Les coups de coeur de Jean-Luc Rivera - février 2017
de Danielle Martinigol et Jean-Sébastien Guillermou
aux éditions
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : Danielle Martinigol , Jean-Sébastien Guillermou , Marta Randall , Henry S. Whitehead
Date de parution : février 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l’Imaginaire. Organisateur du Festival de Sèvres, conférencier et membre du jury du Grand Prix de l’Imaginaire, il nous fait partager régulièrement ses coups de cœur sur Actusf.

Voici ma découverte de la fin de l’année dernière, une sorte d’OVNI de la fantasy, une trilogie débordante de créativité et d’idées originales : j’avoue avoir abordé cet énorme livre (1200 pages quand même !) d’un auteur que je ne connaissais pas, Jean-Sébastien Guillermou, sur son titre, amusant, "Les Pirates de l’Escroc-Griffe" (Bragelonne) et son petit roman de 4ème de couverture qui faisait envie. Jugez-en : le jeune Caboche, seize ans, vient de s’enfuir de l’orphelinat militaire où il était placé depuis la disparition de son père, un pirate, et la mort de sa mère. Destiné à une vie de soldat après avoir subi un entraînement fait d’exercices et d’humiliations, il décide d’échapper à son destin et de retrouver son père, et sa fuite le conduit, dans le port, à se réfugier sur un bateau qui vient de lever l’ancre. Et quel navire ! Il s’agit de l’"Escroc-Griffe", bien connu dans les Mers Turquoise pour n’avoir jamais réussi un abordage... Quand on en voit l’équipage hétéroclite, sous le commandement du capitaine Bretelle, manchot peu courageux, au bras remplacé par une mitrailleuse à billes, dont l’animal familier est Mimi,une rarissime grenouille des sables, toujours perchée sur son épaule, on comprend mieux le problème : Biceps, géant frappé de crises de sommeil subites, l’Obus, un petit homme vêtu en permanence d’une armure en forme d’obus,justement, et qui, depuis qu’il est tombé sur la tête, dialogue en permanence par ventriloquie avec Tic-Tac, la chaussette à deux yeux qui lui recouvre la main droite, Doc, un grand chirurgien tombé dans la misère, et Chef Plumeau, un pygmée géant dont la cuisine est aussi dangereuse, si ce n’est plus, que les redoutables casseroles-nunchaku qu’il porte à la ceinture. Quant au second de Bretelle, Goowan, il s’agit d’un Kazarsse, un immense homme-iguane, les premiers occupants des terres du Monde-Fleur, réduits en esclavage et pourchassés par les hommes de Saviola car ayant causé la destruction partielle du Monde-Fleur suite à la guerre des dieux chénis, ces êtres tout-puissants et toujours craints, dont l’Eglise de Brôm, le plus grand d’entre eux, entretient le culte et la peur . Caboche, beau parleur, va les convaincre de rechercher son père en les appâtant avec la promesse de trouver les noiretefacts - ces objets laissés par l’ancienne civilisation, interdits mais recherchés - les plus célèbres, l’arme absolue que sont les Cylindres chénis. Pour ce faire ils vont se rendre sur l’île de Perdition, la prison la plus redoutable qui soit, et délivrer la Belle Lili, voleuse et lanceuse de couteau émérite. Après maintes péripéties aussi cocasses que dramatiques, l’équipage, augmenté de celle-ci, de Syco, un prêtre alcoolique emprisonné lui aussi, et de 88, un des gardes automates de Perdition, l’Escroc-Griffe va prendre la route des Terres interdites... A partir de là, l’intrigue v prendre une ampleur insoupçonnée car nous découvrirons petit à petit la nature du Maëlstrom, ce phénomène naturel redouté des marins mais apparemment doté d’une conscience (!), les raisons du complot mené par le répugnant cardinal Vélin contre son roi, Mange-Sang, ce qui s’est passé à une époque reculée dans les Terres interdites et leur histoire véritable : insensiblement, de découverte en catastrophe, Caboche et l’équipage vont grandir, mûrir et devenir de vrais héros en devenant simplement des hommes véritablement adultes.
 
