Interview de Valerio Evangelisti
( 1 )
de Valério Evangelisti
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Valério Evangelisti
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : novembre 2001

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Auteur célèbre de la saga de l’inquisiteur Nicolas Eymerich, Valerio Evangelisti a lancé un cri d’alarme sur la récupération de la science fiction italienne par l’extrême droite. Une rencontre pour faire le point sur la situation.

Actusf : L’extrême droite est-elle réellement en train de récupérer la SF en Italie ?
Valerio Evangelisti : La récupération de la SF n’est en fait qu’un des exemples de ce qui se passe vraiment en Italie. La situation est en fait plus grave que ça. Il y a une destruction du milieu culturel général en faveur de l’extrême droite la plus raciste et sale que vous pouvez imaginer. La SF a été récupérée par des individus qui en étaient déjà maîtres dans les années 80. A cet époque là, l’extrême droite n’avait pas de terrain d’expression , elle a détourné des personnages et des auteurs SF tels que Tolkien ou Lovecraft en les cataloguant nationalistes. Elle s’est ainsi bâtie toute une culture. Aujourd’hui encore, pendant un match de foot en Italie, on trouve des portraits de barbares comme Conan à côté des croix gammées et des croix celtiques. Cette récupération systématique s’est calmée dans les années 90, par contre aujourd’hui, pour rattraper leur retard, les éditeurs n’hésitent pas à sortir des textes beaucoup plus virulents et ouvertement fascistes et nazis.

Actusf : Que pensez-vous du fait que les ventes de SF baissent en Italie ?
Valerio Evangelisti : Ca ne me touche pas franchement car je ne suis pas véritablement dans la catégorie des auteurs de SF. Je m’adresse à un lectorat beaucoup plus large en Italie. On peut quand même considérer que c’est inquiétant car cela est révélateur de plusieurs phénomènes comme l’absence d’alternatives qui aideraient à s’en sortir. Nous n’avons plus la faculté de lire de façon critique le présent. Nous n’avons qu’accès au cinéma ou a la pub, la SF littéraire s’est considérablement appauvrie. Les œuvres littéraires américaines imitent aujourd’hui le monde visuel alors qu’elles étaient précurseurs auparavant. Les jeunes n’ont plus besoin de chercher la SF dans les bouquins puisqu’ils la trouvent partout autour, comme dans les jeux vidéos (ce que je comprends d’ailleurs, je ne critique pas le fait qu’ils se dirigent vers le plus ludique). La littérature a donc perdu de son pouvoir.

Actusf : Est-ce que vous pensez qu’une manifestation comme les Utopiales peut aider la SF Italienne ?
Valerio Evangelisti : Je crois que oui, mais la SF italienne est aujourd’hui une chose si pauvre en soi que je ne sais pas si cela pourra la sauver. On espère être aidé de l’étranger. Je suis un peu anti-patriote mais je souhaiterai des sanctions européennes contre l’Italie.

Actusf : Vous avez un point de vue très pessimiste, avez-vous l’impression que l’Italie a atteint un point de non retour ?
Valerio Evangelisti : Il y a une protestation populaire très vive mais sans aucune expression sur les plans culturels et politiques. Je suis un peu étonné de la lâcheté des intellectuels italiens qui n’osent pas dénoncer ce qui se passe actuellement dans leur pays. Mon article dénonçant cette situation politique publié en France dans le Monde Diplomatique* n’a pas été traduit en Italie.

Actusf : Cela signifie-t-il qu’une censure s’est installée en Italie ?
Valerio Evangelisti : Il s’agit plutôt d’une autocensure, on se sent comme dans les pattes d’une araignée, on n’ose pas parler de peur d’être dévoré. Beaucoup d’intellectuels avaient des positions très fermes avant Berlusconi mais restent totalement silencieux aujourd’hui. Umberto Ecco par exemple que j’ai beaucoup admiré par le passé ne fait que critiquer une partie du Gouvernement qu’il traite de mafieux sans s’attaquer pour autant au réel nœud du problème : la politique. Cette thématique totalitaire qu’on ne trouve aujourd’hui en France que sur Minute ou les tracts du Front National, est affichée en Italie sur les premières pages des plus grands quotidiens nationaux. On y lit par exemple des idées racistes ou antisémites, le tout tacitement appuyé par l’Eglise.

