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 L’expresso de l’Oncle Joe -19
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L’expresso de l’Oncle Joe -19

« Lancelot ». Anthologie officielle du Festival Zone Franche de Bagneux. Les 3 Souhaits, ActuSF, 2014.

Les anthologistes de « Lancelot » sont bien modestes : il faut aller chercher en page de garde, et avoir de bons yeux, pour découvrir qu’il s’agit d’un : « Ouvrage publié sous la direction de Jérôme Vincent, avec la collaboration de Marie Marquez, Éric Holstein et Charlotte Volper ». Au lecteur d’imaginer la part respective des uns et les autres dans les choix opérés… Mais on fera comme si l’on ne voyait qu’une seule tête ! (*)
Il n’est pas inutile de rappeler en passant le rôle joué dans l’entreprise par Marie-Charlotte Delmas, à l’origine du si sympathique Festival Zone Franche de Bagneux, prétexte à l’édition de l’anthologie.



Une approche attendue et presque inévitable, dans une anthologie de ce type : celle de l’humour.  C’est l’option choisie par Jeanne-A Debats et Karim Berrouka, dans deux textes, « Lance » et « Pourquoi dans les grands bois, aimé-je à m’égarer… », placés en conclusion du recueil. Dans les deux cas, les auteurs  proposent avec ces contributions des aventures de personnages qu’ils ont eu l’occasion de mettre en scène précédemment : Raphaël, le vampire un rien obsédé sexuel et agent à tout faire du Vatican, héros de « Métaphysique du vampire » pour la première, et la joyeuse équipe des enquêteurs de « Fées, weed & guillotines » pour le second.  Et dans les deux cas toujours, l’intérêt viendra bien davantage des dialogues, des bons mots et des situations cocasses engendrées que de l’argument initial et de son développement.

Dans « Lance », l’infortuné Lancelot se trouve tiré de son douillet sommeil féérique et, escorté par le vampire, envoyé dans une mission farfelue occire un prétendu dragon au moyen de rien moins que la fameuse « lance du Destin », relique sacrée — pas la tasse de thé de Raphaël, le sacré…— qui aurait servi, dit la légende, à percer le flanc du Christ sur la croix. À vrai dire, le preux chevalier ne fera pas très bonne figure, et c’est le vampire qui sauvera les meubles : il s’en faut de peu que Lancelot, séduit par les sirènes de… l’antisémitisme (!), ne fasse alliance avec le démon réveillé par des adeptes exaltés du prétendu ésotérisme nazi (l’action est censée se dérouler en 1936). L’auteur s’est convenablement documenté en barjoteries, et les connaisseurs du domaine s’amuseront à  reconnaître les allusions à tel ou tel délire de ce domaine assez effarant, généralement ridicule mais, parfois, singulièrement inquiétant. Mais il n’est pas question, dans « Lance », de traiter le sujet de manière sérieuse ou approfondie, l’accent est mis, comme dans « Métaphysique du vampire », sur les bon mots de Raphaël et son sens de la répartie, surtout lorsqu’il se trouve placé dans des situations aussi grotesques que délicates, c’est-à-dire plus souvent qu’à son tour. Les clins d’œil à toute une culture de la blague française télévisuelle des années 70-90, disons, sont permanents, de « patriarcal, mais presque », sans doute dérivé du légendaire « patibulaire, mais presque » (p.251) de Coluche, au « T’es content de me voir ou t’as une fusée dans la poche ? » (p.305), plus ou moins emprunté à un sketch des Nuls parodiant le film « Autant en emporte le vent », si mes souvenirs sont exacts… Peut-être trouvera-t-on un jour, sous une autre plume, le sujet de l’ésotérisme nazi traité avec davantage de gravité — défi des plus risqués, il faut le concéder —, ainsi que celui, délicat, du lien supposé entre l’antisémitisme chrétien traditionnel et l’antisémitisme nazi, mais il serait déplacé de s’offusquer de l’approche fantaisiste choisie et assumée par l’auteur. On rigole, et c’est bien là le principal. Je me permettrai cependant de remarquer qu’une relecture un peu critique aurait été la bienvenue. Par exemple, il est question, (p.306), de la « Waffen SS », qui n’existait pas encore en 1936, et surtout, il est parfaitement invraisemblable que le vampire, qui a quelques centaines d’années au compteur et les fréquentations les plus hétéroclites, « ignore complètement qui est Ashaverus », comme il l’affirme lui-même (p.271)…