L’auteur transforme petit à petit ce qui a commencé comme une comédie en une tragédie d’ampleur cosmique, avec une imagination remarquable. Les descriptions sont souvent grandioses - le Monde-Fleur lui-même, avec ses pétales gigantesques qui se referment pour la nuit, un cosmos rempli d’autres mondes tout aussi magnifiques -, des scènes de batailles tout aussi grandioses - l’assaut des crabes de guerre de l’Empire Pourpre d’Orient par exemple ou certaines spatiales (mais je ne veux pas spoiler...), des paysages incroyables - le palais des Rois-Tyrans qui une immense conque de corymbiote, ce coquillage indestructible, ou la capitale des Tritons, sans parler de la cité perdue des Terres interdites ou de la ville des Sartoniens. Quant aux personnages, ils sont très réussis, avec une psychologie bien développée : outre Bretelle - qui prendra une ampleur insoupçonnable grâce à ses talents sous-estimés de lymphogateur (un talent plus qu’intéressant) - et Caboche, il faut citer tout l’équipage plus deux additions ultérieures, Yalo l’Oundi, adorable boule de poils, bricoleur génial dont les rares semblables ont le surnom inquiétant de Destructeurs de Mondes, et l’inénarrable professeur Van Stoorwan, érudit et peureux, aux connaissances encyclopédiques et sachant se dévouer pour ses amis, qui rendra des points au tout aussi érudit prince tardigradier, Kashima ; et le lecteur n’oubliera pas de sitôt une certaine tortue et un certain poisson-chat, tous deux géants. Quant aux "méchants", ils sont tout aussi bien détaillés : honneur, bien entendu, à l’impitoyable Amiral-Fantôme, cet officier immortel qui a placé le respect de la loi (même si elle devient injuste) au-dessus de tout, au point que sa vie ne pourra prendre fin qu’avec la disparition du dernier pirate, d’où la traque effrénée qu’il mène avec son navire, le superbe et gigantesque "Solennel" - ah, les description de celui-ci ! -, et son équipage terrorisé ; mais il ne faut pas oublier l’immonde cardinal Vélin, ou comment la foi amène, en les justifiant, aux pires compromissions, et le fanatique Veinure, Yskander, roi des armées de Leucédoine, sans oublier les deux officiers des soldats Hippokeanos, plus une mention spéciale pour le tourmenté dernier Roi-Tyran, Mange-Sang, qui démontre que le nom ne fait pas la fonction.
 
Impossible de vous en dire plus sans en révéler trop sur le roman et son intrigue, mais Jean-Sébastien est l’auteur le plus débordant d’inventivité que j’ai lu depuis longtemps : bravo aux Editions Bragelonne pour avoir pris le pari d’éditer cet ouvrage énorme qui devrait trouver le lectorat qu’il mérite. J’invite donc tous les amateurs de fantasy originale à faire comme moi : bouclez votre pistorapière à votre ceinturon, prenez une ou deux bouteilles de nénurhum et embarquez à bord de l’"Escroc-Griffe" pour courir, avec le capitaine Bretelle et Caboche Trompe-la-Mort l’immensité des Mers Turquoise qui recouvre le Monde-Fleur.
 
La qualité des parutions des Editions des Moutons électriques en matière de fantasy ne se dément pas : grâce à André-François Ruaud vient de sortir en français "L’Epée de l’hiver" de Marta Randall, ouvrage sorti en 1983 aux USA et qui aurait dû paraître chez nous bien plus tôt. Le mal est réparé et nous pouvons suivre Lyeth, cavalière et femme lige (c’est-à-dire celle qui transmet normalement les nouvelles et les ordres du seigneur à qui elle a prêté serment, elle appartient d’ailleurs à un ordre particulier et indépendant des pouvoirs en place) de lord Gambin de Jantesi, seigneur de Cherek, un homme cruel, retors, qui a mis en lace un service de furets (des espions intérieurs) particulièrement efficace et craint car la sédition est impitoyablement réprimé. Or Gambin n’en finit plus d’agoniser dans sa forteresse imprenable et ses héritiers potentiels s’entre-déchirent autour de lui, le sourire aux lèvres, pour prendre le pouvoir et essayer d’obtenir un geste en leur faveur du vieillard qui continue de mener le jeu. Lyeth va se retrouver, pour des raisons que je vous laisse découvrir, au centre de toutes les intrigues, à la fois marionnette et marionnettiste, deux rôles qui lui répugnent car ils lui sont imposés mais qu’elle doit tenir pour assurer sa sécurité et celle d’un petit garçon rétif à toute autorité, Emris, dont elle se retrouve responsable sans l’avoir voulu. En près de 240 pages, Martha Randall nous entraîne dans un tourbillon d’intrigues entrecroisées car les enjeux dépassent ceux d’une simple succession et des intérêts personnels : outre la disparition ou non d’un système local despotique, le monde des autres baronnies est en train de changer. Libéralisme intellectuel et commercial qui enrichit la seigneurie voisine, montée en puissance de la guilde méprisée mais richissime des commerçants dont les vaisseaux ont découvert un nouveau continent, ce qui va rebattre les cartes, affaiblissement de l’église rétive au progrès face aux nouvelles découvertes technologiques de la guilde des forgerons - et qui pourront même entraîner à terme la disparition des cavaliers -, sont des éléments dont Lyeth va prendre conscience lentement et difficilement, mais dont, en femme intelligente et dévouée au bien général, elle va devoir tenir compte. Ajoutez à cela une vie personnelle compliquée, entre Emris dont elle a la charge, et son amant Torwyn, dont la charge d’intendant dévoué de l’une des héritières possibles peut la faire douter de la sincérité de ses attitudes et de ses actions... Une lecture haletante, un roman que je n’ai pu reposer avant de l’avoir fini, qui démontre une fois de plus que l’on peut écrire de la très grande fantasy sans elfes ni magie, simplement avec une belle intrigue et des personnages et un univers prenants.
 