Actusf : On a un peu l’impression que vous êtes la seule voix à s’élever contre cette situation. Est-ce vrai ou y a-t-il d’autres mouvements d’opposition ?
Valerio Evangelisti : Non il y a d’autres personnes mais nous restons quand même une minorité. On ne trouve pas d’intellectuels italiens de premier plan et je suis un peu obligé de m’y substituer.

Actusf : Lors de la conférence d’hier sur l’Histoire dans la SF, vous nous avez dit "Lorsque je parle du passé je parle du présent ; lorsque je parle du futur je parle du présent" ; est-ce que dans vos romans vous essayez toujours d’interpeller vos lecteurs sur la situation actuelle ?
Valerio Evangelisti : Je joue en général un jeu très ambiguë. J’essaie de faire frémir mes lecteurs en les faisant s’identifier à une psychologie qu’ils ont déjà inconsciemment en eux, mais qu’ils ne reconnaissent pas. J’essaie de les rendre conscients de leur côté obscur. Les gens qui lisent les aventures de Nicolas Eymerich se demandent en fermant le livre comment ils ont pu avoir de la sympathie pour le personnage principal.
Lorsque j’ai eu le plaisir de rencontrer mes lecteurs, je me suis rendu compte que ce sont des gens vraiment bien. Moi je sais que j’ai un côté Eymerich en moi. Eux apparemment ne l’ont pas ou au moins ont su faire la part des choses. Ils comprennent toujours le sens du jeu. Personne ne me prend vraiment pour un fasciste en Italie. Ils comprennent l’ambiguïté et la nécessité de chercher le côté sombre de notre personnalité pour trouver la voie.

Actusf : Un recueil de vos nouvelles est récemment paru en France**. On y trouve pas mal de nouvelles assez dures, peut-on dire pour autant que vous êtes un auteur engagé ?
Valerio Evangelisti : Je dois dire que je n’aime pas écrire de manifeste même si j’ai été pendant toute ma vie un militant d’extrême gauche. J’aime écrire des récits politiques mais sans rapport avec la politique électorale. Je ne veux plus, comme par le passé, écrire à la première personne et indiquer aux gens une voie à suivre. Je voudrais plutôt favoriser l’émergence de mouvements intellectuels réfléchissant sur la situation actuelle, mais qui ne soient pas colonisés par telle ou telle tendance, qu’elle soit majoritaire ou d’opposition. Tout ce que j’écris n’a pour seul but que d’amener les gens à réfléchir sans pour autant leur donner d’orientation, je n’ai pas de mode d’emploi de la révolution.

Actusf : Un roman est-il une manière plus subtile qu’un manifeste d’interpeller les gens et de les faire réagir ?
Valerio Evangelisti : Oui et j’ai vu que ça fonctionne. Je ne peux parler que d’un exemple que je connais mais j’ai une mailing list de 200 à 300 de mes lecteurs les plus acharnés et je vois qu’ils ont très bien compris ma démarche. Lorsque je fais parler Nicolas, ce personnage à la fois horrible et fascinant, c’est un défi à l’intelligence personnelle des gens qui doivent pouvoir faire la part des choses. Je n’ai pas de discours idéologique à apporter aux gens sinon le doute.

Actusf : Vous mettez donc en garde …
Valerio Evangelisti : Oui, je regarde ce qu’il y a à l’intérieur du pouvoir, même ce qu’il y a de beau ou de fascinant. Vous savez moi je suis toujours impressionné par la croix gammée, c’est un symbole qui a de l’attrait même s’il ne faut jamais oublier ce qu’il y a derrière. J’ai donc choisi un personnage nazi qui me ressemble un peu mais qui ressemble surtout au côté obscure de chacun. En faisant intervenir ce personnage c’est un peu une manière de vacciner contre cette situation.