« Pourquoi dans les grands bois, aimé-je à m’égarer… » peut faire penser à telle série télévisuelle, orientée enquêteurs du merveilleux, comme il en prolifère depuis un certain temps, ou encore, plus canoniquement, au « S.O.S. Fantômes » (« Ghostbusters », 1984) d’Ivan Reitman. L’équipe de la « BCE » (acronyme de « Brigade des Crimes Extrêmes »), déjà à l’œuvre dans  « Fées, weed & guillotines », affronte, dans le Parc Naturel Régional d'Armorique et, naturellement, à l’époque contemporaine, un olibrius qui s’est livré à un carnage à grand coup d’épée — les victimes l’avait bien cherché — et s’avère tout simplement… le chevalier Lancelot, toujours bon pied, bon œil (même si peu soigné en ce qui concerne son apparence). L’argument est nettement plus squelettique que celui de « Lance », mais le ton est assez proche. Je dois avouer que la nouvelle de Karim Berrouka m’a semblée encore plus drôle, à cause du copieux morceau d’anthologie que constitue le dialogue entre Lancelot et Gauvain, en train de s’affronter en un duel tout juste chevaleresque, devant l’équipe de la BCE un rien médusée. Je ne suis pas suffisamment cultivé pour distinguer, dans cette savoureuse logorrhée, ce qui relève, d’une part, de l’authentique vocabulaire médiéval, et d’autre part, de l’imagination de l’auteur, mais quelle gouaille ! Cela grouille littéralement et littérairement de formules fleuries, du type : « ladre véroleux de chevalier failli », « pisse-ciboire » (p.341), « horde ripailleuse de malbestes velues » (p.345), « félon de pute estrace » (p.349), « triple embouteur de fion véreux » (p.351), « cervelle de baboulet » (p.353), et ce ne sont là que quelques exemples… Le capitaine Haddock lui-même n’aurait jamais osé ! Ne disons rien des écureuils — collègues de Tic et Tac, comme le précise l’auteur, mais peut-être davantage de Screwy Squirrel, l'écureuil fou de Tex Avery —, lesquels auront également leur rôle à jouer dans cette folle déclinaison qui n’est pas, à bien y regarder, si infidèle que cela au canon de la légende des Chevaliers de la Table Ronde, y compris dans leurs attributs magiques traditionnels.

Les autres écrivains à l’œuvre dans l’anthologie vont tenter, pour leur part, des approches plus respectueuses, et de ce fait plus risquées.
Bien que n’ayant pas lu les nouvelles dans l’ordre choisi par l’anthologiste — pas plus qu’elles ne se trouvent commentées ici dans l’ordre où je les ai effectivement lues —, je dois convenir que « Le Donjon noir » de Nathalie Dau est excellent choix d’ouverture. L’auteur, qui  se place dans la tradition merveilleuse la plus classique, met l’accent sur le contraste entre les deux mondes qui servent de toile de fond aux légendes arthuriennes : le monde du dessous, celui des fées — Lancelot a été élevé chez elles, par la Dame du Lac —, et le monde de dessus,  celui des humains. La trahison de Lancelot — son amour coupable pour la reine Guenièvre — apparaît classiquement comme une fatalité : tout est joué à l’avance. Un texte de Fantasy pure qui séduira les amateurs de poésie.

Dans une  certaine mesure, « Les gens des pierres » semble répondre au texte de Nathalie Dau : alors que celle-ci s’attachait à éclairer les débuts de Lancelot, Franck Ferric semble décrire la fin du monde arthurien. Les chevaliers sont fatigués, le royaume de Camelot s’est endormi. L’auteur rend hommage au grand poète anglais Alfred Tennyson,  ce qui n’est pas banal sous nos climats, reprenant la trame d’un poème célèbre de ce dernier, « The Lady of Shalott » (1832). Tennyson s’était inspiré des légendes arthuriennes, Franck Ferric le reprend à son tour, poursuivant une tradition de glose littéraire qui perdure cahin-caha depuis Chrétien de Troyes, au moins.
 