Henry S. Whitehead, correspondant et ami de Lovecraft, auteur régulièrement publié dans les pages de "Weird Tales " - excusez du peu ! - fait partie de ces auteurs oubliés ou méconnus en France. JM Nicollet et sa collection Sombre Crapule avaient essayé de le remettre à l’honneur il y a une trentaine d’années avec le recueil "Jumbee", sans grand succès ; David Vincent et les Editions L’Eveilleur ont pris l’excellente initiative de rééditer ces nouvelles sous le beau titre "La mort est une araignée patiente" (un adage vaudou). L’auteur, qui a passé de nombreuses années dans les Antilles danoises - Saint-John, Saint-Thomas, Sainte-Croix - dans les années 1920 pour y exercer son sacerdoce d’homme de l’église anglicane, s’est manifestement passionné pour les traditions magiques et vaudou, que les Américains découvraient grâce au livre de William Seabrook sur Haïti, des territoires qui venaient tous de passer sous protectorat américain. Les sept nouvelles qui composent le recueil sont donc imprégnées de cette atmosphère très particulière, coloniale, dans un univers où les innombrables nuances de la couleur de la peau servent de base aux relations sociales, en particulier dans "La malédiction de Tancrède" qui traitent des révoltes d’esclaves noirs et de leur répression et de l’importance des malédictions proférées, auxquelles sont sensibles même les blancs qui ne croient pas aux superstitions de "ces grands enfants". La première nouvelle, "Jumbee", nous fait découvrir ce qu’est la croyance aux jumbees, ces revenants d’un type très particulier. Mes deux préférées sont les deux dernières, "Le taureau noir" et "L’apparition d’un dieu", où Whitehead montre bien l’opposition entre le rationalisme des blancs, en l’occurrence le Dr Pelletier, médecin moderne à l’esprit très ouvert, et M. Canevin, oisif passionné par les traditions vaudoues et la sorcellerie, et les résultats des croyances des noirs et comment celles-ci produisent des effets inexplicables scientifiquement. Certes Canevin, une sorte de détective amateur de l’étrange, réussit toujours à résoudre les problèmes mais souvent en appliquant les recettes populaires éprouvées, passées au crible de l’analyse occidentale. Tout cela donne un recueil de nouvelles envoûtant (au sens propre du terme), baignant dans l’atmosphère particulière des Petites Antilles de l’entre-deux-guerres, un monde à jamais révolu, que nous découvrons à travers un certain nombre de belles photos d’époque qui agrémentent le livre. Un auteur à lire et à relire, à la prose élégante, bien rendue par le traducteur, Gérard Coisne. Espérons que le succès - mérité - sera au rendez-vous et nous permettra de découvrir les deux autres recueils de Whitehead, toujours inédits en français.
 
