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Interview de Raphaël Granier de Cassagnac
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Interview de Raphaël Granier de Cassagnac

Actusf : Thinking Eternity... Le concept raisonne comme un programme analytique porté par Google : est-ce ta vision d’un futur connecté ?
Raphaël Granier de Cassagnac : Non, non, c’est juste le titre du roman ! Blague à part, il faut que je t’explique d’où il sort. Ce n’était pas mon titre initial, et comme toujours, nous nous sommes cassé la tête dessus avec l’éditeur. Dans le roman, deux mondes s’affrontent. L’un d’eux est celui des multinationales calculatrices et manipulatrices, incarnées par l’une d’elles, Eternity (Incorporated) dont le but affiché est la survie de l’humanité, coûte que coûte. Un but noble en soit, mais usant des techniques classiques d’une grosse entreprise, comme dit d’ailleurs son directeur commercial : « je suis passé maître dans l’art de jouer sur la peur pour vendre des solutions à des problèmes qui n’existent pas encore : un hiver nucléaire […], une pandémie fulgurante […], la résurrection des corps congelés ou le transfert de personnalité dans un clone… Et pourquoi pas aussi, madame, monsieur, vous protéger contre l’arrivée des petits hommes verts, pour un prix défiant toute concurrence ? » Un peu comme les industries pharmaceutiques qui markettent des maladies pour vendre des médicaments… De l’autre côté, il y a la masse des gens, de la population mondiale qui se redécouvre une passion pour la connaissance universelle, et adhère massivement à un nouveau mouvement populaire, quasiment une religion de la science, le Thinking. Voilà, le titre du roman est né de la juxtaposition de ces deux facettes : Thinking et Eternity. Tout ça est arrivé fort tard, au moins parce que le Thinking ne s’appelait pas comme ça dans ma première version. Il s’est entre autres appelé Scientisme et Reaching (de outreach en anglais qui veut dire vulgarisation scientifique) et c’est sous la forme de « Reaching Eternity » que le futur titre m’est apparu, un peu par hasard, avec sa connotation philosophique ou analytique comme tu dis, qui m’a fait sourire. Bingo, le titre était trouvé. 
Cela dit, il y a bien dans le roman des gens qui pensent à l’éternité, comme Google pourrait le faire aujourd’hui, et je laisse les lecteurs décider de qui il s’agit… Mais pour répondre à ta question : non, ma vision du futur connecté, ce n’est pas vraiment « penser l’éternité », mais plutôt « vivre l’instantané ». Je crois que le web nous éloigne plutôt de toute forme d’éternité, pour l’instant… 
 
Thinking Eternity de Raphaël Granier de Cassagnac
 
Actusf : Eternity Incorporated se situait dans un futur lointain, ce n’est pas le cas de Thinking Eternity, qui en est la prequel en quelque sorte. Quel est le background du roman ? Dans quelle société naît Thinking ?
Raphaël Granier de Cassagnac : Dans la nôtre ! Le roman démarre d’ailleurs sur l’escalator qui m’amène au bureau tous les jours. Ce n’est pas un hasard. Mon idée était d’entraîner mon lecteur dans une spirale qui part d’aujourd’hui et aboutit mine de rien à un futur révolutionnaire, avec des conséquences graves pour l’humanité. Pour ceux qui ont lu Eternity Incorporated (ce qui n’est pas nécessaire pour profiter de Thinking Eternity), il s’agissait de répondre à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? ». Au passage, parfois au détour d’une phrase, j’essaye d’esquisser l’avènement de tout un tas de trucs qui pourraient arriver bientôt, pour le meilleur ou pour le pire…
 
