Interview de Serge Lehman
( 1 )
de Serge Lehman
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Serge Lehman
Date de parution : novembre 2006 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : novembre 2006

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Il est resté silencieux pendant longtemps, raison, peut-être, pour laquelle il a tant à dire aujourd’hui. Spécialement lorsque le sujet lui tient autant à cœur que celui de cette science fiction pour laquelle il a toujours bataillé ferme.

ActuSF : Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de faire cette anthologie ?
Serge Lehman : Une conjonction de facteurs, entre 1998 et 2001. D’abord, je venais de publier Escales sur l’horizon et j’étais encore dans ce climat-là, choisir les textes, construire le sommaire à partir des titres, comme un poème, surveiller les échos et les symétries – j’en redemandais… Composer une anthologie, c’est faire un livre après tout, c’est un acte littéraire à part entière. Bon. En parallèle, mon travail théorique était en train de prendre une nouvelle direction. J’en avais marre, comme tant d’autres, de m’égosiller « lisez de la science-fiction ! » sans obtenir de résultat ; à ce niveau de non-réaction de la part de la critique généraliste ou des médias – et je ne dis rien de l’université –, ce n’était même plus de la surdité, ça commençait à ressembler à un complexe au sens psychanalytique du terme : un court-circuit symbolique caché quelque part dans le logiciel de la culture française. Je trouvais que c’était un sujet intéressant, je voulais comprendre.

Au printemps 99, j’ai avancé là-dessus, un peu par hasard. Le salon Imagina m’a proposé de faire une conférence dont le texte serait repris ensuite dans Le Monde Diplomatique. Pour ne pas parler dans le vide, je me suis concentré sur la SF non-spécialisée, Barjavel, Merle, Boulle – et même Werber, ouais – avec l’envie de souligner le paradoxe qu’il y avait, pour des gens “de gauche” à vanter les mérites culturels d’un corpus conservateur, voire réactionnaire tout en dénigrant la SF labellisée parce qu’elle était sous influence anglo-saxonne ; j’étais dans ma période Egan-et-Banks, je ne comprenais pas comment des esprits supposés ouverts se débrouillaient pour ne pas voir ce que de tels auteurs apportaient. J’ai donc lu ou relu Barjavel et compagnie et j’ai été frappé par l’unité du corpus, en particulier le thème de l’homme ou de l’animal modifiés qui revenait sans cesse. Je ne connaissais pas grand-chose à la science-fiction française ancienne mais j’avais lu Versins et Van Herp et je me souvenais que tous les deux insistaient sur l’importance de ce thème pour les auteurs d’avant-guerre. J’ai creusé un peu la question et d’autres mini-structures archaïques sont apparues : l’Atlantide chez Barjavel, le tropisme de la catastrophe chez presque tous… Et ce qui était étrange, c’est que ces thèmes usés jusqu’à la corde étaient précisément ceux que la critique généraliste trouvait légitimes.

Je me suis demandé comment le corpus d’avant-guerre, dont plus personne ne se souvenait en dehors de quelques spécialistes, avait pu non seulement transmettre ses objets mais aussi orienter l’horizon d’attente des lecteurs et des critiques généralistes et j’ai fait l’hypothèse que la BD franco-belge avait servi de relais. Etant donné son audience pendant toute la seconde moitié du XXème siècle, c’était plausible. J’ai mis ça par écrit et ça a donné Les mondes perdus de l’anticipation scientifique française, qui est paru dans le Diplo au printemps 99. Mais je savais déjà que ce n’était que le début, qu’il fallait faire une enquête complète. J’ai continué à lire les vieux auteurs et j’en ai parlé dans mes chroniques de l’Humanité, en 2000, toujours sur le mode de la provocation. J’ai aussi fait un papier pour un numéro spécial de Science & Vie consacré à Hergé : Tintin et l’héritage du merveilleux-scientifique, fin 2001. Qui plus est, j’avais en ligne de mire le monde de Metropolis sur lequel je me documentais en parallèle, les deux démarches s’épaulaient l’une l’autre. A un moment, j’ai fait une espèce de bilan de mes lectures – je m’étais vraiment ruiné en éditions originales – et je me suis rendu compte que mon attitude avait changé. OK, le corpus ancien était illisible à quatre-vingt-dix pour cent mais les dix pour cent restant étaient intéressants et dans le lot, il y avait de grands textes, des chefs-d’œuvre que n’importe quelle école littéraire aurait été fière de revendiquer. J’étais tombé sous le charme. Comme, depuis quelques années, Jacques Baudou faisait des anthologies consacrées au roman policier ancien chez Omnibus, je lui ai demandé si on ne pourrait pas imaginer quelque chose du même genre pour la science-fiction. Je ne me rappelle plus ce qu’il m’a répondu parce que c’est à peu près le moment où j’ai plongé dans le noir, pour d’autres raisons. Mais quand j’ai refait surface, au printemps 2005, Jacques s’est souvenu de l’idée. Il m’a adressé à Jean-François Merle, chez Omnibus, j’ai rassemblé mes notes, composé un projet de sommaire – et voilà.

