Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - août 2015
de Xavier Mauméjean
aux éditions
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : Xavier Mauméjean
Date de parution : août 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

Vagabonds des airs de Camille Brissot (L’Atalante), 
 
En décembre dernier, parmi mes suggestions de découvertes, je vous parlais du premier roman d’une nouvelle auteure, Camille Brissot, "Dresseur de fantômes" (L’Atalante), et de son monde tout à fait curieux et original, cette Terre ravagée par des catastrophes écologiques dans un futur indéterminé. Avec "Vagabonds des airs" (toujours à L’Atalante), Camille Brissot confirme son talent et l’intérêt de son univers : l’histoire débute quelques années après le premier roman, le jeune Tom a maintenant dix-huit ans et il est devenu le second du capitaine Peck, sur le plus grand bateau à roues à aube du monde, l’"Odorante" - il faut préciser que l’énergie électrique ayant disparu dans de gigantesques zones aux contours mouvants, la technologie utilise les connaissances les plus modernes pour améliorer les performances de techniques anciennes comme la voile ou les plus légers que l’air etc... Au lieu de suivre son destin tout tracé, devenir à son tour le capitaine du vaisseau, Tom va décider de quitter le bord et de partir en quête de l’une des grandes légendes que l’on se raconte dans toutes les tavernes de tous les ports, celle des Sculpteurs de chair, ces chirurgiens de génie qui, capables de toutes les prouesses médicales, auraient même réussi à créer une race d’hommes ailés. Et sa route, après maintes péripéties, croisera celle d’Ila Malaga, jeune acrobate talentueuse, dont la carrière dans le merveilleux AeroCircus, ce cirque aérien gigantesque composé d’une myriade de ballons, a été interrompue par son père suite à la chute mortelle de sa mère. Tous deux poursuivront cette quête, avec des résultats surprenants. Outre une action sans faille, entre naufrages et pirates divers, un chasseur de reliques et de trésors aussi fat que redoutable, sans oublier une superbe tigresse rouge, qui en font un beau roman d’aventures, ce sont aussi deux belles histoires d’amour, l’une passionnelle, l’autre filiale, qui se déroulent sous nos yeux. Il faut ajouter que Camille Brissot a un talent tout particulier pour décrire les lieux de manière à la fois poétique et grandiose : le lecteur n’oubliera pas de sitôt la beauté tragique des diverses cités aériennes, toutes abandonnées suite aux catastrophes, explorées par nos deux héros. Voilà un beau roman, assez court, qui peut être lu indépendamment mais je recommanderai, pour en apprécier toute la qualité, de le lire à la suite du précédent.
 
La trilogie du Paris des Merveilles de Pierre Pvel (Bragelonne)
 
