Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - Janvier 2014
de Nnedi Okorafor et Peter David
aux éditions

Auteurs : Nnedi Okorafor , Peter David , Jean-Pierre Pécau , Fred Duval , Olivier Gechter , Jasper Fforde , Victor Dixen , Gabor , Edgar Rice Burroughs , Rod Rees , Raule , Robert Greenberger , Connie Willis
Date de parution : janvier 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : A vos claviers
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

Le Mystère du Hareng saur de Jasper Fforde
 
Avec "Le Mystère du Hareng saur" (Fleuve Noir), Jasper Fforde nous entraîne dans la sixième aventure de son héroïne Thursday Next (enfin l’une d’entre elles), encore une fois dans le Monde des Livres qui est au bord de la guerre. J’avais déjà parlé de cette série unique et délirante à l’occasion de la sortie des deux premiers volumes en 2005 sur cette Terre parallèle à la nôtre, dont l’évolution s’est passée fort différemment sur certains points : les moyens de transport sont des dirigeables et des tubes traversant le globe, les animaux de compagnie des dodos reconstitués, les Néandertaliens le fruit d’une expérience militaire ratée, un monde dans lequel la guerre de Crimée continue toujours entre la Russie tsariste et l’Angleterre républicaine mais où, surtout, la littérature est l’élément moteur de toutes les sociétés existantes, à côté de la passion pour les fromages de contrebande. Dans plusieurs des volumes suivants, Fforde nous fait vivre les enquêtes de Thursday Next dans le Monde des Livres où elle a été recrutée par la Jurifiction, autrement dit la police interne des livres, assurée par des personnages de romans afin d’empêcher toute modification des livres, dont Miss Havisham (l’héroïne des Grandes espérances, de Dickens) est l’un des agents les plus expérimentés. D’autres personnages inoubliables font partie de la Jurifiction comme le patron de la Bibliothèque qui contient tous les livres écrits ou à écrire, dans toutes leurs versions, ébauches, brouillons etc., le très cultivé « Chat de l’Autorité unitaire de Warrington », ainsi nommé depuis la réorganisation administrative du Cheshire, ce qui ne l’empêche pas de sourire, ou le commandant Bradshaw, marié à une fort sympathique gorille. Et c’est ainsi que nous avons fait la connaissance d’une autre Thursday Next, assez incompétente, sa doublure du Monde des Livres, celle qui joue son rôle dans ses livres... Alors que l’originale a mystérieusement disparue, c’est cette malheureuse qui va être chargée par le commandant Herring de l’enquête sur le crash inexpliqué d’un livre sur l’île de la Fiction alors qu’elle est aussi (théoriquement la vraie) chargée de mener des négociations de paix entre le Roman Grivois et la Littérature Féminine... Comme vous le voyez Jasper Fforde reste dans cette ligne d’humour britannique loufoque à la Monty Python qui nous réjouit tant. Ce livre est totalement impossible à résumer tant l’action est riche et complexe, avec de fort beaux passages comme celui du choc ressenti par la Thursday livresque lorsqu’elle découvre le "vrai" monde ou ses sentiments vis-à-vis de ce séducteur transi qu’est Whitby. De plus, l’auteur met son immense culture littéraire au service du roman qui est débordant d’allusions et de clins d’oeil tous plus drôles les uns que les autres - les Hommes en Plaid qui pourchassent notre Thursday sont irrésistibles, le conflit entre la Science-Fiction et l’Horreur ou la guerre civile au sein de la Fantasy nous font sourire - et de jeux de mots sur les noms - le Bar Barisme, réputé pour son ambiance morose, par exemple -, sans compter la satire grinçante de notre société basée sur la consommation et les chiffres - le Lecturomètre, qui donne les nombres de lecteurs et donc permet de décider si un livre doit rester disponible ou recyclé, évoque irrésistiblement certaines pratiques, idem pour le genre littéraire récemment apparu que constituent les Manipulations Comptables - et des dérives de l’administration et de la politique - ah, l’île des Notes de frais des députés... Je me dois de saluer le travail remarquable de traduction effectué par Jean-François Merle qui a dû beaucoup rire en lisant le roman mais ne pas s’amuser autant lorsqu’il fallait trouver des équivalents en français aux tours de force sémantiques de Jasper Fforde : mission parfaitement remplie ! Un roman qui devrait être remboursé par la Sécurité Sociale comme remède à la sinistrose mais je conseillerai à ceux d’entre vous qui ne connaissent pas encore Thursday Next de lire au moins les deux premiers romans de la série avant de se plonger dans celui-ci pour une meilleure compréhension de l’action.
 