ActuSF : Quel était ta ligne éditoriale ? Et est-ce que cette ligne a beaucoup évoluée au cours de l’élaboration ?
Serge Lehman : La ligne a été en partie dictée par les contraintes éditoriales. Au départ, j’envisageais une trilogie parce que le corpus comporte trois grands moment bien définis, qui ont chacun leur identité : 1863-1914, 1918-1935 et 1935-1950. Mais Jean-François a tout de suite souligné les risques d’un tel découpage : si le premier tome ne marchait pas, je ne pourrais pas faire les deux autres et le projet resterait inachevé. C’était une objection de bon sens. J’ai donc décidé de couvrir toute la période en un seul volume et cherché un équilibre entre romans, novellas et nouvelles, entre œuvres classiques et inconnues, au cas où il faudrait en rester là. Le deuxième critère que j’ai pris en compte, c’est le plaisir de lecture. La SFF ancienne est bourrée de textes qui inventent des thèmes ou des motifs devenus classiques par la suite mais à quoi bon les remettre en circulation s’ils sont illisibles ? Alors j’ai choisi : l’esthétique plutôt que le thématique, la littérature plutôt que l’érudition. J’ai fait le livre que j’aurais aimé lire. Cela dit, j’ai quand même essayé de rendre compte de tous les sujets qui structurent le corpus : une grande variété dans l’imagination extraterrestre et les modalités de la catastrophe, les merveilles scientifiques et techniques, les mondes perdus et la question du surhomme. Un seul thème manque, celui de la guerre future mais le racisme qui sous-tend la plupart des œuvres est vraiment insoutenable, je n’ai pas pu.

ActuSF : Est-ce que tu as lu beaucoup de choses pour établir le sommaire, ou s’est-il imposé d’évidence ?
Serge Lehman : Disons qu’à partir du moment où j’ai intégré l’idée que Chasseurs de chimères pourrait ne jamais avoir de suite, la question du sommaire était presque réglée : je savais qu’il y aurait Les Xipéhuz, Le Péril Bleu, Par-Delà L’univers pour son côté hard-science qui est vraiment unique dans la littérature de l’époque et au moins un roman de Jacques Spitz. J’ai fait pas mal d’aller-retours entre la liste des “cent classiques” dont j’avais établi une première mouture à la fin 2001 et plusieurs sommaires possibles. Je ne relisais pas tout à chaque fois, évidemment ; j’utilisais ce que j’avais appris en faisant Escales, cette espèce de vision panoramique qui permet de survoler le livre au pouce et de sentir quel effet il va produire. J’aime vraiment ça, on dirait un travail de peintre. Ajouter une touche de couleur ici, brouiller les lignes un peu plus loin et puis reculer d’un pas et voir quelle est l’impression d’ensemble. J’ai fini par mettre Bruss en position finale pour répondre à la première place de Rosny parce que je trouvais que les deux textes se parlaient, et aussi parce que Bruss fait la transition avec l’après-guerre : à partir d’Apparition des surhommes, il est possible, pour un lecteur, d’enchaîner sur les six volumes de la Grande Anthologie de Klein et des Quarante-Deux au livre de poche sans solution de continuité. Les autres textes sont venus se placer d’eux-mêmes dans les intervalles vacants au fil des permutations.

