Anamorphovers, y compris les dieux de tous poils qui les ont créés et qui mènent également entre eux une guerre sans merci. Ce que veulent les Mouches est simple : que leur néant reste propre, mais les Araignées surfent avec délices sur les vagues de l’entropie et attisent rageusement le chaos, salopant allègrement le néant inter branes. Comment voulez-vous éviter la baston ?

ActuSF : Les araignées sont très présentes dans tes nouvelles. On sent un vrai traumatisme. D’où vient-il ?
Jacques Barbéri : Richard Comballot dévoile tout sur mon traumatisme arachnophobique dans la postface au recueil. Son caractère un peu scato (au traumatisme, pas à Comballot) et ma pruderie légendaire m’empêchent de le répéter ici. Petite anecdote : le titre du recueil, qui est en fait le titre d’une des nouvelles, a été choisi par Richard tout simplement parce qu’il l’aimait bien. Je me suis rendu compte plus tard qu’avec le nom de l’auteur, cela donnait : Jacques Barbéri L’homme qui parlait aux araignées. Je ne sais pas si Dieu joue aux dés mais il gagne souvent. Alors les araignées sont effectivement très présentes dans mes récits mais ma phobie a évolué au fil du temps. A force de vivre avec elles, j’ai fini par les apprécier. Je n’irais pas jusqu’à dire que mon arachnophobie s’est transformée en arachnophilie, mais ma compagne a tout de même du mal à supporter toutes ces mygales qui traînent sous la couette.

ActuSF : Merci beaucoup d’avoir répondu à nos innombrables questions. Terminons par tes projets. Sur quoi travailles-tu actuellement et qu’aurais-tu envie de faire ensuite ?
Jacques Barbéri : Comme je le disais plus haut un auteur a toujours des tas de projets mais les dates de réalisations qu’il lance pour ces dits projets sont en général totalement fantaisistes. Elles servent avant tout à lui rappeler qu’il serait temps de s’y mettre ou d’aller voir un psy s’il a vraiment du mal à se lancer. Bon, ceci étant, outre Le tueur venu du Centaure à terminer, il me tarde de retrouver le chantier de Terre de Vérité mais les nombreux contrats de traduction que je signe ces derniers temps me laissent un temps limité pour ce faire. D’autant que mon actualité musicale (je ne vais pas m’en plaindre) est en ce moment plutôt fournie : la sortie de Terminal Sidéral le CD/DVD de Palo Alto, et le CD du Lemno’s club vont être suivis de quelques concerts à Paris, Nantes, et peut-être Marseille. Palo Alto et DDAA (Déficit Des Années Antérieures) préparent un album commun et je boucle avec Laurent Pernice un Oratorio pour basses, trombone, saxophone, traitement électronique, voix et dispositif multimédia (n’en jetez plus la ligne est pleine !), intitulé L’Apocalypse des oiseaux, un spectacle en « spectrale vision » dont la musique devrait sortir (prions le lanceur de dés) sous forme d’un double vinyle (le summum de la classe à l’ère du numérique) sur le label Rotorelief. Bon, j’oublie sûrement plein de trucs mais là, je commence un peu à fatiguer… On se retrouve au bar ?

Jérôme Lavadou, Jérôme Vincent, Olivier Noël