 
 
L’Homme-nuit (Isabellae -1) de Raule et Gabor
 
Dans le cadre du rattrapage de mes lectures en retard pendant les vacances, et des regrets a posteriori de ne pas les avoir effectuées plus tôt, figure en très bonne place l’album de BD de Raule et Gabor, le tome 1 intitulé "L’Homme-nuit" d’"Isabellae" (Le Lombard). Nous y suivons, dans le Japon féodal de 1192, la quête d’Isabellae, guerrière et mercenaire au sabre redoutable, pour retrouver sa soeur Siuko, disparue sept ans plus tôt lors de la défaite de Dan-no-ura. Outre qu’elle voyage accompagné du fantôme de son père, grand soldat mort lors de cette bataille, Isabellae - au prénom fort peu japonais - présente une autre caractéristique tout aussi peu nipponne : elle a les cheveux aussi roux que ceux de sa "sorcière" de mère, elle aussi disparue mais suite à son exécution... La route d’Isabellae va croiser celle d’un beau jeune bandit très chevaleresque et celle d’un apprenti moinillon qui l’accompagneront jusque dans un village aïnou où Isabellae rencontrera l’étrange homme-nuit. Le scénario est fort bien tourné, avec des premiers éléments d’indices pour que nous comprenions qui est Isabellae et ce qu’il faut de fantastique pour rendre le récit prenant. Quant au dessin, il est magnifique, rendant bien l’action et les décors du Japon ancien - certains personnages comme ceux de la case centrale de la p. 12 sont particulièrement bien expressifs, le lecteur ressent leur trouille ! De plus Raule & Gabor ont un humour à froid très drôle qui rajoute au plaisir de la lecture de cet album. Je n’ai pas encore lu le tome 2 dont je vous dirai si il tient les promesses du premier.
 
 
 
Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor
 
Il m’arrive, trop rarement à mon goût, de découvrir un livre d’une originalité et d’une puissance incomparables : c’est ce qui vient de se passer avec "Qui a peur de la mort ?" de Nnedi Okorafor (collection Eclipse de Panini). L’auteure est une Américano-Nigériane qui connaît bien les traditions africaines, en particulier celles des Igbos qui sont la tribu d’origine de ses parents et de toute sa famille, ce qui lui permet de nous offrir une vision unique, "de l’intérieur" si j’ose dire, de l’Afrique et de ses problèmes actuels, de leurs origines et de leurs solutions éventuelles.
L’auteure nous emmène dans une Afrique d’un futur indéterminé - on ne connaît plus que des bribes légendaires du passé -, ravagée par la sécheresse, où il est écrit dans le Grand Livre que les Okekes, noirs qui furent les premiers habitants, sont par naissance les esclaves des Nurus, issus des étoiles, à la peau couleur du soleil, en punition par la déesse Ani de quelque chose d’affreux qu’ils commirent. Et les Okekes n’en finissent pas de payer pour la "faute" de leurs ancêtres car ils sont maintenant pourchassés et massacrés par les Nurus, guidés par un grand général et sorcier qui a décidé de "purifier" le pays. Le viol systématique fait partie des techniques employées pour briser le moral des populations, aux côtés des massacres et des mutilations... Les enfants du viol, les "ewu", sont ostracisés et méprisés par les deux peuples car n’appartenant à aucun et, étant des enfants de la violence, ils ne peuvent qu’apporter la violence à leur tour. C’est ce que découvrira Onyesonwu, cette jeune fille née d’un viol particulièrement atroce et particulièrement délibéré, comme nous le découvrirons, sauvée par la femme remarquable qu’est sa mère qui a survécu dans le désert avant d’être recueillie et épousée par un brave homme de forgeron dans un village. Le nom de notre héroïne signifie "Qui a peur de la mort ?" et Onyesonwu trouvera, outre l’amour en la personne de Mwita, un autre ewu qui est son compagnon destiné, et ses amies Binta et Luyu - qui sont devenues femmes en même temps qu’elle à l’âge de onze ans en étant excisées ! -, la réponse à cette question au cours du parcours personnel et initiatique, mais les deux sont intimement mêlés, qu’elle devra endurer afin d’accomplir ce à quoi elle était destinée dès sa conception, et même avant... C’est là que Nnedi Okorafor se révèle être un écrivain incomparable : elle mêle avec habileté des éléments de la science-fiction traditionnelle - technologie avancée comme les extracteurs d’humidité de l’air qui permettent de boire dans le désert ou quasi abandonnée dans cette Afrique post-apocalyptique comme les ordinateurs - aux croyances africaines les plus classiques - comme la sorcellerie qui fonctionne, l’initiation, les esprits animaux - ainsi qu’à ces réalités atroces de l’Afrique contemporaine comme le viol, les mutilations et tortures, les enfants-soldats, la famine ; certains passages sont d’une violence presque insoutenable (comme le viol de la mère d’Onyesonwu ou certaines scènes de mutilations ou de massacres). Et elle ne recule pas non plus lorsqu’il s’agit d’aborder le sujet du racisme, celui que chacun, quelle que soit sa couleur de peau, ressent et manifeste à l’égard de l’autre, la peur et donc la haine de celui qui est différent (dans le livre il y a quand même quelques braves gens qui n’en souffrent pas, aussi bien Nurus qu’Okekes). Ce qui m’a le plus étonné, c’est qu’apparemment la société africaine, telle que peinte dans ce roman, est imprégnée d’une violence et d’une permissivité sexuelle extraordinaires - par rapport à notre société occidentale en tout cas - mais qui sont considérées comme normales : on gifle ou on frappe jusqu’au sang sa meilleure amie lorsqu’on se dispute mais cela ne prête pas à conséquence et c’est la même chose pour explorer sa sexualité... Cette atmosphère donne une présence et une puissance incomparables, un réalisme unique, renforcé par des personnages à la personnalité toujours bien tracée, d’une humanité remarquable, qu’ils soient bons ou "méchants" : ils sont trop nombreux pour que je les cite mais que ce soient des sorciers, des guérisseurs, de simples soldats ou des enfants, ils sont remarquables de vie, avec quand même une mention spéciale pour le peuple des sables ! Quant au personnage principal, Onyesonwu, elle est touchante et attachante : sa naissance en a fait un monstre, et monstrueuse elle est puisque, effectivement, c’est une "eshu", une changeuse de forme qui peut devenir tout animal qu’elle souhaite ! Elle va découvrir ses pouvoirs, essayer de les maîtriser, de se venger de ceux qui lui ont fait du mal, de se faire des amis, d’être amoureuse, de vivre normalement jusqu’à ce que son destin s’accomplisse à partir du moment où elle est initiée, contrairement à la tradition qui veut que seuls les garçons puissent l’être. Nnedi Okorafor a une plume superbe, qui lui permet de nous faire ressentir toutes les émotions et les sentiments qu’éprouvent ses personnages, et qui a été fort bien traduite par Laurent Philibert-Caillat. Malgré sa noirceur (sans mauvais jeu de mot stupide !) et sa dureté, ce roman est en même temps, me semble-t-il, une leçon d’optimisme sur la nature de l’être humain, sa résistance et la possibilité de changer la société. Le livre est de plus servi par une couverture somptueuse de Joey HiFi ! Il s’agit là du roman de SF (mais en est-ce ?) ou de fantasy (mais en est-ce ?), en tout cas du plus beau, original et puissant roman que j’ai lu cette année écoulée, un roman qui vous prend "aux tripes", si je peux m’exprimer ainsi, et je comprends pourquoi il a reçu le "World Fantasy Award" en 2011 et a été nominé pour plusieurs autres prix. A découvrir immédiatement si vous avez envie de lire de la grande littérature !
 