ActuSF : Tu as découvert des auteurs  ?
Serge Lehman : Ah, ça, il vaut mieux être clair : moi, je n’ai rien découvert. Je n’ai fait que récolter les fruits semés par d’autres, Versins, Van Herp, Klein et Lacassin pour la première génération de critiques, Baudou, Altairac, Costes, Buard, Lofficier, les gens de Rocambole, du Boudoir aux gorgones ou du Visage vert pour la seconde – et j’en oublie sûrement. Sans les études et les conseils de tous ceux-là, l’anthologie n’existerait pas et il faut vraiment leur rendre hommage. Mon rôle a simplement consisté à faire les choix éditoriaux ad hoc et aussi, un peu, à effectuer une mini-synthèse théorique, mais c’est tout. La seule vraie trouvaille des Chimères, cette nouvelle bizarre de Claude David intitulée Après la grande migration, c’est à Joseph Altairac qu’on la doit. Même Les dieux rouges, de Jean d’Esme, je n’y suis pour rien puisque c’est une recension d’Everett Bleiler dans son encyclopédie Science Fiction : The early years qui a attiré mon attention. Maintenant, si ta question porte sur mon propre saisissement de lecteur, la réponse est oui. Hormis Rosny, Renard, Spitz et Bruss, j’ai découvert tous ces auteurs entre 1999 et 2001 et c’est bien parce que j’ai souvent été surpris, émerveillé par leurs meilleures œuvres que j’ai eu envie de les donner à lire.

ActuSF : On est a priori étonné qu’un Grand Ancien comme Rosny aîné, n’ait qu’une si petite place réservée dans cette anthologie. Il y a une raison particulière ?
Serge Lehman : La première place au sommaire n’est pas petite, a fortiori dans une anthologie où les textes se suivent par ordre chronologique : faire ce choix-là, c’était souligner le caractère primordial de l’auteur, à la fois sur le plan historique et littéraire. Mais Rosny est un cas à part, de toute façon. Le problème avec lui, ce n’est pas de trouver l’œuvre qui se détache du lot, qui échappe à la banalité comme c’est le cas pour la plupart de ses confrères, mais de choisir dans une forêt de chef-d’œuvres. Sur le plan de l’envergure littéraire et intellectuelle, Rosny ne peut se comparer qu’à Wells. J’ai choisi Les Xipéhuz pour ouvrir l’antho comme j’aurais choisi The time machine si j’avais couvert le domaine anglais. Mais on reparlera de Rosny, le sujet est loin d’être clos.

ActuSF : Tu as mis plusieurs textes d’auteurs qui n’étaient pas spécialistes du genre, et dont les écrits rassemblés ici constituent souvent la seule incursion dans le domaine de science fiction. Que doit-on en déduire ? C’est le signe que le genre était finalement plus fréquentable au début du siècle, ou c’est parce qu’il y avait pénurie de prétendants ?
Serge Lehman : Peut-être ni l’un ni l’autre. Si, dans vingt ou trente ans, un anthologiste s’intéresse à la SF française de la fin du XXème siècle, qui nous dit qu’il ne retiendra pas en priorité Les particules élémentaires, Les racines du mal, Peplum, Truisme et Globalia  ? C’est peut-être dur à avaler mais ça n’a rien d’impossible. Cela dit, le dilettantisme est une caractéristique de l’âge d’or. Je crois que ça tient à la façon dont les auteurs de l’époque percevaient le genre : comme une ressource thématique et pas du tout comme une entité éditoriale close sur elle-même. C’est la grande différence avec le domaine américain.

ActuSF : Mais aussi, à mesure qu’on avance dans le siècle, on constate que beaucoup de ces auteurs n’ont pas simplement abandonné la SFF, mais carrément renié leurs écrits. Comment expliques-tu cette réaction pour le moins radicale ?
Serge Lehman : C’est une affaire qui ne concerne que deux auteurs : René Thévenin et Jacques Spitz. Mais c’est vrai qu’ils sont tous les deux très importants historiquement et que ça donne à leur attitude un relief particulier. Je n’ai pas d’explication toute prête. Ce que je remarque, c’est que Spitz était polytechnicien et que Thévenin a fini sa carrière au Museum d’histoire naturelle. C’étaient des gens de culture scientifique, l’un et l’autre. Or, il m’est souvent arrivé, au cours des années 90, de croiser des scientifiques amateurs de SF et quand je leur demandais pourquoi ils n’en écrivaient pas (cette absence-là m’a toujours paru l’une des grandes faiblesses de la SF française), leur réponse avait toujours quelque chose à voir avec la peur du ridicule, la peur d’être discrédité au sein des institutions où ils évoluaient. Il y a peut-être un lien.

