Le Monde englouti / Sécheresse
de James Graham Ballard
aux éditions Denoël ,
collection Lunes d’encre
Genre : SF
Sous-genres :
  • Post apocalyptique

Auteurs : James Graham Ballard
Couverture : Vincent Froissard
Date de parution : janvier 2008 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 445
Titre en vo :
Première parution : 1964

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Lorsque la fin du monde est une affaire personnelle

Poursuivant la promotion des grand anciens, Denoël publie, après le volume reprenant Les Chroniques martiennes, Farheinheit 451 et Les Pommes d’or du soleil de Ray Bradbury, deux romans eschatologiques de James Graham Ballard en réédition conjointe.
Le Monde englouti (première publication française chez Denoël, 1964) et Sécheresse (Casterman, 1975) constituent, avec La Forêt de cristal (Denoël, 1967) et Le Vent de nulle part (Casterman, 1977 ) deux des quatre apocalypses de Ballard, auteur d’œuvres plus populaires comme Crash ! ou, hors SF, L’Empire du soleil.


Le Monde englouti


Sa mission de collecte d’informations sur la faune et la flore touche à sa fin et le biologiste Robert Kerans doit quitter la base flottante avec les militaires qui l’occupent. Les températures pouvant monter jusqu’à 65°C, les bambouseraies, les reptiles de l’ère Paléozoïque, et l’eau qui recouvre tout, ne laissant émerger que les plus hautes tours, pourraient faire oublier le nom de la ville engloutie où ils se trouvent : Londres. Ces conditions hostiles ne parviennent tout de même pas à convaincre Kerans de plier bagage. Fasciné par les transformations de la planète et de son propre psychisme, il hésite. C’est aussi le cas de la belle héritière Béatrice Dahl installée dans son immense appartement au sommet d’un immeuble, du lieutenant Hardman placé en observation à l’infirmerie et du docteur Bodkin, collègue de Kerans qui développe une théorie personnelle sur ce qui se joue sous leurs yeux.

Sécheresse

La sécheresse est là et elle dure. Ransom, médecin, constate la diminution du niveau de l’eau sur le fleuve bordant Hamilton où il a amarré sa péniche. La population locale déserte progressivement les lieux pour se diriger vers la côte et ses promesses d’eau. Ransom sait que, tôt ou tard, il devra s’en aller, lui aussi. Mais il dispose d’un réservoir secret et juge la période intéressante, avec son ambiance « fin du monde » et propice à une profonde remise en question personnelle.


La même histoire, à peu d’éléments près

Lire ces deux récits, l’un à la suite de l’autre, révèle, inévitablement, de nombreux points communs. Il est, bien entendu, des ressemblances induites par l’identité de l’auteur et la proximité des thématiques des deux textes. Ainsi, les militaires, prégnants dans la vie de l’auteur le sont aussi dans les deux romans, de même que le monde maritime, omniprésent, y compris dans Sécheresse  !
Ce qui trouble davantage, c’est l’occurrence de faits similaires sur des trames narratives semblables.
Dans un roman comme dans l’autre, existent un diable blanc, un Néron qui se drape dans les richesses et apparats inaccessibles avant la catastrophe, une incarnation de Neptune, une femme insondable...
Le personnage central, dans les deux récits, est un homme ; un scientifique seul qui vit, impuissant, la destruction d’un environnement qu’il a récemment adopté ; un homme qui hésite à partir avec la masse ou à rester subir la catastrophe et une mort certaine, sans véritablement les affronter.
Dans les deux cas, les personnages secondaires demeurent peu nombreux, plus rares dans Le Monde englouti que dans Sécheresse, et leurs interactions, autour du héros, se limitent à un huis clos étouffant et angoissant.
Ce parti pris peut étonner, s’agissant de contextes de cataclysmes mondiaux. C’est là, précisément, que réside l’originalité de ces fins du monde de Ballard, qui ne s’attardent guère à la définition technique des catastrophes envisagées ou des mesures globales mises en place pour tenter d’en sortir. Plutôt que de se placer à une échelle planétaire, J. G. Ballard choisit un groupe réduit de personnages, ni des dirigeants, ni même les héros qui vont sauver le monde, mais des citoyens ordinaires, égoïstes, que le vécu du cataclysme va transformer intimement.

La Folie et la Fin des temps

Si on accepte de considérer les romans de science-fiction comme autant d’expérimentations à partir d’une ou plusieurs hypothèses scientifiques, alors il faut admettre que la science mise en avant dans Le Monde englouti et Sécheresse est, non pas la climatologie, comme on pourrait le supposer, mais la neuropsychologie.
Comment réagit un individu normalement intégré à la vie de la société à une catastrophe qui menace la survie de l’humanité ?
Car c’est bien l’homme, et non sa planète, qui est en danger dans ces deux textes. Pour les protagoniste centraux du Monde englouti et de Sécheresse, les modifications subies par la terre apparaissent comme une fin des repères communément admis. L’inondation et la sécheresse globales marquent la fin du règne humain et celle de son invention la plus tyrannique : le temps.
Ransom, comme Kerans, peine à s’inscrire dans un référentiel commun. Qu’est le passé ? Que devient leur vie dans un flux temporel bouleversé, voire inversé ? Comment vivre autrement qu’au présent ? Face à la fin du monde, on est seul et renfermé en soi et ce qui compta jadis ne peut plus prendre sens.
Comment, à l’inverse réagira un homme pas si bien intégré et pour qui le cataclysme peut représenter une occasion d’exister autrement ?
Le pirate mégalomane du Monde englouti, l’architecte androgyne et l’hydrocéphale de Sécheresse en sont une illustration dont nous nous garderons de déflorer l’étrangeté.
Contentons nous de conclure que la fin des temps connus peut-être l’occasion pour chacun de réduire son existence à ce qui compte réellement, de réaliser ses rêves jusqu’au bout de l’absurde, et ce, que l’on soit fou ou sain d’esprit.


Une lecture difficile


À cause d’une thématique complexe, abstraite et d’un style à l’avenant, Le Monde englouti et Sécheresse peuvent être d’un abord difficile. Si on est forcé de constater l’efficacité des évocations des ambiances marécageuses et oppressantes du premier texte, c’est en raison même de cette maestria que Le Monde englouti s’avère étouffant et quelque peu déprimant. La nausée, la chaleur, les parfums... pour qui a connu l’enfer des régions tropicales, tout est là, parfaitement rendu.
Sécheresse, forcément moins humide, dépeint, tout aussi efficacement, le désert salé et les dérèglements de personnages malsains.
En l’absence d’une intrigue véritable — il ne se passe finalement pas grand chose dans ces deux récits — on digère mal ces aspects dérangeants et on s’ennuie dans ce qui relève davantage de la dissection psychanalytique que de l’aventure...
...À moins d’être curieux d’approches alternatives du « post-apocalyptique », passionné de psychologie ou inconditionnel de Ballard.

Ketty Steward