 
 
Evariste d’Olivier Gechter
 
Après nous avoir régalé avec une aventure de super-héros steampunk pendant le Second Empire ("Le Baron noir" dont je vous avais parlé en février dernier), Olivier Gechter nous livre maintenant son premier roman, "Evariste" (Asgard), que l’on pourrait classer en "urban fantasy", avec la patte caractéristique de l’auteur à savoir un humour souvent caustique et toujours très drôle. Evariste Cosson est un brave garçon qui a décidé de monter sa start-up, dans des bureaux partagés d’un immeuble de La Défense, spécialisée dans un domaine d’avenir : un cabinet d’ingénièrie en consulting en occultisme industriel et commercial ! Et sa première vraie cliente est Nadine Clédard, superbe jeune femme entrepreneur, qui souhaite recruter des médiums (des vrais, avec un don) afin d’étendre les compétences - et surtout la facturation... - de son cabinet de voyance par téléphone. Evariste va bien entendu accepter et se mettre à chasser les talents parapsychologiques de la région parisienne en concevant un sortilège détecteur de variations de l’espace-temps et en soudoyant un esprit tentaculaire pour saisir les données sous Excel. Vu le nombre de candidats potentiels, il va embaucher un sorcier chimbu de Papouasie, émigré à Paris, pour l’aider à faire le tri, Gidéon Bomba, qui a une manière fort particulière de faire le café... Cette mission de recrutement va le faire entrer en contact, et en conflit, avec le très étrange Cercle des Arts Télésthésiques de la peu sympathique comtesse de L’Afféterie et de son fort antipathique secrétaire, Viktor Corlax. A partir de là, Olivier Gechter va nous entraîner avec Evariste dans une enquête sur des morts inexpliquées liées à des objets ensorcelés et des occultistes avides de puissance ; fort heureusement Evariste, quand il ne parle pas aux esprits de ses parents décédés mais toujours joignables par téléphone portable, peut aller se ressourcer dans le très curieux bistrot du très étrange M. Qwan, réfugié vietnamien (?), bistrot auquel il ne peut malheureusement accéder que le mercredi après-midi pour des raisons que je vous laisserai découvrir. L’auteur, et c’est l’un des attraits majeurs de ce roman, met en scène une galerie de personnages tous plus originaux, souvent loufoques, et attachants les uns que les autres - de la vieille maman voyante de Nadine aux candidats médiums divers ou aux amis d’Evariste, multicentenaires encore très verts -, les "méchants" sont de vrais méchants avec tout ce qu’il faut pour qu’on les déteste - Dolorès, la bonne sud-américaine tueuse, est formidable -, le mélange magie traditionnelle - nouvelles technologies prend bien et l’humour décapant d’Olivier Gechter est un vrai bonheur (sans compter les clins d’oeil divers dont ceux de certains intitulés de chapitres). De plus, et à titre tout à fait personnel, j’ai bien apprécié la toute fin du roman qui se déroule autour de la station de tram du Pont de Sèvres, lieu que je connais fort bien ! 
La couverture de Geoffrey Soudant est très réussie et parfaitement adaptée au roman. Le seul point négatif, et c’est la responsabilité de l’éditeur, est le nombre de fautes, coquilles et erreurs absolument époustouflant, au point de se demander si le directeur de collection, Denis Labbé, a même jeté un coup d’oeil au roman et au BAT... C’est fort dommage mais ne gâche pas le plaisir que nous donne ce roman très drôle et agréable à lire, bourré de trouvailles originales, avec un personnage central, Evariste, qui n’en est, je l’espère qu’à ses débuts et que nous retrouverons pour d’autre missions de consulting en occultisme industriel.
 