ActuSF : Tu parles dans ta préface de réhabilitation, penses-tu vraiment que ce pan de l’Imaginaire français a été consciemment occulté ? Et si oui, le mécanisme est-il à rattacher à une purge politique, ou un phénomène un peu similaire à celui que le cinéma a connu avec la Nouvelle Vague ?
Serge Lehman : Occulté, oui, consciemment, non (quoi que le manifeste de Bernard Blanc, Pourquoi j’ai tué Jules Verne, pourrait être interprété comme le signe du contraire). Quand on regarde les cent premiers numéros de la revue Fiction, c’est à dire la période 1950-1960, on trouve une foule d’études et d’articles parfois très pointus sur l’âge d’or. Pratiquement tous les auteurs importants sont recensés. On trouve des rééditions aussi, dont la plus mémorable est peut-être La fin d’Illa de Moselli. Il y a même, aux tout débuts de la revue, quelques lettres de lecteurs qui disent : « hé, mais je me souviens, moi, de Jean de la Hire, la SF n’a rien de nouveau ! » Et à partir des années 70, la plupart des collections spécialisées reprennent des classiques – pas beaucoup – en s’appuyant sur L’encyclopédie de Versins et le Panorama de Van Herp (sauf J’ai Lu et Pocket). Il ne faut pas oublier non plus que Klein, quand il a créé “Ailleurs & Demain”, a immédiatement ajouté à sa collection courante une série dorée où il a réédité Bruss, Spitz, Thévenin, Brémond et Wersinger. Donc, le travail de mémoire a été fait. Je crois qu’il y a eu deux problèmes : sur le plan littéraire, rééditer les textes anciens à côté de nouveautés signées Philip K. Dick, J. G. Ballard ou Michel Jeury était méritoire mais suicidaire ; les lecteurs ne pouvaient en conclure qu’une chose – que la SF française ancienne était ringarde et de droite ce qui, à l’époque, équivalait à une condamnation à mort. Et je crois aussi que L’histoire de la science-fiction moderne de Jacques Sadoul a accentué le malentendu. J’en parle en connaissance de cause : ce livre a été une référence constante pour moi quand j’avais entre dix et vingt ans, et comme il a connu deux éditions, en 1974 et 1984, je ne suis sans doute pas le seul. C’est tout à fait normal, d’ailleurs, c’était un guide de lecture absolument merveilleux. Mais il faut bien reconnaître que son postulat de base, c’était que la science-fiction était née dans les pulps américains, point. Et puis, c’était un essai grand public alors que les livres de Versins et Van Herp s’adressaient aux spécialistes. Enfin, il ne faut pas oublier que les trente-six volumes thématiques de la Grande Anthologie du livre de poche, qui ont joué un rôle considérable dans la pédagogie de la SF en France, ne comprenaient que des nouvelles anglaises ou américaines Si on met bout à bout toutes ces déterminations, on voit assez bien comment le refoulement s’est opéré. Il n’y a pas eu de purge, plutôt une sorte de représentation en demi-teinte, genre : « ouais, d’accord, il y a eu une espèce de SF française après Jules Verne, quelques dizaines de textes réacs sur lesquels les spécialistes font des fiches… ». Plutôt une absence de représentation, en fait. Si on compare avec le moment présent, les œuvres ont une chance d’être mieux reçues aujourd’hui : l’emprise du politique sur la réception a pratiquement disparu et, sur le plan esthétique, les dix dernières années nous ont refamiliarisés avec leur style via l’uchronie, la SF historique et le steampunk (je me demande d’ailleurs si le succès de ces sous-genres ne devrait pas être interprété comme un retour du refoulé…).