Actusf : Est-ce que dans un futur proche vous ne craignez pas qu’il y ait un risque de ne plus pouvoir faire paraître les aventures de Nicolas Eymerich en Italie ?
Valerio Evangelisti : Avec mes éditeurs je crois que non. Par contre notre Président du Conseil Sylvio Berlusconni a compris qu’il y a très peu de gens qui lisent mais beaucoup de gens qui regardent la télé. J’ai donc beaucoup de difficultés à transposer Eymerich du papier à l’image. On m’a déjà acheté les droits quatre fois, mais en me demandant souvent d’ôter toute référence à l’Eglise. Je devais donc mettre en scène un Inquisiteur privé : c’est de la connerie la plus totale !
Je n’ai par contre aucun doute sur la survie du livre qui reste un outil très marginal par rapport à l’image.

Actusf : On connaît de vous en France surtout la série de l’inquisiteur et on a l’impression qu’elle peut être sans fin. Jusqu’où pensez-vous écrire du Nicolas Eymerich ?
Valerio Evangelisti
 : En Italie pour l’instant il n’y en a que huit, mais vu que c’est autobiographique, il devrait bientôt y en avoir une vingtaine. A ce moment là vous me trouverez peut-être beaucoup moins sympathique. C’est en tous cas une espèce de confession. J’ai également un autre personnage présent dans quelques nouvelles. Il n’est pas aussi abouti qu’Eymerich mais devrait bientôt faire l’objet d’un roman en Italie. Il est aussi violent mais fait très bien la différence entre le bien et le mal. Il se trouve très ennuyé en voyant autour de lui beaucoup de gens persécutés. Ce prochain roman s’intitule RED FLAG en référence à groupe de punk rock que j’ai beaucoup écouté dans ma jeunesse

Actusf : Parlons musique justement parce que dans le recueil de nouvelles dans lequel apparaît votre nouveau personnage, toutes les nouvelles portent un nom de groupe de rock. Qu’est ce que représente pour vous la musique ?
Valerio Evangelisti : Ca a pour moi une importance capitale. Je ne suis pas quelqu’un qui écrit en écoutant de la musique. Je l’écoute avant. J’essaie après de retranscrire les sensations qu’elle m’a procurée. J’ai un passé très étrange. Je n’étais pas exactement punk mais quelque chose de très semblable. J’ai gardé la barbe parce que le rêve de ma vie était de ressembler au Clint Eastwood des premiers westerns. J’ai fait parti, dans les années 70 en Italie des mouvements gauchistes culturels. Dans les années 80 je suis allé régulièrement écouter en Angleterre les plus grands groupes de Punk. Aujourd’hui j’ai arrêté mais je sais que tout ce que j’écris est fortement imprégné de la musique Heavy Metal parce que c’est elle qui me procure les images les plus fortes.

Actusf : Vous même vous êtes musicien ?
Valerio Evangelisti : Non malheureusement. J’aime écouter mais ne peux pas jouer. J’adore le rock, je trouve que c’est ce qui est le plus proche de ma personnalité.

Actusf : Le titre français Métal Hurlant est-il une traduction exacte du titre original et une référence à la revue mythique ?
Valerio Evangelisti : Tout à fait car j’étais très fan de ce magazine et suis resté très ami avec les gens qu’ils l’ont fait comme Dionnet ou Caro. C’est un hommage à ce type d’univers particulièrement délirant.

Actusf : Quels sont vos projets ?
Valerio Evangelisti : Je vais continuer à faire ce que j’ai fait jusqu’à présent. En Italie il y a le roman de mon nouveau personnage qui va sortir. Après il y aura un nouveau Eymerich. Je voudrais ensuite me consacrer au film sur Nicolas car cette fois j’ai vendu les droits pour 300 francs à un ami en France avec qui je vais travailler. Si on trouve un producteur, on va faire ce film en français. Je prévois également de ressortir en l’intégrale du premier tome de ses aventures.

* Le Monde Diplomatique Octobre 2001 " L’extrême droite investit la science-fiction "
** Titre du recueil : Métal Hurlant chez Rivages

Jérôme Vincent, Xavier Vernet