Avec « Lancelot-Dragon », Fabien Clavel manifeste clairement la volonté de remonter aux sources celtiques du légendaire arthurien. Lancelot cherche le Graal, certes, mais le Graal est-il bien la coupe dans laquelle Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang du Christ ? C’est ce qu’affirme la légende chrétienne, mais il n’est pas impossible  qu’il faille chercher un part de l’origine du Graal dans des mythologies préchrétiennes, auquel cas, l’objet sacré pourrait prendre une forme bien différente. Un manant, rencontré par Lancelot, donne une version de la création du monde et de  l’humanité sans rapport avec celle enseignée par la Bible :
« Jadis, il n’y avait qu’un immense œuf. À  l’intérieur reposait le Dragon qui était gigantesque et aveugle. Arrivé à terme, le monstre voulut briser Sa coquille pour sortir, mais une autre créature se trouvait dans l’œuf avec Lui. Alors, les deux s’affrontèrent pendant mille ans, tant et si bien qu’ils brisèrent la coquille et que les morceaux s’effondrèrent sur eux, les écrasant. Les combattants, épuisés par leur bataille millénaire, finirent par s’endormir. […] Les hommes ont été créés à la manière des plantes […]. La coquille fracassé est devenue la terre. Le liquide dans lequel baignait le Dragon a fourni l’eau qui arrose le monde. Dans Son combat il a craché le feu et la chaleur a aidé les plantes à germer. Enfin, Sa respiration a enrobé l’œuf pour lui donner de l’air. Ainsi se sont formé les mers et les continents, la foudre et le vent. Dans Sa lutte contre Lui-même, le Dragon a été blessé et a perdu du sang, des écailles. De son sang sont nés les hommes, les fées, les animaux et les plantes. De Ses écailles, les autres dragons. » (p.35-36)
« Lancelot-Dragon » intrigue, au bon sens du terme, par ces allusions à d’autres traditions que la tradition chrétienne et aiguise la curiosité du lecteur quant au processus d’élaboration d’une mythologie dominante, à partir de, et sur les ruines de celles qui l’ont précédée.
Je serais presque tenté (j’écris : presque) de parler d’approche sociologique pour qualifier « Le meilleur d’entre eux » de Lionel Davoust, et le respect de la légende, évoqué plus haut, se teinte tout de même d’une certaine impertinence, mais qui pour autant ne relève pas de l’humour facile. Le chapeau de présentation de la nouvelle parle de « réécriture magistrale  de ces événements clefs », faisant notamment allusion à l’épisode de la trahison de Lancelot, amant de la reine Guenièvre. Mais on peut se demander s’il ne faudrait pas davantage parler d’interprétation, ou de réinterprétation, que de réécriture, dans la mesure où les faits décrits correspondent bien à certaines versions de la légende. Les faits sont là, fidèles, c’est leur sens qui demande à être interprété. Et ce sens serait le suivant : le destin est bien à l’œuvre dans la trahison et la chute de Lancelot, mais il ne s’agit pas d’un destin d’origine divine. Ce sont ceux qui en sont victimes — Lancelot et Arthur — qui en décident, et qui jouent, sciemment, comme des acteurs, une pièce tragique. Dans quel but ? Construire une légende, pour assurer la cohésion de la société, en lui donnant à rêver. La légende est truquée pour la bonne cause :
« Le Graal, c’est la quête elle-même, mon roi, souffle le chevalier [Lancelot]. C’est elle qui résonnera à travers les siècles et rendra la Table ronde immortelle. Mais pour chaque lumière, il faut une ombre. Un traître, une tragédie, contre qui unir la haine ; afin que le reste demeure pur. Les symboles ne servent pas les dieux, mais les hommes. Un idéal qui perdure n’est plus un idéal. Nous le savions en nous lançant dans cette folle mission ; notre but, notre secret collectif, visant à jeter un ultime flamboiement au moment de notre chute, pour les siècles des siècles. Mais nous avons très bien réussi. Le peuple attend, espère. Nous ne mourrons plus, nous pourrissons. » (p.82-83)

Idée moderne, qui évacue le merveilleux à proprement parler. L’auteur s’autorise bien une analogie christique : « Le Christ… Le Christ aussi l’avait compris » (p.83), mais qui, justement, ne fait que souligner la manipulation à un niveau plus élevé encore, puisque ce serait celui du sacré. Le lecteur pourra alors se demander quelles sont les légendes truquées qui maintiennent la cohésion de la société actuelle, si tant est qu’une part de légende soit vraiment indispensable… Ce texte pourra irriter, ou séduire, c’est selon : certains trouveront que l’on ne peut pas placer ce genre de considération dans l’esprit de personnages légendaires du type de ceux de la Table Ronde, d’autres y verront l’invitation à une réflexion salutaire sur le rapport entre mythe et société. Je me range sans hésitation dans cette seconde catégorie.