En 2003-2004, Pierre Pevel, alors jeune romancier, publiait deux excellents romans, "Les enchantements d’Ambremer" et "L’Elixir d’Oubli", qui le placent dans les précurseurs de l’urban fantasy historique. Longtemps difficilement trouvables, les Editions Bragelonne ont eu la très bonne idée de les republier, avec un nouveau roman inédit, "Le Royaume Immobile", sous un titre générique pour la série, parfaitement adapté, "Le Paris des Merveilles". Et que de merveilles dans ce Paris de la fin de la Belle Epoque - nous sommes en 1909-1910 - où la Tour Eiffel fut bâtie en bois blanc féérique par des gnomes industrieux suivant les plans de M. Eiffel, où des chats-ailés aussi bavards que savants sont les compagnons favoris des fées et des mages, où des chênes parlants poussent dans des squares oubliés, où des dragonets volettent dans les jardins du Luxembourg et où il suffit de prendre le métro "Porte Maillot" pour se rendre à Ambremer, capitale du royaume féérique, tout cela depuis que la reine des fées, Méliane, a décidé de révéler l’existence de l’Outre Monde au monde entier après les guerres napoléoniennes et d’ouvrir une ambassade à Paris. C’est dans cette ville que réside Louis Denizart Hippolyte Griffont, mage du Cercle Cyan - l’un des quatre grands cercles de magiciens existant - avec Azincourt, chat-ailé, qui daigne lui faire l’honneur de résider chez lui... "Les Enchantements d’Ambremer", premier livre de la trilogie, nous fait découvrir la vie quotidienne de Griffont dans ce Paris extraordinaire où il se partage entre consultations privées et bien rémunérées sur des sujets magiques - étant né au XVème siècle, il a une longue expérience -, mécanique (il travaille sur sa moto à moteur non polluant car utilisant la lumière étrange) et dîners dans son cercle ou en ville avec ses amis, tels Edmond Falissière, un diplomate à la retraite, historien du domaine féérique, ou Lord Dunsanny, le magicien bien connu... Mais lorsque des meurtres d’une sauvagerie extrême vont avoir lieu, mettant directement en péril la baronne Isabel de Saint-Gil, aventurière de haut vol et enchanteresse, chère à son coeur pour des raisons que vous découvrirez très vite, que des gargouilles vont hanter les cieux et qu’un homme du monde douteux est assassiné, Griffont va mener son enquête avec l’inspecteur Farroux pour découvrir ce que tout cela cache. Nous retrouvons Griffont et la baronne dans "L’Elixir d’Oubli" où l’assassinat d’un antiquaire et l’empoisonnement d’une jeune minimet - ces petites créatures, sorte d’humains miniatures, qui vivent cachés dans les structures de nos maisons - vont les mettre sur la trace d’un magicien noir et d’un complot qui pourrait mettre en péril le royaume de Méliane et la paix avec les dragons, au point que le grand Merlin lui-même est obligé de s’en mêler. C’est pour nous l’occasion de découvrir une partie de la vie aventureuse - et amoureuse - de Griffont puisque l’action se déroule aussi dans la France de la Régence, en 1720, lorsqu’il était le chevalier de Castelgriffe, lieutenant aux chevau-légers du Roi, et la baronne une justicière amie de Cartouche, tous deux impliqués dans l’empêchement d’un complot de magiciens noirs contre le Régent. Enfin, dans "Le Royaume Immobile", nos héros interviennent pour essayer d’empêcher des anarchistes outre-mondiens de faire trop de dégâts alors que les élections au Parlement de l’Outre Monde vont avoir lieu avec, pour la première fois, des députés humains "normaux" (il y avait déjà des députés des quatre cercles de magiciens). Ce sera pour nous et Griffont une opportunité de nous rendre dans la Grande Bibliothèque du Cercle Cyan, une bibliothèque de rêve magnifiquement décrite par Pierre Pevel ! Mais, selon le principe des poupées russes, chaque complot en cache un autre, et Griffont et la baronne, entre des secrets d’honneur, de la magie interdite, un elfe gâteux et une bande à Bonnot féérique prête à tout, auront beaucoup de mal, avec l’aide de Farroux, devenu commissaire en charge de la Brigade spéciale pour les affaires d’Outre Monde au sein de ce qu’on appellera plus tard les Brigades du Tigre, à résoudre avec doigté (et beaucoup de violence) une affaire qui touche directement le trône de la reine Méliane.
 
Avec ces trois romans, Pierre Pevel a réussi à dépeindre un univers aussi détaillé que baroque, tout en finesse, d’une cohérence extrême, où l’action permanente s’allie à des observations pleines d’humour (on devine vite que l’auteur aime les chats et les chaussures...), où nos deux héros sont aussi attachants que la galerie de personnages qui gravite autour : on retrouve de roman en roman, avec un immense plaisir, "la" Brescieux (une magicienne du Cercle Incarnat aux relations ambigües avec Griffont, suscitant la jalousie pleine de perfidie de la baronne), le diplomate à la retraite Falissière, le commissaire Farroux, le médecin gnome Lherbier, Lucien et Auguste, les deux arsouilles sympathiques toutes dévouées à la baronne, ou le chêne parlant et solitaire Balthazar, sans compter tous les magiciens qui défilent dans les trois livres, avec un auteur qui ne résiste pas, malicieusement, à mélanger les genres en nous apprenant que Lord Dunsanny ou Georges Méliès, par exemple, sont des magiciens ou qu’un certain M. d’Andrésy est un ami de la baronne (les lupiniens apprécieront). Mais surtout, ce qui domine, ce qui crée l’atmosphère unique de ces trois romans, c’est ce Paris où les Merveilles abondent, aux descriptions toujours précises - que ce soit les itinéraires, les cafés, la circulation, les habits ou le peuple dans les rues et les boulevards -, un Paris haussmano-féérique dont la beauté et l’élégance éclipse les autres capitales et ferait presque de l’ombre à Ambremer. Pas besoin de partir dans le royaume d’Onirie, le rêve est là, il suffit d’ouvrir la première page du "Paris des Merveilles". En en finissant la dernière page, je n’avais qu’un souhait, c’est que Pierre Pevel,auteur fort occupé et engagé dans une superbe série de fantasy dont je vous ai précédemment parlé, ne nous fasse pas attendre dix ans de plus pour une nouvelle aventure de Louis Denizart Hippolyte Griffont.
 