 
 
La Secte de Nazareth de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau
 
Depuis quelques années, album après album, Fred Duval et Jean-Pierre Pécau, avec de nombreux dessinateurs, nous régalent d’uchronies toujours fort bien pensées grâce à la série "Jour J" (Delcourt), qui a d’ailleurs été récompensée par le Prix ActuSF de l’Uchronie en 2011. Pour leur 15e album, nos scénaristes ont choisi un point de divergence qui est sûr de susciter des remous chez tous les chrétiens intégristes : en 33, c’est Barabas qui a été crucifié, le "Roi des Juifs" a lui été relâché car ce n’est qu’un pauvre fou... Sous la conduite de Jésus, les chrétiens ont renversé Hérode Agrippa, mené la révolte des Juifs contre les Romains et été écrasés lors de la prise de Jérusalem. En ce qui est pour nous 79, Rome est triomphante mais en proie aux attentats d’une poignée de chrétiens, les "poissons". Le prêteur Claudius et le centurion Gaius vont mener une enquête qui les conduira jusque dans la région de Naples où Jésus dispose d’une arme terrifiante. L’histoire est bien enlevée, plausible dans ses conséquences historiques mais la figure d’un Jésus utilisant le terrorisme et l’assassinat comme instrument de politique, faisant immanquablement penser à certain personnage déplaisant et fanatique disparu il y a peu au Pakistan, ne pourra que faire grincer nombre de dents... Un excellent album, avec des scènes et une philosophie (celle de Rome, efficace qu’on l’applique à Carthage ou aux "poissons") parfois dures, qui se lit d’une traite. A lire pour remettre la religion en perspective !
 
 
 