ActuSF : As-tu eu le sentiment de faire un peu ici la chronique d’un rendez-vous raté ?
Serge Lehman : C’était mon idée de départ, ce qui explique la comparaison systématique que j’établis avec la SF américaine dans le paratexte ; j’ai traité le sujet sous l’angle du potentiel, en soulignant les promesses, les germes qui ne s’étaient pas développés : « regardez ce qui aurait pu se passer si… ». Ça me paraissait être l’approche la plus fertile. Mais quand l’antho est sortie, j’ai constaté que l’effet de masse avait agi sur moi et que mon point de vue s’était transformé. D’abord, le bon système de référence, ce n’est pas l’Amérique, mais l’Angleterre – et là, vraiment, la SF française n’a à rougir de rien, les corpus sont tout à fait équivalents au moins jusqu’en 1940 (après cette date, beaucoup d’auteurs anglais travaillent pour le marché américain et la disjonction s’opère d’elle-même, avec Clarke en particulier ; et puis, ici, il y a la guerre qui crée quand même une saignée). Mais même sans ça, je veux dire indépendamment de toute comparaison, j’ai appris à apprécier la valeur intrinsèque du corpus. Il y a vraiment quelque chose, une recherche, une tentative pour créer du nouveau, même si c’est très difficile. Les auteurs français de l’époque ont du mal à penser l’avenir et à rénover leurs représentations de la technoscience mais ils essaient et je trouve ça à la fois émouvant et fascinant. Je suis aussi devenu plus sensible à la continuité entre l’âge d’or et l’après-guerre. Chez beaucoup d’auteurs modernes, Carsac, Wul, Sternberg, le premier Jeury et même Klein, je sens une trace, une empreinte qui fait le lien. Elle n’est pas forcément consciente mais elle est là. Dans les années 70, elle se voit à l’œil nu dans certains textes d’Andrevon et aujourd’hui, il me semble que quelqu’un comme Bordage, dans Les fables de l’humpur ou Les derniers hommes, la porte encore… Alors, non, pas un rendez-vous manqué ; plutôt la mise à jour d’une source qui continue de nous irriguer par des voies détournées. Cela dit, il n’est pas question d’enjoliver le tableau a posteriori  : la première SF française a presque complètement shunté le problème de l’anticipation à long terme – ça va de pair avec son pessimisme – et sur le plan formel, il est clair qu’elle n’a pas réussi à se constituer en culture autonome, à se forger un langage propre. Elle est restée, en gros, une succursale excentrique du roman bourgeois. Il y a quelques œuvres qui sont à la limite, on sent qu’il suffirait d’un rien pour que ça bascule du bon côté, certains textes de Moselli, de Spitz… mais au moment de franchir le pas, ils reculent.

ActuSF : Est-ce que ce pas non-franchi a titillé l’uchroniste ?
Serge Lehman : Oui, bien sûr. Après tout, j’ai commencé à m’intéresser au sujet à l’époque où je jetais les grandes lignes de Metropolis. On verra s’il en reste quelque chose quand le roman sortira.

ActuSF : Tu parlais tout à l’heure du dilettantisme des auteurs de l’époque. Est-ce que finalement ça n’était pas une attitude assez saine ? Considérer la SF comme une "succursale excentrique du roman bourgeois" était peut-être le meilleur moyen d’éviter la ghettoïsation ? Et dans ce cas, est-ce qu’on ne met pas le doigt sur un paradoxe, à savoir que la SF ne peut exister que dans une niche, même si cette niche nous fait pester ?
Serge Lehman :C’est une analyse qui existe déjà, y compris dans le monde anglo-saxon. Certains historiens, certains critiques pensent que les pulps ont fait plus de mal que de bien à la science-fiction – qu’avant eux, elle était un courant tout à fait honorable de la littérature générale, un courant où s’illustraient de grands auteurs comme Wells, Rosny, Zamiatine, Kipling, Huxley, Maurois… Qu’elle aurait, en somme, réduit à la fois son audience, sa qualité littéraire et sa portée philosophique à partir de Gernsback. Personnellement, j’ai un très gros doute là-dessus. Il est clair qu’on peut décrire le processus de cette manière – mais alors, comment expliquer que la culture qui a inventé les pulps soit encore dominante quatre-vingts ans plus tard ? Et je ne parle pas simplement de force de frappe commerciale. Que je sache, sans les pulps, on n’aurait jamais eu Lovecraft, Bester, Dick ou Lafferty… pour ne citer que les noms qui me viennent en premier. Le raisonnement vaut aussi pour la SF britannique : jusqu’aux années 30, on y trouve des choses à peu près équivalente à ce qui se passe ici, en France. Mais dès qu’elle s’arrime au système éditorial américain, voilà Arthur C. Clarke, John Wyndham, Erik Frank Russel et dix ans plus tard, la génération Aldiss-Ballard-Moorcock (je simplifie mais c’est quand même ça). Bon, de toute façon, ce chapitre-là de l’histoire de la science-fiction mondiale est clos et peut-être que le paradigme qui émerge en ce moment, c’est le retour du dilettantisme. On verra.