Fées & Amazones (Glénat) d’Olivier Ledroit et Thomas Day
 
Après le magnifique "Wika et la fureur d’Obéron" (Glénat) paru l’année dernière, Olivier Ledroit nous livre maintenant, sur des textes de son complice Thomas Day, "Fées & Amazones" (aussi chez Glénat). Il s’agit d’un album, aux reproductions somptueuses, de dessins et de tableaux de femmes mais pas n’importe quelles femmes : des fées, des aventurières, celles dont Thomas Day esquisse l’histoire en quelques courts textes situés à des époques différentes. Nous apprenons en effet qu’en 1816 le docteur Polidori découvrit l’aether vaporeux qui devint la source de l’énergie, ayant pour conséquence d’affaiblir la membrane séparant notre monde de celui de la Faërie et permettant ainsi aux fées de venir chez nous. De Londres en 1830 à New York en 1888, en passant par La Nouvelle-Orléans en 1845 et Tokyo en 1871, et culminant à Paris avec l’exposition Universelle de 1900, nous découvrons ainsi une histoire uchronique (par exemple Davy Crockett et Jim Bowie ont remporté la bataille du Fort Alamo sur le général Santa Anna) avec un XIXème siècle féérico-steampunk ou peut-être devrait-on dire aethericopunk... Car, outre les femmes et les fées magnifiques, souvent armées et costumées de manière aussi fantasque que sans doute dangereuse, Olivier Ledroit nous livre quelques visions de New York ou de Paris, aux cieux sillonnés de dirigeables et aux bâtiments impressionnants ( il y a une vue en double page de New York, avec une fée aux papillons bleus, extraordinaire, et j’aime beaucoup, double page suivante, ce Paris aux multiples Tours Eiffel). Mes préférées sont sans doute ces Parisiennes élégantes et raffinées, avec en particulier l’impressionnant hommage rendu à Joséphine Baker et à la Revue nègre. Un livre magnifique à tous points de vue (il y a même une quadruple page !), alliant plaisir de l’esprit et plaisir des yeux, et ce dès la couverture, qui fait oublier le blues de la rentrée.
 
"Le Septième Guerrier-Mage" de Paul Béorn (Bragelonne)
 