Certains d’entre vous connaissent sans doute le nom d’Emmanuel Chastellière en tant que traducteur de nombreux romans dans nos genres favoris : il signe maintenant son premier livre, un bel ouvrage à l’atmosphère fantastique envoûtante, "Le Village" (Editions de l’Instant). Une jeune fille, totalement, ou presque, amnésique, se réveille dans un village qui semble abandonné et en ruines. Qui est-elle ? Où est-elle ? pourquoi est-elle là ? Elle va découvrir lentement - et douloureusement - ce qui se déroule dans ce village d’où l’on ne peut sortir et où elle va entrer en contact avec d’autres enfants et adolescents perdus comme elle, qui survivent tant bien que mal entre des créatures abominables qui les traquent sous les ordres de docteurs de la peste aux costumes sortis tout droit du Moyen-Age - qui sont-ils ? -, des marais délétères, un village qui change fréquemment de cartographie et surtout qui font face au découragement et à la perte de l’espoir de s’en sortir. Sans vouloir trop en dire afin de ne pas tuer la surprise de la lecture, j’ai lu avec passion ce roman aux descriptions fascinantes - les lieux et les personnages sont très réussis, on ressent l’aspect malsain qui imprègne ce village -, et l’auteur fait passer un message très clair sur ce qui rend l’être humain très fort et unique : cette faculté de lutter même quand tout semble perdu et de réagir face à l’adversité. "Le Village", sorte d’anti "Brigadoon" (pour ceux qui connaissent ce beau film), est un très beau roman de fantastique, avec de très jolies trouvailles de la part de l’auteur qui sèment ses indices de manière très fine pour nous mettre sur la voie (je ne citerai que l’absence de goût de la nourriture...). La belle couverture de Marc Simonetti, intrigante et glauque à souhait, rend parfaitement justice au livre. Un auteur et un roman à découvrir !
 
Je pense inutile de présenter Danielle Martinigol ! Nous avons tous lu ses romans de SF et les Editions ActuSF, dans la nouvelle collection orientée jeunesse "Naos, ont eu la belle idée de rééditer en un seul volume les trois romans consacrés par l’auteur à la planète Autremer, augmentée d’une nouvelle nous racontant le premier contact entre un enfant et un Abîme, sous le titre "Les Abîmes d’Autremer. l’intégrale". Je suis embarrassé d’avoir à reconnaître que je n’avais encore jamais eu l’opportunité de lire ces romans mais le plaisir de la découverte de cet univers magnifique n’en a été que plus grand. A travers ces trois romans, nous suivons les aventures de deux familles autremeriennes, les Maguelonne et les Kelleven, dont la vie est intimement liée à celle des Abîmes, ces magnifiques vaisseaux spatiaux animaux (mais ne sont-ils que des animaux ?) ressemblant à de gigantesques cétacés qui se choisissent pour la vie un pilote, un "perl", car ils ont la faculté de "staser" à travers l’espace, se déplaçant ainsi quasi instantanèment d’un bout à l’autre de la Voie lactée, et celles de deux familles extérieures à Autremer, vivant près du centre du pouvoir des Cent Mondes, sur la planète administrative artificielle d’Agora, les Ravna, des journalistes plus qu’agressifs et intrusifs dans leur recherche du scoop, et les Meretta, des politiciens avides de pouvoir et prêts à tous les mensonges pour l’obtenir et/ou le conserver. Danielle Martinigol nous livre en près de 500 pages une superbe épopée sur la conquête humaine de la galaxie (et de ses voisines), une ode à l’esprit de curiosité et de découverte des hommes et des femmes, à l’amour aussi - que ce soit entre humains ou entre humains et Abîmes -, cet amour qui transcende tous les obstacles. Il s’agit aussi d’une critique féroce non seulement de l’écologisme si militant qu’il en devient dévoyé à force de perdre de vue l’essentiel - assurer une meilleure vie dans le meilleur cadre possible aux hommes et aux animaux - mais aussi d’une part du "jeunisme" qui fait rage dans notre société présente et d’autre part de ces pratiques journalistiques qui ne s’intéressent plus au fond, les idées et les principes, mais uniquement à la forme, surtout celle de la vie privée... Avec le même talent que celui de ses journalistes et de la sympathique caméra Bicki, Danielle Martinigol sait rendre ces images qui nous feront rêver encore longtemps après avoir terminé ce livre, celles des planètes lointaines dont la beauté coupe le souffle, celles des Abîmes plongeant dans l’espace ou dans les mers, celles des liens ineffables entre les perls et leurs vaisseaux-animaux. Face à la peur de l’inconnu et du changement qui entraîne le repli, exprimé par les Meretta, une situation ô combien actuelle, les Maguelonne montre la voie du changement, de l’exploration et de l’ouverture vers d’autres horizons, en s’éloignant des sentiers battus. Voilà un grand space opera, où la SF nous livre le meilleur d’elle-même, à savoir critique sociale et rêve, dans une écriture fluide et élégante qui séduira aussi bien les adolescents auxquels cette trilogie est destinée que leurs parents. Merci, Mme Martinigol, pour cette envolée spatiale et cette belle évasion qui nous permet d’échapper à la morosité ambiante !
 
Jean-Luc Rivera
 
Tous les coups de coeur de Jean-Luc Riviera