ActuSF : Est-ce que tu ne penses pas que si la science fiction a trouvé plus d’écho Outre-Atlantique c’est aussi pour des raisons qui tiennent à la langue ?
Serge Lehman : La question de la langue est fondamentale mais elle concerne d’abord la science-fiction comme phénomène esthétique – l’invention d’une forme qui permette de traiter des sujets comme le grand futur, l’impact des technosciences sur la culture ou le point de vue non-humain avec un maximum d’intensité. Il est clair que ce sont les auteurs américains qui ont créé cette forme et lui ont donné ses modèles canoniques, même si certains textes de Rosny, La mort de la Terre, par exemple, y parviennent par leurs propres moyens. C’est curieux, on retombe sur Rosny… Mais regarde comme son lexique fonctionne encore aujourd’hui, regarde – ou plutôt écoute – comme les noms résonnent : Xipéhuz, Moedigen, Ferromagnétaux, Zoomorphes, Ethéraux. C’est une sorte de miracle pour la langue française, ça prouve que c’est possible – dès la fin du XIXème siècle ! Enfin, pour en revenir à ta question, je crois que la grande différence avec les Etats-Unis tient au fait que les auteurs, là-bas, se foutent complètement d’intégrer ce qu’on appelle ici la “haute littérature”. Ils ne sont sous l’emprise d’aucun tropisme, d’aucun modèle, ils assument la dynamique interne au genre, et accepte de la suivre où qu’elle mène. C’est cette indépendance qui leur permet de se penser comme les membres d’une culture autonome, dotée de son propre système de valeurs (en France, pour trouver une attitude équivalente, il faut plutôt regarder du côté des surréalistes). Ce n’est qu’à partir des années 60, avec le travail critique de gens comme Damon Knight, que la question du retour au mainstream se pose. Mais à ce moment-là, ce n’est plus un problème, la SF compte des dizaines de milliers de textes, elle a, pour ainsi dire, achevé son autocréation.

ActuSF : On est toutefois frappé en lisant les textes de l’âge d’or français, de voir qu’il existait au début du siècle une foule de supports susceptibles de les publier. Que sont devenues toutes ces revues ?
Serge Lehman : Une foule, c’est peut-être beaucoup dire. Les auteurs de l’époque avaient à leur disposition l’arsenal du roman-feuilleton, donc de la presse populaire, et quelques revues plus haut de gamme, l’équivalent des slicks américains. Lectures pour tous et Je sais tout, entre autres. Il y avait aussi des magazines spécialisés dans le reportage géographique et la vulgarisation, comme Le journal des voyages et bien sûr Sciences et Voyages, ainsi que de nombreux journaux pour enfants, comme ceux des Offenstadt où Moselli travaillait comme un forçat. Enfin, c’était la presse de l’époque, telle qu’on la connaît, il n’y a pas de surprise. En tant que système industriel, elle a sombré entre la fin des années 40 et le début des années 50, en même temps que l’édition en fascicules.