Depuis quelques années, Paul Beorn nous fait le plaisir d’écrire des romans de fantasy tous meilleurs les uns que les autres. Son nouvel opus, "Le Septième Guerrier-Mage" (Bragelonne), est tout aussi bon. Jal, soldat dans l’armée osterroise, la plus puissante du monde, celle qui, sous le commandement du Vieux Dragon, le général Hast - un des derniers Guerriers-Mages, ces hommes capables de commander, par l’intermédiaire de leur cercle de soutien composé de sept compagnons choisis, à des forces supra-naturelles -, a ravagé et brûlé tous les royaumes connus. Mais, après avoir mis la main par chance sur la statuette en or massif incrustée de diamants d’une sainte elfe, Hilâ la guérisseuse, dégoûté par les massacres et les pillages sans fin, et avoir eu une prise de conscience motivée par Gloutonne, la petite fille qu’il a sauvé et qui a pris la forme d’un écureuil (son pouvoir à elle), il a déserté en compagnie de deux autres soldats. Poursuivis, il reprend conscience, gravement blessé, ses deux compagnons aussi morts que la quinzaine de soldats qui les avaient rattrapé, dans une petite vallée encore épargnée par la guerre. Afin de sauver sa peau, il va promettre à la Dame Rikken, fille du seigneur du lieu, de protéger la vallée. Lui, qui est Sudien, un homme aux cheveux noirs, déteste les Skaviens, ces hommes aux cheveux blonds, qui en ont autant à son service : en effet, chaque armée a ravagé et massacré les terres et les cités de son adversaire. Il va reprendre des forces et commencer à organiser la pauvre défense de Thorkel et de ses trois cents habitants, aidé en cela par le petit garçon qui lui a sauvé la vie, Paol, et sa soeur Nola, guérisseuse dévouée - tous deux des Alfings c’est-à-dire des humains ayant un peu de sang d’elfe, ces elfes disparus de la terre depuis des milliers d’années après avoir sauvé la race humaine et adorés depuis, et ayant donc de légers pouvoirs -, par la Dame Rikken, excellente archère, et par Odomar, un Norrois gigantesque, seul survivant d’une petite bande de pillards défaite par Jal et qui a juré lui aussi de défendre la vallée en échange de sa peau. Il y a cependant un mystère dans la vie de Jal : il s’est réveillé deux ans auparavant, complètement amnésique, une douzaine d’années ayant disparu de sa mémoire. Pourquoi, maintenant, a-t-il ces cauchemars où il est dans une école étrange, avec d’autres enfants, tous manipulés sans pitié par Maître Hokoun, un homme toujours masqué ? Pourquoi celui-ci lui parle-t-il dans sa tête et l’appelle-t-il Dal Koom ? Nous allons découvrir au fil des pages qui est Jal et comment il va accomplir sa mission de défense de la vallée, sortant grandi de chaque épreuve. Nous découvrirons aussi, en même temps que lui, des pans de son histoire personnelle et ce que sont ces Guerriers-Mages, rendus fous par leur puissance sans égale. Mais aussi, et c’est l’une des forces du roman, comment chacun va surmonter ses préjugés dans l’intérêt commun : l’auteur nous livre un vibrant plaidoyer sur l’égalité dans la différence (en particulier entre hommes et femmes) et sur la nécessité de l’union qui rend une société plus forte face à ses ennemis. C’est aussi une apologie de la résistance individuelle de l’homme (et de la femme) face à l’embrigadement de l’esprit qui résonne avec un éclat particulier aujourd’hui : ne jamais abandonner et ne jamais s’abandonner tel est le credo de Jal que nous devrions faire tous nôtre. Le roman abonde en belles scènes de combats mais sa force réside aussi dans la psychologie de certains personnages et les descriptions très intelligentes de l’évolution de cette micro-société : le mépris des paysans va se transformer en estime en les observant se défendre et les "culs-terreux" vont devenir des hommes en étant responsabilisés, capables d’accepter les transformations nécessaires à partir du moment où elles leur sont expliquées. Avec ce roman qui est manifestement un hommage de l’auteur aux "Sept samouraïs", où l’on n’a pas le temps de s’ennuyer une seconde, Paul Beorn nous donne à la fois un bon moment de lecture plaisir mais aussi à réfléchir. Que demander de plus ?
 
Dernier meurtre avant la fin du monde" de Ben H. Winters (Super 8 Editions)
 
Les romans mêlant SF et policier sont souvent très originaux, en voici un qui ne fait pas exception à la règle : "Dernier meurtre avant la fin du monde" de Ben H. Winters (Super 8 Editions) annonce clairement la couleur dans son titre. Nous sommes le 20 mars 20.. et le monde sera détruit dans six mois et onze jours, lorsque, le 3 octobre, 2011GV, un astéroïde de 6,5 km de diamètre, entrera en collision avec la Terre. C’est inéluctable, tous les calculs le démontrent et rien ne peut être fait pour le détruire dans l’espace. Cette fin programmée a, naturellement, entraîné nombre de désordres et désorganisé nos sociétés. Mais à Concord (New Hampshire), la vie continue plus ou moins normalement, en particulier pour Henry Palace, policier de son état, qui, ironie du sort, vient de réaliser l’un de ses rêves en étant nommé inspecteur. C’est ce jour-là qu’il est appelé dans un McDonald’s pour examiner le cadavre de Peter Zell, découvert pendu dans les toilettes. Simple suicide, comme il y en a beaucoup, une affaire à classer immédiatement ? C’est ce que pense l’assistant du procureur mais Hank va remarquer un ou détails infimes qui lui donnent à penser qu’il pourrait s’agir d’un meurtre. Qui pourrait, et pourquoi, avoir voulu tuer un pauvre type, simple agent d’assurances dans un petit cabinet de courtage, spécialisé dans l’étude des statistiques de risques, ce qu’on appelle un actuaire ? Et pourquoi perdre son temps à enquêter alors que le monde aura disparu avant qu’un coupable éventuel ne passe en justice ? Face au découragement de ses collègues et aux problèmes de Derek, le petit ami déjanté de sa soeur Nico, jeté dans une prison militaire pour être entré sans autorisation sur une base, Henry va s’accrocher et tirer les fils... Je vous laisse le soin de découvrir avec lui le résultat de ses investigations. Outre l’intrigue prenante, le roman est passionnant par son atmosphère pré-apocalyptique. L’auteur a su très bien rendre ce climat de désespérance, dans des sociétés qui se délitent, où une partie des gens se suicident pour ne pas affronter la fin du monde, où une autre se jettent dans les plaisirs les plus effrénés mais où une majorité continue simplement de se livrer à ses activités coutumières, sans doute parce qu’elle ne sait pas faire autre chose mais peut-être aussi parce que l’espoir d’un miracle de dernière minute reste chevillé au corps, ce refus de la fatalité que nous connaissons tous. Voilà un excellent premier roman, il ne nous reste qu’à souhaiter que sa suite (il s’agira d’une trilogie), déjà sortie aux USA, soit programmée très vite, si ce n’est déjà fait, pour une parution en France.
 
