Millénaire mode d’emploi
( 1 )
de James Graham Ballard
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : James Graham Ballard
Couverture : Thierry Dubreil
Traduction : Bernard Sigaud
Date de parution : mars 2006 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Recueil
Nombre de pages : 346
Titre en vo : A User's Guide To The Millenium

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Ballard mode d’emploi

De Ballard, évidemment on connaît ses romans de science fiction. On sait aussi qu’il s’est illustré en blanche avec son Empire du soleil, adapté au cinéma par Spielberg, et dans lequel il raconte ses deux ans et demi de captivité dans un camp japonais de Shangai. Ce qu’on sait moins en revanche, c’est qu’il a aussi été un critique et un éditorialiste avisé pour la presse britannique, et notamment pour The Guardian, quotidien indépendant plutôt orienté à gauche. Tristram, a eu l’excellente idée de traduire cette compilation quatre-vingt dix des ces articles qui était parue en 1996 Outre-Manche. L’immense majorité datent des années 90, mais certains sont aussi issus de New Worlds, et fûrent écrits entre 1962 et 1974.

Issu de la New Wave, avec Moorcock, Priest, Aldiss, Ballard est celui qui a traversé les décennies auréolé du prestige flatteur d’être un auteur de référence. Les cyberpunks lui ont voué un culte acharné, notamment en raison du rapport de l’Homme à la modernité qu’il a exploré sous ses aspects les plus divers. Réputé difficile (on pense à sa Foire aux atrocités, aussi rééditée chez Tristram), on est tout d’abord surpris en lisant ses articles, de la fluidité et de la limpidité de son style. Il promène sur l’actualité littéraire et artistique un regard de gentleman, aux conceptions nettes et à l’indéfectible intégrité. Même ses textes les plus anciens sont très éloignés des expérimentations stylistiques qui lui ont été chères toute une partie de sa longue carrière.

L’autre grosse surprise de cette collection de texte, est l’indulgence dont Ballard fait montre à l’égard de ses semblables. Considérant la noirceur de son œuvre, habitée par la profonde désillusion que lui inspire le genre humain, on se serait volontiers attendu à une prose sauvagement misanthrope, où chaque texte aurait été un clou de plus enfoncé dans le couvercle du cercueil de l’Humanité. Il n’en est rien. Tout au contraire, J.G Ballard, révèle de lui un enthousiasme amusé, une sûreté de goût décelable dès ses débuts, et une réelle envie de communiquer sa passion de l’écrit et de la vie. Il ressort de l’ensemble un optimisme salutaire, qui nous gagne d’autant plus facilement que la langue qui le sert est d’une élégance discrète. Somme toute très anglaise.

Même dans ses colères, l’homme reste étonnamment mesuré, préférant une ironie glaçante, ou un second degré qui fait mouche. Une constante chez lui, qui nous permet de suivre le fil de sa pensée, et son évolution d’artiste à mesure que passent les années. Car c’est aussi l’un des intérêts de Millénaire mode d’emploi : saisir le cheminement vers la sérénité de l’homme et de l’auteur. Des textes les plus anciens à ceux écrits au milieu des années 90, on remarque l’expression d’une pensée qui a apprit à aller à l’essentiel, va vers l’épure sans rien perdre de sa rigueur ni de son honnêteté. Et Ballard est un homme de conviction, qui s’est toujours appliqué à les mettre en œuvre. Ainsi, Où trouver l’espace intérieur ?, qui date de 1962 et pourrait facilement être qualifié de manifeste de la New Wave, présage-t-il de toute sa carrière ultérieure.

Evidemment, de tous les thèmes qui sont abordés ici, la science fiction risque d’être l’un de ceux qui nous touchent le plus, et c’est avec un certain plaisir qu’on lit ses considérations sur le genre, qu’il qualifie de "seule forme de littérature qui ait une influence sur le monde". C’est peut-être un brin exagéré, mais ça fait du bien à notre ego de lecteur. N’allez pas croire toutefois qu’il ne réserve sa verve qu’à la SF. Ballard est un homme curieux et de fait Millénaire mode d’emploi est tout autant une série de fenêtres ouvertes vers l’extérieur, qu’une conversation à sens unique avec un des plus grands auteurs encore vivant. On dépasse de très loin la simple vertu documentaire. On chausse les lunettes de cet étrange gentleman pour porter sur notre époque un regard d’une bienveillance prudente, mais aussi d’une étonnante lucidité. Cette collection de textes parvient, chose rare pour ce type d’ouvrage, à être un excellent marchepied pour aborder l’œuvre, parfois aride, de Ballard, et en cela c’est très clairement une réussite.

Eric Holstein