Actusf : En effet, Thinking Eternity parle de biomécanique, de menace biologique, de cybercommunication, d’une métaphysique de la technologie : mais tout ça, ce n’est plus de la SF, c’est déjà « Aujourd’hui »... ?
Raphaël Granier de Cassagnac : Pas tout à fait. Je dirais plutôt que c’est demain. Mais comme aujourd’hui, c’est déjà demain – comme dirait l’autre – tu as raison, mon roman a essentiellement pour cadre le monde actuel, avec une forte accentuation de ses progrès et de ses dérives. (Remarque que la plupart des romans de SF font ça de façon plus ou moins marquée.) J’ai voulu imaginer ce que pourrait devenir le monde de mon vivant, sans doute pour être capable de vérifier moi-même si je me suis trompé ou non. Je ne m’attendais pas vraiment à ce que des éléments me rattrapent aussi vite. Pour la biomécanique par exemple, mon héros Adrian Eckard profite au début du roman de la première greffe oculaire cybernétique ; j’ai imaginé ce que ça pourrait être à l’été 2011 sans savoir qu’on s’en approchait à grands pas : l’université de Duke vient de faire des expériences et de rendre une vision, certes rudimentaire, à un aveugle ! Pour la menace biologique, je me suis très directement inspiré de la panique provoquée par H1N1 (plus de vaccins achetés par la France, que de personnes à vacciner…), et j’espère bien qu’Ebola ne sera pas mon Virus. Un autre point qui m’a rattrapé, c’est le Googland. J’ai imaginé que des entreprises audacieuses finiraient par réclamer des territoires physiques, pour fabriquer de nouveaux états. J’appelle ça des sociétats, et j’ai explicitement utilisé Google comme exemple. Ça n’a pas loupé, quelques semaines après ce que je croyais être une invention, Larry Page, le PDG de Google, a fait une déclaration allant dans ce sens. Mais bon, tout ne va pas arriver… Du moins je l’espère parce que sinon, on est mal barré… 
 
Eternity Incorporated de Raphaël Granier de Cassagnac
 
Actusf : Comme pour Eternity, tu poursuis Thinking au-delà du roman papier, sur le site dédié : est-ce une façon de t’inscrire dans les expérimentations transmédia qui font du web une nouvelle forme de narration augmentée ?
Raphaël Granier de Cassagnac : Pas vraiment. Pas de façon préméditée en tout cas. Je ne suis pas favorable au transmédia à tout prix, chaque œuvre devant être en adéquation avec les médias qui la supportent. En écrivant Eternity Incorporated, puis Thinking Eternity, je n’avais pas en tête que je leur dédierais un site web. Ce sont avant tout des romans complètement autonomes. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai eu envie, sur le tard, de proposer à mes lecteurs la musique (électronique) composée par un de mes personnages. Cette musique, elle existe pour moi, composée par un pote avec qui j’ai vécu une partie des trucs que vit mon personnage, qui est donc une sorte d’alter ego de lui ou de moi. Ses morceaux ont bercé l’écriture du premier roman, et même du deuxième. Quand je lui ai parlé de l’idée de diffuser sa musique avec mon roman, il m’a dit OK. J’ai d’abord pensé à un CD accompagnant le livre (c’était avant le boom numérique), mais ça ne s’est pas fait. D’où le site web. Et comme je suis un grand maniaque de la mise en abîme, le site se présente comme si mon personnage (Sean Factory) avait vraiment composé la musique, un morceau par chapitre. De là à trouver quelque chose à faire pour les deux autres personnages, il n’y avait pas loin… 
 
Avec le deuxième roman, je me suis demandé si je continuais ou pas. Et j’ai décidé que oui, même si j’avais de moins bonnes raisons de le faire. Thinking Eternity se passe un peu partout sur la planète, dans un monde globalisé où prendre un avion pour rejoindre une autre capitale est plus simple que d’aller faire une balade en forêt. Un monde où partir en vacances à l’autre bout de la planète est relativement facile (pour nous). Or tous les endroits que visitent les personnages de Thinking Eternity, je les ai visités (à part ceux qui n’existent pas encore comme le Googland). C’est une sorte de contrainte d’écriture que je me suis imposée. (Tiens, je reviens d’ailleurs juste de Berlin, un des lieux du roman, où j’ai vu mon pote compositeur). C’est l’idée de partager un peu de ça, d’une certaine passion pour les voyages, qui m’a décidé à reprendre le site web. J’ai commencé à y mettre quelques photos, soi-disant prises par la biographe d’Adrian Eckard. Les deux autres personnages ont trouvé naturellement un truc à y faire pour prolonger un peu le roman. Et donc oui, finalement, ça a un petit côté transmedia, même si je pense qu’il y a beaucoup plus à faire dans le cadre d’une narration augmentée, en concevant l’œuvre dès le départ pour qu’elle profite au mieux des médias utilisés.  

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