 
L’envers du monde - Aeternia tome 2 de Gabriel Katz, Scrineo
 
En février dernier, je vous faisais part de mon enthousiasme pour "La Marche du Prophète" ("Aeternia tome 1", Scrineo), concluant que l’attente serait difficile à endurer... Fort heureusement, Gabriel Katz a eu pitié de ses lecteurs et le tome 2 du dyptique vient de sortir, "L’envers du monde" (toujours chez Scrineo). Il est difficile d’en parler sans trop spoiler mais sachez que c’est une réussite, l’auteur nous ayant donné là l’un des meilleurs romans de fantasy de l’année. Nous y retrouvons la masse des fidèles d’Ochin, le dieu unique, menée par le Prophète et son fidèle intendant, Annoa, qui va quitter le domaine et l’asile du baron de Ridan pour être lancée à l’assaut du but ultime, la ville de Kyrenia et le siège du pouvoir, celui du Patriarche de la Grande Déesse. L’intrigue de ce second tome tourne principalement autour de deux personnages, Desmeon, devenu le héros d’Ochin, un combattant aussi redoutable que cynique, séducteur invétéré mais qui va se révéler, au cours des pages, l’un des rares caractères honorables du roman, malgré ses faiblesses dont nous comprendrons d’où elles proviennent, et Annoa, l’intendant à la personnalité complexe derrière son aspect toujours lisse et souriant. Le danger de plus en plus en grand pour les prêtres de la Grande Déesse de perdre leur pouvoir et leurs richesses va faire se révéler les ambitions, les veuleries et les lâchetés de chacun, masquées sous un courage et une bravade de façade, de Nahel Amon, l’homme aux dents longues, à Ismaen le fanatique en passant par le Patriarche, sans oublier, bien entendu Varian, le jeune prêtre provincial arriviste qui se retrouve pris dans des intrigues dont il essaye de tirer le meilleur parti. Nous en apprendrons surtout beaucoup plus sur le culte d’Ochin, l’auteur nous réservant nombre de surprises. Certes, comme dans tout bon roman de fantasy, il y a beaucoup de combats, de violence, de sang, mais l’intérêt premier réside dans la psychologie des personnages et des foules mises en mouvement par les religions : celles-ci sont instrumentalisées cyniquement et délibérément par les hommes au sommet des hiérarchies pour servir leurs buts personnels, manipulant ainsi les foules de fidèles ignorants et le clergé de base dévoué à son ministère (comme Nessirya, la prêtresse). Lorsque l’auteur décrit comment les femmes et les enfants du culte d’Ochin sont envoyés, volontairement sacrifiés d’avance, à l’assaut en première ligne afin de déstabiliser et démoraliser les soldats d’en face, ou comment on détruit systématiquement les temples de la Déesse pour éradiquer son souvenir, on ne peut que penser à ce qui se passe, hélas, en ce moment au Moyen-Orient (le lecteur attentif trouvera d’ailleurs nombre d’autres indices)... Ecrit avec beaucoup de finesse, Gabriel Katz nous livre une fantasy noire, glaçante et désespérante, où peu de personnages en position de pouvoir sont à leur avantage, mesquins et égoïstes, avides d’argent et de plus de pouvoir, méprisant les faiblesses d’autrui, surtout si autrui se compose de braves gens travailleurs, ignorants et crédules, avec de temps en temps quand même un sursaut d’honneur ou de bonté, en somme très humains. Quant à la chute du roman, elle est d’un cynisme "réjouissant", la morale étant que certains s’en tireront toujours, et pas forcément les meilleurs... En bref, je m’excuse des ellipses mais impossible d’en dire trop sans vous gâcher le plaisir de la lecture, un roman superbe et complexe dont il est impératif, pour en apprécier tout le talent, de lire les deux volumes dans l’ordre.
 
