Yama Loka terminus
de Léo Henry et Jacques Mucchielli
aux éditions L’Altiplano ,
collection Noir & blanc
Genre : SF
Sous-genres :
  • Dystopie
  • Fantastique
  • Prospective
  • SF

Auteurs : Léo Henry , Jacques Mucchielli
Couverture : Stéphane Perger
Date de parution : juin 2008 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Recueil
Nombre de pages : 320
Titre en vo :

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Un recueil très bien écrit, captivant, malgré quelques textes un peu confus

Léo Henry est un auteur strasbourgeois né en 1979. Depuis quelques années, il se fait remarquer dans divers milieux amateurs et professionnels : rédacteur en chef de fanzines, scénariste de jeux de rôles, scénariste de BD (Sequana, paru chez EP en 2008), auteur de nouvelles (chez les Moutons électriques, L’Oxymore, Malpertuis…). Il sort son premier recueil, Les Cahiers du labyrinthe, chez L’Oxymore en 2003, collection de textes sensibles au fantastique subtil et discret.

On ne sait rien en revanche de son acolyte Jacques Mucchielli, à part qu’il vit à Paris. Ensemble, se revendiquant de Dick, Ballard ou Volodine, ils publient Yama Loka terminus en juin 2008 aux éditions de L’Altiplano, éditeur « antiautoritaire et anticapitaliste ».

Bienvenue à Yirminadingrad

Yirminadingrad, capitale d’un hypothétique pays de l’Est dans un futur indécis, n’est pas spécialement une ville accueillante. Si son centre ressemble à Las Vegas, ses quartiers périphériques étalent leur misère et leur crasse au pied d’habitants hagards et déshumanisés. Sans compter que le surnaturel a parfois tendance à s’immiscer un peu trop dans des vies qui n’en ont pas besoin. Mais c’est finalement la dure réalité du monde qui rattrape les gens qui tentent de fuir leur triste condition : guerre, crise économique, paranoïa sécuritaire… En vingt-et-une nouvelles, Yirminadingrad présente un visage aux multiples facettes, toutes plus sombres les unes que les autres.

Une écriture fine et inventive

Dès les premières lignes de Cheval cauchemar, nouvelle qui ouvre le recueil, le lecteur est happé par l’écriture fine des auteurs. Sans savoir vraiment quelle est la part apportée par chacun des deux écrivains, on reconnaît la patte de Léo Henry que l’on avait découverte dans son premier recueil : une grande sensibilité, un ton souvent mélancolique mais jamais plaintif, et un désir d’explorer différents styles et narrations. On retiendra particulièrement Tarmac – Penthouse / dernier rapport de télésurveillance, qui suit trois lignes de narration simultanées présentées en colonnes, trois points de vue différents d’une même action, pour illustrer la paranoïa sécuritaire qui sévit à Yirminadingrad ; ou bien Demain l’usine, qui utilise la transition du « tu » au « je » comme signe de reconquête de l’identité ; ou encore Espace, un orphelin, qui invente un nouveau mode de pensée, admirablement bien retranscrit.

Cette écriture contribue à installer une ambiance très prenante, plongeant le lecteur dans un état proche de celui des personnages : on s’imagine, comme eux, à la dérive, en perte de repères, comme si l’on se trouvait devant ce champ de ruines qu’est la ville, sans savoir quoi faire. Cette capacité des deux auteurs à rendre leurs mots vivants se retrouve dans la description de l’intime : à la fois pudiques et précis, ils savent mettre en valeur des gestes discrets, des pensées à peine effleurées, des émotions subtiles, petites choses anodines qui font toute notre humanité. Et l’on se sent d’autant plus touché que toutes les nouvelles sont, d’une façon ou d’une autre, écrites à la première personne, ce qui a pour effet d’impliquer le lecteur mais aussi de brouiller les interprétations, noyées par une subjectivité incertaine et imprécise.