Printemps de Rod Rees
 
Il y a un peu moins d’un an sortait le premier volume de cette tétralogie du "Demi-Monde" de Rod Rees et j’avais été sidéré par la qualité de ce premier tome (partagé avec vous en février 2013). Fort heureusement nous n’avons pas eu trop longtemps à attendre pour changer de saison et, après "Hiver", nous découvrons le "Printemps" (les deux chez Nouveaux Millénaires).
Qu’en dire ? Rod Rees tient toutes ses promesses : ce deuxième volume non seulement continue de nous plonger dans l’atmosphère étouffante et perverse des villes de ce Demi-Monde virtuel que le super-ordinateur ABBA fait vivre, avec ses trente millions de personnages, les Dupes, le plus souvent tirés de profils de psychopathes. Avec EllaThomas, Norma Williams et Vanka Maykov, plus Joséphine Baker et Burlesque (dont nous avions fait la connaissance dans le premier tome, patron de bastringue répugnant mais qui se bonifie en se lavant) et une kyrielle d’autres personnages plus ou moins connus, nous nous réfugierons dans le "Quartier chaud" composé de Paris, Rome, Venise et Barcelone. Mais Robespierre et Torquemada, dirigeants de Paris, ont décidé de rallier Heydrich et la religion suprémaciste aryenne du nonHédonisme dont le pape est Aleister Crowley et seule la doge Catherine-Sophie (qui pleure toujours la disparition de son mari Potemkine) dispose d’une puissance et d’une richesse suffisantes pour s’opposer à ceux-ci. D’autant plus que les professeurs Michel de Notre-Dame et Nikolaï Kondratieff ont fait une découverte stupéfiante qui remet en question l’histoire du Demi-Monde telle que l’enseigne les nonHédonistes et donc la supériorité aryenne. De plus, nous allons découvrir l’ampleur des plans de Reinhard Heydrich pour conquérir et le Demi-Monde et le monde réel. Mais quel est ce monde réel de 2018,et celui de 2008, où évolue le professeur Septimus Bole, créateur du programme et donc démiurge du Demi-Monde ? Au cours des pages, il ne ressemble guère au nôtre sur certains points - le Centre de recherche de Cavor qui a explosé au Krakatoa en 1883 ? la Peste de 1947 qui a ravagé les Etats-Unis et porté au pouvoir le prêcheur Kenton ?- et nous apprendrons que, depuis la chute du météore (hommage à Wold Newton de P.J. Farmer), les Bole et d’autres, les Charismatiques noirs, sont devenus des ennemis de l’humanité qu’ils veulent asservir car inférieure... et leurs plans dans les deux (?) mondes visent à atteindre ce but. La trame du roman se complexifie donc encore pour notre plus grand plaisir et Rod Rees, avec sa culture et son humour - il renverse par exemple les poncifs en ayant les Anglais sales comme des cochons et les Français parangons de propreté corporelle p. 142, et je ne vous parle pas de la manière de protester et de défiler des femmes parisiennes... -, nous livre un deuxième volume aussi riche dans son intrigue et foisonnant de personnages historiques souvent pris à contre-emploi ou avec un décalage savoureux - le divin Marquis par exemple ou Machiavel - que le premier. Difficile de vous en dire plus sans déflorer ce roman dense et passionnant. A lire de suite pour échapper à la morosité ambiante !
 
 
 
All Clear de Connie Willis
 
Il y a un peu plus d’un an (octobre 2012) j’avais lu et partagé avec vous mon enthousiasme pour "Black Out" de Connie Willis (Bragelonne), roman de voyage temporel faisant partie de cette grande saga des recherches menées par le département d’histoire de l’université d’Oxford, sous la direction du professeur Dunworthy, roman couronné avec sa suite par le Nebula et le Hugo. Suite qui est justement sortie en français cet été et que j’ai lu avec quelque retard : "All Clear" (toujours chez Bragelonne) est tout aussi passionnant que "Black Out". 
Nous y retrouvons Polly Churchill (avec sa couverture de vendeuse dans un grand magasin normalement épargné par les bombes), Merope Ward (qui a rejoint Londres suite à différentes mésaventures impliquant les épouvantables enfants Hodbin...) et Michael Davis. Tous trois vont essayer d’abord de se rejoindre puis de réussir à s’échapper de ce Londres où ils ne devraient plus être en essayant de communiquer avec Oxford via des messages dans les journaux que leur département pourra lire dans l’avenir. Avec brio, par petites touches, grâce à des chapitres se déroulant à différentes époques de la guerre et de l’après-guerre, Connie Willis nous montre les modifications involontaires apportées à l’histoire par ces trois protagonistes, auxquels se rajoutent ceux de M. Dunworthy qui rejoint le Londres de 1940. Elle nous fait partager non seulement l’angoisse de nos trois historiens, celle de rester coincés à une époque qui n’est pas la leur et surtout de devoir vivre dans un monde qu’ils auraient modifié et où Hitler aurait gagné à cause d’eux, mais aussi de Colin qui est, lui, resté à Oxford et cherche à récupérer Polly à travers les années. Nous apprendrons au cours du livre, en même temps que les protagonistes, la nature et la cause du décalage temporel qui a entraîné ces altérations, la manière dont le "continuum" en quelque sorte s’auto-répare. Et c’est l’une des grandes forces de ce roman que de nous pousser à nous interroger sur la nature du temps en maniant les paradoxes temporels avec maestria, nous entraînant inexorablement vers une conclusion superbe qui boucle le roman sur lui-même. Certes il est peut-être un peu long (700 pages), l’action lente, mais c’est aussi partie du charme de ce livre, du reflet d’une époque où, même en guerre - et peut-être surtout parce qu’on était en guerre - on prenait le temps de vivre et d’apprécier tous ces petits plaisirs que nous ne remarquons plus (comme prendre le temps de lire...). L’écriture agréable de Connie Willis est fort bien rendue par le beau travail de traduction de Joëlle Wintrebert et Isabelle Crouzet. Si vous aimez les lectures intelligentes, n’hésitez pas une seconde !
 