Comic Strips, une histoire illustrée de Jerry Robinson, (Urban Comics),
 
J’ai profité de l’été pour lire un livre passionnant sur l’histoire de la BD américaine, un domaine qui nous a tous marqué de façon indélébile. L’ouvrage de Jerry Robinson, "Comic Strips, une histoire illustrée" (Urban Comics), est un imposant volume de près de 400 pages qui se lit comme un roman. Avec une culture encyclopédique, l’auteur, bien placé pour connaître cette histoire car il fit partie des dessinateurs de Batman avant la guerre et fut le créateur du Joker avant d’avoir ensuite une carrière bien remplie, retrace toute l’histoire des "comic strips" américains (ces bandes dessinées qui paraissaient dans les journaux quotidiens et qui ont donné des suppléments dominicaux magnifiques), des débuts avec "The Yellow Kid" ou, un peu plus tard, "The Katzenjammer Kids" (Pim Pam Poum) ou le magnifique "The Explorigator" et l’inoubliable "Little Nemo". Il passe en revue toutes ces bandes extraordinaires de l’entre-deux guerres comme "Bringing Up Father" (La famille Illico), "Winnie Winkle" ou "Blondie" sans oublier toutes celles, classiques, que nous adorons : "Tarzan", "Prince Valiant", "Jungle Jim", "Terry and the Pirates" ou "Mandrake", sans oublier les deux grands super-héros, "Superman" et "Batman" qui n’ont connu que peu de "strips". Mais aussi toutes celles que nous ignorons : à part quelques spécialistes en France, qui connaît "The Pussycat Princess" ou "Heiji" ? Après les bandes des années de guerre, il passe en revue celles des années 1950-1970, qui nous sont familières, des "Peanuts" et de "Beetle Bailey" à "The Wizard of Id", ou moins familières ("Momma" ou "Broom Hilda"). Il termine avec ce qu’il appelle l’ère nouvelle (le livre, originellement publié en 1974 aux USA, a été remis à jour par l’auteur en 2010) que, souvent, nous connaissons mieux : "Doonesbury", "Garfield" ou "Dilbert" par exemple.
 
Outre le texte, particulièrement documenté, ce gros volume présente deux atouts supplémentaires : le premier est nombre de textes écrit par des grands noms des "strips" comme Milton Caniff, Lee Falk, Chic Young, Charles Schulz ou Hal Foster, entre autres. Le second est une iconographie magnifique : des centaines d’illustrations en noir & blanc ou en couleurs (souvent pleine page) permettant de voir l’évolution des bandes et des dessins, qui nous émerveillent aujourd’hui encore. Mon seul, très léger, reproche est d’avoir traduit quasi systématiquement en français les textes, même quand le "strip" n’est jamais paru dans notre langue, la raison m’échappe... La traduction est impeccable et il faut féliciter l’éditeur - c’est trop rare dans l’édition française pour ne pas être souligné - d’avoir conservé les trois index, l’un par "sujets d’ordre général", l’autre par "dessinateurs et autres créateurs", le dernier par "titres de strips ou de dessins", qui permettent de retrouver facilement une bande ou un auteur. Voilà un ouvrage vendu à un prix plus que raisonnable - 29 € - compte tenu de sa qualité, un cadeau à se faire un peu en avance sur Noël.
 