ActuSF : Est-ce que, justement, l’incapacité de la SFF de l’époque à se constituer en un mouvement littéraire cohérent, ne proviendrait pas, en partie, de cette multiplicité des supports ?
Serge Lehman : Il faut poser la question à l’envers : comment se fait-il que dans toute cette profusion, les éditeurs français n’aient pas pensé à publier des pulps, c’est à dire des revues thématiques, où la SF aurait pu s’autonomiser ? Je suis loin d’être un spécialiste mais il me semble que le feuilleton, qui était l’unité de base de la fiction populaire en France, a empêché cette émergence alors qu’aux Etats-Unis, où la nouvelle jouait un rôle fondamental, les pulps étaient un aboutissement presque inévitable. Il y a eu quelques tentatives pour lancer des revues de nouvelles en France mais elles ont toutes échoué et aujourd’hui encore, le format court a mauvaise réputation donc c’est une structure lourde. Mais on est bien obligé de noter aussi que dans les collections de romans populaires, la SF est restée noyée dans le cadre plus général de l’aventure exotique ou mystérieuse alors que le roman policier a très vite possédé un cadre éditorial propre avec “Le Masque”. Finalement, ça nous renvoie à ce que je te disais tout à l’heure. Même après le manifeste de Renard sur le merveilleux-scientifique, les auteurs de l’époque voyaient, je crois, la SF comme un réservoir de thèmes plutôt que comme un genre littéraire en soi. Peut-être même, pour certains d’entre eux, comme une sorte de littérature expérimentale. Il y a quelque chose de ce genre chez Régis Messac quand il fonde la première collection spécialisée, “Les Hypermondes”, en 1935. Pour être tout à fait complet, il faut noter que Georges H. Gallet – le futur directeur du Rayon Fantastique – avait réussi à convaincre les éditions Hachette de lancer un magazine de science-fiction à la fin des années 30. Il aurait dû s’intituler Conquêtes et il y a eu un numéro zéro. Mais la guerre a éclaté et évidemment, ça n’a pas été plus loin. C’est une chose qu’on aurait tort d’oublier : le développement de la SF française a été entravé deux fois, par deux guerres mondiales, et pas seulement sur le plan de la relation à la science, à l’avenir ou à la modernité. Les hommes mouraient, les appareils économiques étaient détruits. En soi, c’est presque une explication suffisante.

ActuSF : Dans la présentation que tu fais de Maurice Renard, tu parles de deux périodes dans sa vie, l’une où, étant rentier, il pouvait se permettre des fictions plus exigeantes, et l’autre - après sa banqueroute - où il avait dû se résoudre à faire de l’alimentaire. Finalement ça n’a pas beaucoup changé ?
Serge Lehman : C’est le problème éternel depuis qu’il y a des écrivains professionnels, c’est à dire depuis le XIXème siècle. Et pas seulement dans le domaine de la science-fiction.

ActuSF : Au-delà du clin d’œil, ça sous-entend que le paysage de l’édition SF était assez diversifié au cours de ces années. Est-ce que tu pourrais nous donner une image plus précise de ce qu’il était entre les années 1900 et pendant l’entre-deux guerres, où tout finalement semble s’être joué pour le genre ?
Serge Lehman : Je crois qu’avec ce que j’ai dit plus haut, j’ai fait le tour de la question telle qu’on peut l’évoquer dans une interview. Et puis, encore une fois, je ne suis pas un spécialiste. Du côté des écrivains populaires : le feuilleton, les magazines de tous ordres et les collections de romans et de fascicules à bon marché dont certaines sont quasi-spécialisées, comme Les récits mystérieux ou Voyages et aventures. Du côté des écrivains lettrés, quelques revues plus relevées, une anthologie périodique qui a accueilli pas mal de textes intéressants, Les Œuvres Libres, et à peu près toutes les maisons d’édition de l’époque mais de façon diffuse, non-concertée – en particulier Gallimard où Jacques Spitz a publié les deux tiers de son œuvre. L’affaire des Hypermondes de Messac et celle du magazine Conquêtes prouve qu’à partir du milieu des années 30, la SF française était en voie d’autonomisation. La guerre et l’occupation ont tout retardé de dix ans – encore un sujet d’uchronie.

ActuSF : Est-ce que ça vient de toi et de la sélection que tu as opérée, ou la plupart des textes de l’époque baignent vraiment dans une sorte d’anti-cléricalisme ?
Serge Lehman : Non, ça ne vient pas de moi. Je ne sais pas. L’anthologie couvre pratiquement un siècle, c’est un temps très long et les attitudes changent sur le sujet. La prochaine fois que je resurvolerai le livre, je ferai attention mais dans mon souvenir, le seul personnage de clerc marquant est le père Ravennes des Dieux rouges et je lui trouve une certaine grandeur.

Eric Holstein