Tehanu
( Terremer 4 )
de Ursula Le Guin
aux éditions Livre de Poche ,
collection Science-fiction
Genre : Biographie
Sous-genres :
  • Légendes

Auteurs : Ursula Le Guin
Couverture : Jackie Paternoster
Traduction : Isabelle Delord-Philippe
Date de parution : novembre 2008 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 282
Titre en vo : Tehanu, the last book of Earthsea
Parution en vo : 1990
Première parution : 1991

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Fin de cycle

Faut-il y voir un lien avec l’adaptation à l’écran des Contes de Terremer par Miyazaki ? L’ensemble du cycle de Terremer d’Ursula Le Guin est réédité dans la collection Science-Fiction du Livre de Poche. Même si Tehanu, paru en 1990, précède de dix ans la parution des Contes de Terremer, il clôt le cycle. C’est la fin de la geste de Ged, le grand Archimage. La fin de Tenar, la grande prêtresse des Innommables, qui l’avait accompagné dans les Tombeaux d’Atuan.

Il s’agit du plus controversé et du plus atypique des romans de Terremer. Écrit à l’âge de soixante ans, vingt ans après l’Ultime Rivage et on lui a souvent reproché son féminisme et son immobilisme. Une fin mélancolique et silencieuse où la magie ne joue plus qu’un rôle mineur, sans commune mesure avec la renommée des deux personnages. 

L’heure de Goha

Guérisseuse et sorcière du quotidien, Goha (Tenar) vit incognito sur l’île de Gont. Elle a délaissé les honneurs et son haut rang de prêtresse pour vivre un destin de femme, d’épouse, de mère et de veuve. Depuis la mort de Silex, depuis le départ de sa fille et de son fils, elle mène une existence solitaire à la ferme. Ogion, ancien maître de l’archimage Ged, vient lui rendre visite parfois dans la Vallée du Milieu.

Tandis qu’elle vivait la fin de sa vie dans une paisible routine, elle décide de recueillir une jeune fille, Therru, mutilée et brûlée par sa famille nomade. Cet événement redonne du sens à son existence. Therru l’accompagne chez Ogion. Et quand le grand maître magicien vient à mourir, il prédit un avenir aussi grand qu’inquiétant à la jeune fille défigurée : « On la craindra ».

Goha recueille également l’ex-archimage Ged revenu, à dos de dragon, après avoir livré son ultime combat. Epuisé, il a perdu tous ses pouvoirs et souhaite vivre à l’écart du monde. Goha devra déjouer les pièges de ceux qui poursuivent Therru de leur sadique assiduité, devra décevoir les espoirs du nouveau roi qui veut être couronné par l’ex-archimage, devra se battre contre des sorciers qui cherchent à se venger de Ged. Isolée, loin des palais et des grands sorciers, elle est au cœur d’un nouveau combat qui aboutira à l’émergence du nouvel archimage.
 
La mage est l’avenir du mage

Roman féministe ? Il est vrai que Ged (Epervier) et les personnages masculins tenaient jusqu’à présent le haut du pavé. Ged est vieillissant, mais encore vigoureux. Il est vu à travers les yeux de Goha, qui est bien plus une femme qu’une magicienne. Les femmes ne peuvent pas devenir de grands mages sur Terremer. Quand elle était jeune, Goha a suivi les enseignements d’Ogion, puis elle a dû y renoncer. Devenue grande prêtresse immortelle, elle a préféré suivre ses inclinations de femme. Elle en a vécu toute la grandeur et en a subi toutes les injustices : la vocation magique contrariée, la mort de son mari, l’éloignement de sa fille, l’ingratitude de son fils, l’héritage spolié, la solitude, l’absence de reconnaissance sociale, la servitude masochiste à Ré Albi. Ged, symbole de la masculinité sage et triomphante, est devenu impuissant. Il est devenu faible, tendre (et toujours séduisant), mais privé de tous ses pouvoirs magiques. L’homme est tombé de son piédestal. Par terre. De Terremer à Terre-Mère.

Ursula Le Guin s’appesantit avec langueur sur le labeur quotidien de Goha et de ses compagnes. Pas de combat, pas de péripéties guerrières, pas de gaspillage de testostérone. Le déroulement du récit est rythmé par les servitudes et les grandeurs d’une femme : les soins, la magie curative, la cuisine, les travaux de la ferme, l’éducation de Therru, la crainte des hommes. Pas de confrontation d’egos, mais une sensibilité empathique ouverte aux êtres et au monde. Le monde devient ce qu’il doit être. Le Tao contre le culte de l’ego. Goha en est la médiatrice impassible. Les mages ont décrété que c’était à Gont que se trouvait le nouveau archimage. La nouvelle grande archimage devrait-on dire, mais laquelle ?

Ursula Le Guin aborde également non sans délectation le thème du vieillissement. Goha et Ged sont fatigués. Les mouvements sont lents et lestés d’élans de nostalgie. Goha a vécu. Elle peut s’éteindre. Elle a rempli sa mission d’épouse et de mère. Sa magie s’est éteinte également, comme celle de Ged. Mais, grâce à ses exploits, le royaume revit. Un nouveau roi a pris le pouvoir et s’emploie à gouverner avec sagesse. Mission accomplie. Ce poids des ans donne une dimension presque mystique au roman. Le moindre détail, une rivière qui coule, un sourire, un geste, un astre qui se lève sont des instants de bonheur. Un roman tao bucolique. Les agissements des hommes (méchants et vicieux pour la plupart) forment de petites rides à la surface de la mer. Goha ne craint pas la mort. Au fond, elle est déjà morte et son surcroît de vie sur terre est l’occasion de derniers émerveillements. Puisant aux sources de la même sagesse orientale, Ursula Le Guin joue la Marguerite Yourcenar fantasique.

Aux antipodes de l’heroic fantasy et de la high fantasy (grandes quêtes épiques), l’auteure américaine s’épanouit dans la low fantasy, faite de magie populaire et d’attention à l’instant présent. Maîtres mots de cette fin de cycle : sagesse, simplicité, féminité, déchéance corporelle (le corps mutilé de Therru, le corps vieillissant de Goha, le corps soumis aux caprices du sorcier de Ré Albi). Mais l’auteure ne s’en tient pas là. La renaissance est au cœur du veillissement (le nouveau roi, le nouvel archimage). La force est au cœur de la faiblesse. Par petites touches, elle en profite pour compléter le tableau de Terremer (sur l’archimage et le conseil des mages, sur la relation entre Tenar et Ged, sur le célibat, les légendes des dragons de l’Ouest, les populations locales, la royauté).

Ce roman vaut plus par son écriture, par sa sensibilité, son ton détaché et son attachement au monde que par son intrigue ou par l’univers de Terremer. C’est en ce sens que cet ouvrage se distingue des précédents et des romans de fantasy, en général.

Dernier point : Ursula Le Guin refuse d’aborder le thème de l’apprentissage. Tout était réuni pour qu’elle initie Therru à la magie, mais l’auteure reporte sans cesse l’échéance. Therru apprend seule. Sauvage témoignage de la féminité bafouée, reniée, elle est la force naturelle de la femme face à la violence de l’homme. Née d’un désastre, elle s’impose peu à peu sans ostentation. Avec la douce majesté du dragon.

Et Tehanu dans tout ça ? Un archi-astre.

Marc Alotton