Kafka à Paris de Xavier Mauméjean (Alma Editeur)
 
Il est rarissime que je lise un livre que l’on pourrait et devrait, a priori, classer en littérature "blanche" donc bien loin de mes lectures d’imaginaire habituelles (et de mes mauvais goûts en la matière). Mais il s’agit de "Kafka à Paris" (Alma Editeur), le nouveau roman de Xavier Mauméjean, l’un des meilleurs auteurs de sa génération dans nos genres favoris, donc impossible de résister à la curiosité et bien m’en a pris. Impossible de reposer le livre jusqu’à la dernière page ! A partir d’un événement réel, la visite de quelques jours effectuée à Paris en 1911 par cet immense écrivain qu’est Franz Kafka en compagnie de son ami le non moins grand Max Brod, notre auteur transforme ce séjour parisien en une sorte d’épopée dans la Ville Lumière de la Belle Epoque, un Paris à la fois réel (tous les détails, noms, adresses, lieux, sont exacts et témoignent de la somme des recherches menées par l’auteur) et totalement fantasmé, où tous les personnages de la littérature populaire sont présents, au hasard des rencontres de nos deux écrivains. Tout commence à Prague, à l’époque l’une des grandes villes de l’empire austro-hongrois, lieu de résidence et de travail (des jobs ennuyeux) de nos deux compères, avec un rendu de l’atmosphère particulière de cette cité, haut lieu culturel où se côtoient et se mêlent de manière peu aisée Tchèques, Allemands et Juifs, tous multi-linguaux mais attachés à leurs cultures et langues respectives. Les pages que consacre Mauméjean à Kafka dans son bureau ou discutant avec son patron, sans parler du dîner chez les Kafka, sont magnifiques. Avant de prendre le train pour Paris, Brod et Kafka se rendent chez un éditeur allemand qui leur demande de rencontrer à Paris un riche banquier se piquant de littérature et quelque peu dépressif (un mécène possible donc) et leur propose, en échange, de prendre en charge leurs frais de vacances. Impossible de dire non, comme il était impossible de refuser à M. Kafka père (commerçant de son état) une visite au Bon Marché dont il admire les techniques de vente, très en avance pour leur époque. Après un voyage en train épique pour des raisons que je vous laisse découvrir mais qui sont à la fois hilarantes et pathétiques - les portraits de la mère et du fils qui partagent leur compartiment sont très réussis -, nos deux amis arrivent enfin à Paris. Et, à partir de là, tout va aller crescendo : séjour normal ou presque au début (l’hôtel, le Louvre ou le Bois de Boulogne) puis les choses vont petit à petit déraper. Leur visite au Bon Marché prend un tour totalement inattendu et M. Kremp, le banquier dépressif à qui il faut remonter le moral, va les entraîner dans la découverte d’un autre Paris, celui du peuple, où l’on parie sur les combats de rats, où l’on va au Cabaret du Néant, un Paris dans lequel avoir un accent germanique est une source inévitable d’ennuis... Ils rentreront finalement à Prague et Xavier Mauméjean, grand spécialiste du roman à chute, réussit à nous prendre par surprise, tout en finesse : les dernières pages sont un grand moment de lecture.
 
La psychologie des deux protagonistes est très bien étudiée, en particulier celle de Kafka qui devient une sorte de caméléon, modifiant les expressions et les traits de son visage en fonction de ses interlocuteurs et de leur attitude, un personnage pris entre son héritage judaïque et sa fascination pour la culture moderne, avec un père dominateur qu’il admire et craint et une mère et une soeur envahissantes et aimantes. Quant aux rapports complexes d’amitié et de domination-soumission entre Brod et Kafka, ils sont traités de façon remarquable tout au long du roman. Avec Xavier Mauméjean, chaque mot compte, chaque phrase est ciselée comme un bijou - donnant des portraits hallucinants de chaque personne rencontrée -, chaque paragraphe et chaque chapitre s’enchaîne avec la précision d’un mouvement d’horlogerie, transformant la série de scènes qui se suivent - dont des grands moments comme le ratodrome ou la maison close - en une sorte de tragédie grecque où tout est écrit et où le destin de chacun n’est soumis à aucun libre-arbitre - un bel exemple est celui du livreur renversé par une voiture - car la personnalité de chacun et les circonstances politiques, sociales et culturelles font qu’il ne peut y échapper, jusque la conclusion surprenante mais inéluctable. "Kafka à Paris" est un superbe roman d’imaginaire, dans lequel réalité et fiction sont mêlées de manière totalement indiscernable, la lecture indispensable que je vous engage à faire pour avoir une belle rentrée de vacances en continuant de s’évader du quotidien, vous ne la regretterez pas.
 
Jean-Luc Rivera