 
 
Animale de Victor Dixen
 
J’ai profité de la trêve des confiseurs pour rattraper une (petite) partie de mon retard de lectures, me permettant ainsi de lire le remarquable roman de Victor Dixen, "Animale" (Gallimard Jeunesse), dont j’avais déjà apprécié l’excellente tétralogie du "Cas Jack Sparks". L’auteur aime manifestement le folklore et les vieux contes de fées et il s’attaque ici avec bonheur à une réinterprétation du célèbre conte de l’Anglais Robert Southey, écrit dans les années 1830,"The story of the three bears" avec son héroïne, la petite Goldilocks (connue en français sous le nom de Boucle d’or). Je dois admettre que, comme sans doute beaucoup d’entre vous, je connais cette histoire principalement grâce aux dessins animés (en particulier la jolie version des "Looney Tunes" et l’interprétation magistrale de Bugs Bunny en Goldilocks dans une version chantée des "Merrie Melodies", merci la télévision française). Pas de comédie chez Victor Dixen mais une histoire très prenante et souvent très noire : nous sommes dans cette France louis-philipparde, bourgeoise et arriviste, compassée, hypocrite et catholique, de 1831 où sous la surface lisse du conformisme ambiant continuent de subsister les profondes fractures sociales nées de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration. Et, au fin fond de la sombre forêt vosgienne, dans la région d’Epinal, se trouve un couvent où la jeune Blonde, une orpheline déposée là-bas, a passé quasiment toute sa vie, cloîtrée. Sa faible constitution l’oblige à éviter le soleil et la lumière, à porter des lunettes à verres teintés et son seul attrait, une magnifique chevelure blonde, est bien entendu cachée par les bonnes soeurs. Mais à dix-sept ans sa vie va basculer : elle va apercevoir Gaspard, un beau jeune homme, tailleur de pierre venu avec son maître restaurer une partie du couvent ainsi qu’une statue de sa sainte patronne, un vieillard va lui communiquer des éléments importants sur ses origines. Blonde va alors s’enfuir, découvrir le monde extérieur qu’elle n’est guère préparée à affronter, mettre à jour la vérité soigneusement enfouie... Victor Dixen nous livre ainsi, à travers une galerie de personnages soit héroïques et grands dans leur vie quotidienne - comme la vieille voyante Mme Lune ou le commissaire de police Emond Chapon - soit pathétiques dans leur avidité et leur arrivisme - comme l’avocat Maître Ferrière ou le comte de Valrémy -, une sorte de fresque fantastique aux accents balzaciens qui nous emmènera à travers la France et une partie de l’Europe sur les traces des parents de Blonde. Nous découvrirons ainsi un pan caché de l’histoire de la Grande Armée, un autre de l’histoire de l’Inquisition et je vous laisse le soin de découvrir qui sont les trois ours du conte original (belle utilisation du folklore scandinave, l’auteur est d’ailleurs en partie d’origine danoise) - avec une très élégante intervention de Robert Southey lui-même. C’est aussi une belle histoire d’amour et de sentiments, avec une exploration de la psychologie de Blonde et de son évolution à travers une partie du livre écrite de son point de vue dans son journal. Un bien beau roman fantastique, fort bien écrit, qui m’a fait passer une nuit très courte car je n’ai pu le reposer avant de l’avoir terminé, ce qui m’arrive de plus en plus rarement !
 