Des histoires souvent frustrantes

C’est peut-être cette qualité – l’art de brouiller les pistes – qui, paradoxalement, constitue le principal défaut de ce recueil. Car si les ambiances et les personnages sont particulièrement bien travaillés, les intrigues se révèlent la plupart du temps frustrantes : on a souvent l’impression que l’histoire n’est pas terminée, que les auteurs nous lâchent sans avoir résolu tous les problèmes. C’est certainement voulu : Henry et Mucchielli préfèrent décrire des tableaux, des tranches de vie, à l’image de la nouvelle Ces photos de moi que l’on n’a jamais prises, suite d’instantanés sans finalité autre que nous faire découvrir, par petites touches, un monde en déclin. D’ailleurs, n’écrivent-ils pas, dans IOIOI (Rhapsodie) : « Qui a dit que les histoires devaient forcément se résoudre ? »… Si l’on se place de ce point de vue, toutes les nouvelles sont réussies – chacune apporte sa part d’information sur Yirminadingrad et son environnement, sur la misère qui y sévit, sur la détresse des femmes et des hommes qui y vivent. Mais on ne peut s’empêcher de se sentir floué, parfois, par l’absence de but, même si l’on comprend que c’est cette errance qui constitue le propos du livre. En fait, les auteurs sont tantôt trop abscons, tantôt trop subtils, tantôt manquent de clarté, le sujet s’effaçant souvent devant le décor.

Un autre élément de frustration est cette ville, Yirminadingrad, certes admirablement bien décrite, présente dans chaque nouvelle, mais qui manque de consistance. On a le sentiment qu’elle constitue un prétexte à ces vingt-et-une histoires plutôt qu’un fil conducteur. On ne la sent pas comme partie prenante dans les nouvelles, juste comme un décor qui aurait pu être n’importe quel autre. D’ailleurs, certains textes n’y sont rattachés que de façon superficielle, voire artificielle, composant un ensemble un peu disparate alors que l’on aurait dû y discerner une unité. C’est comme si les multiples visages de la ville étaient ceux de sœurs jumelles plutôt que ceux d’un seul être multiforme.

Des thèmes d’actualité et quelques bijoux

Mais que ces défauts ne viennent pas occulter ce qui fait de Yama Loka terminus un recueil intéressant et méritoire. Au-delà de son écriture exemplaire, ses thèmes nous renvoient à notre propre société où l’on peut détecter les germes des fléaux qui touchent Yirminadingrad : l’ultralibéralisme, la mécanisation et le marchandisation des hommes qui conduit à la perte d’identité (« Bienvenue dans le capitalisme de pointe. Soyez vous-même l’offre. Donnez satisfaction à la demande »…Toutes les flammes sont égales…), l’absurdité du travail pour le travail (Demain l’usine), la folie sécuritaire et autoritaire (voir les Centres de Déconstruction de Power Kowboy pour conditionner les enfants), la privation des libertés, la guerre… Autant de thèmes qu’il est indispensable de traiter aujourd’hui et que Henry et Mucchielli abordent comme il faut.

Enfin, comme dans tout recueil, il y a des nouvelles qui sortent du lot. On citera Evgeny, l’histoire de l’art et moi, texte poussant l’art de la destruction jusqu’à l’absurde, accepté comme un passe-temps par des hommes qui ont perdu la notion de fin, de mort. Clair de lune, chienne de ville, très bien écrite et percutante, présente une variation très subtile sur un thème fantastique pourtant rebattu (les loups-garous). Et s’échapper des côtes rompues, et se répandre en nuées immenses, violente et crue, sur fond de lassitude et de résignation face à la guerre et aux angoisses qu’elle provoque, invente un autre mode de vie, une autre façon de voir le monde. On finira par Espace, un orphelin, dernière nouvelle du livre, la plus réussie sans doute, offrant à la fois une échappatoire à la misère mais aussi un renouvellement, servie par une excellente utilisation du langage pour exprimer la schizophrénie du narrateur.

Deux auteurs à découvrir

Henry et Mucchielli ne sont pas passés loin de l’excellence. S’il n’y avait ce sentiment de passer à côté de certains textes en raison de la confusion dans laquelle ils se terminent, Yama Loka terminus aurait pu être indispensable. Reste un très bon recueil d’ambiance, pointant la misère d’un monde qui occulte de plus en plus l’humanité au profit de systèmes impersonnels et mécaniques d’où toute vie a déserté. Ne serait-ce que pour la qualité de leur écriture et la subtilité des incursions fantastiques ou SF dans leurs histoires où prime l’humain, les deux écrivains gagnent à être lus, et leur voix est suffisamment originale et forte pour qu’on prenne le temps de les écouter.

Jérôme Lavadou

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