 
 
Le Cycle de Mars II d’Edgar Rice Burroughs
 
Edgar Rice Burroughs est sans doute l’un des auteurs qui ont modelé le plus durablement la science-fiction américaine et l’imaginaire mondial : outre Tarzan, John Carter est l’autre héros qui vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on le cite. Les Editions Omnibus avaient sorti en 2012 un volume ("Le Cycle de Mars") qui contenait les cinq premiers romans - les grands classiques - des aventures de John Carter sur Barsoom, nous faisant découvrir avec lui ces civilisations et ces peuples barbares et raffinés, primitifs et technologiquement avancés, qu’ils soient nomades comme les grands Martiens verts à quatre bras ou citadins comme les très humains (bien qu’ovipares !) Martiens rouges. Après avoir exploré les grandes mers asséchées de Mars et sauvé la planète de l’asphyxie, nous découvrons dans "Le Cycle de Mars II" (toujours chez Omnibus) les derniers romans barsoomiens. Bien sûr, John Carter y est présent ("Les Epées de Mars") mais ERB renouvelle l’intérêt en nous présentant d’autres personnages comme UlyssesPaxton, officier américain de la Première guerre mondiale, transporté aussi mystérieusement que John Carter sur la planète rouge, où il devient l’assistant de Ras Thavas, chirurgien génial et sans éthique ("Le Conspirateur de Mars"), personnage que l’on retrouvera dans un autre roman, toujours aussi fou, créant des hommes artificiels ("Les Hommes synthétiques de Mars"). Les deux autres romans mettent en scène un officier de la ville d’Hélium ("Le Combattant de Mars") et la propre petite-fille de John Carter, la superbe "Llana de Gathol") qui connaîtront nombre de péripéties avant de réussir à retrouver leurs amoureux disparus.
Voilà de la belle SF populaire, qui se laisse lire avec autant de plaisir sans doute que lorsqu’elle parut pour la première fois il y a presque un siècle maintenant et en tout cas que lorsque je la découvris, ébloui, au début des années 1970 dans sa première édition française. A lire ou à relire sans modération !
 
 
 
Les Trésors de Spider-Man de Peter A. David et Robert Greenberger
 
Il y a un an, les Editions Hors Collection avait publié un volume superbe sur "Les Trésors de la Marvel" (dont je vous avais parlé en novembre 2012). Elles ont récidivé cette année avec un volume tout aussi beau de Peter A. David et Robert Greenberger, "Les Trésors de Spider-Man".
Dans un cartonnage vous trouvez un gros album (190 pages) présentant de manière détaillée toute l’histoire de notre homme-araignée favori depuis sa création et se terminant par ses adaptations sur petit et grand écran en passant par tous les aspects de sa vie (y compris amoureuse) et tous ses adversaires.
Et, bien entendu, ce qui fait l’intérêt principal du livre, c’est l’iconographie ! Reproductions de dessins et de couvertures, de cases particulières nous montrant la conception de la BD, souvent en pleine page couleurs, sans compter les photos de jouets et autres produits dérivés, tout cela est magnifique, d’une richesse et d’une variété qui laisse muet d’admiration. De plus, il y a les "bonus" : les pochettes plastique insérées dans l’album avec des fac-similés de documents rares comme l’autocollant pour pare-chocs de voiture (p. 37), la planche crayonnée de la p. 117 ou la carte de presse promotionnelle du "Daily Bugle" (p. 169) distribuée par Sony lors de la sortie du premier film.
Si le Père Noël a oublié de le déposer au pied de votre sapin, il faut s’offrir ce cadeau d’après-fêtes car ce coffret, qui vaut largement ses 60€, deviendra sans doute un "collector" après vous avoir procuré un grand plaisir de lecture.
 
Jean-Luc Rivera

Tous les coups de cour de J.-L. Rivera.