« Le Vœu d’oubli » aurait parfaitement trouvé sa place dans le précédent recueil de nouvelles d’Armand Cabasson, « La chasse sauvage du colonel Rels », dont j’ai déjà vanté les mérites dans cette rubrique. Est-ce à dire que ce texte détonne dans la présente anthologie ? Nullement. L’auteur a décidé d’en situer l’action  sous le règne du roi Niels du Danemark , c’est-à-dire au début du XIIe siècle, époque qui est aussi, grosso modo, celle de la deuxième Croisade. Chrétien de Troyes, sans doute celui qui a le plus œuvré à répandre le mythe arthurien et à populariser ses personnages, a rédigé ses grands romans —  notamment « Le Chevalier à la charrette », consacré à Lancelot —, entre 1170 et 1180, disent les spécialistes de ce clerc de la cour de Champagne. Le fait que la mythologie arthurienne emprunte  maints éléments à la mythologie celte, comme le rappelle Fabien Clavel dans « Lancelot-Dragon », ne doit pas faire oublier que la quête du Graal se réclame fondamentalement d’une pensée chrétienne que l’on peut qualifier de militante : il s’agit de glorifier l’idéal chrétien, et de galvaniser la noblesse guerrière occidentale contre l’hérésie (ce qui, soit dit en passant, rend bien paradoxaux les décryptages de certains auteurs qui voudraient lier le Graal au catharisme…). Le Lancelot selon Armand Cabasson devient donc un personnage du XIIe siècle, et c’est très légitimement qu’il se retrouve dans l’armée du roi Niels, son souverain d’adoption, à combattre les Russes de Novgorod. Car le Chevalier à la charrette a perdu la mémoire, ce qui est heureux, puisqu’il a fait vœu de ne plus jamais revenir en Angleterre, à cause d’une certaine histoire de cœur…  Il est donc devenu Sven Hvid, puisque l’on ne peut pas l’appeler tout le temps le Chevalier « Sans Nom », ce qui serait pour le moins impoli.  Ainsi que l’on a pu s’en rendre compte dans « La chasse sauvage du colonel Rels », l’auteur excelle dans les scènes de batailles, auxquelles il confère un caractère épique exaltant, témoin cet extrait où l’on voit Lancelot/Sven Hvid retourner la situation en faveur du roi Niels dans une bataille qui semblait perdue :
« En tête, il presse son cheval au milieu des multitudes ennemies, abat avec rage son épée sur les casques des archers-cavaliers des steppes, lacère la gorge d’un porte-bannière des milices urbaines, perce les cottes de maille d’arbalétriers affolés, tranche une main qui se lève pour implorer pitié…  L’armée russe se désorganise, elle devient  cohue, perd la raison… ceux de l’arrière, épouvantés, fuyant le piétinement des chevaux, renversent ceux de devant et s’enfuient en leur passant sur le corps. Leur cavalerie se retrouve piégée dans la débâcle, les officiers hurlent : « Ressaisissez-vous ! Ils ne sont qu’une poignée ! », un vieux boyard se dresse sur ses étriers et grandit à bout de bras l’icône de Notre-Dame de Novgorod, mais la foule folle poursuit sa fuite éperdue, renversant les unes après les autres les montures qui font obstacle. Les cavaliers danois ruissellent de sang, ils percent et frappent, sèment l’épouvante, leurs corps en armure sont les dents d’acier d’une machine qui dévore les masses ennemies. Devant eux, les Russes plient, s’effondrent ou s’éparpillent, bientôt, il n’en reste rien… Ils se sont enfuis si vite que l’on n’arrive pas à croire qu’ils aient déjà disparu, on dirait plutôt qu’ils se sont métamorphosés en flocons de neige tourbillonnant dans les airs. » (p.102)

J’imagine qu’il y a un millénaire, l’auteur aurait pu composer des chansons de geste, et, un peu plus près de notre époque, disons les années trente du siècle dernier, caser des textes dans les « pulps » américains, aux côtés d’un certain Robert E. Howard…
Pour être honnête, je dois avouer que « Le Vœu d’oubli »  m’a laissé une certaine impression de trop peu. Chaque épisode est réussi, mais bien trop court. La marche dans le désert syrien, à la recherche d’une Nubie à moitié mythique où des « rois noirs trônent dans des palais d’or », laisse sur sa faim. Ce dont on rêve, après avoir terminé la lecture de cette nouvelle, c’est d’un fresque épique se déroulant au XIIe siècle, où Lancelot, fuyant sa malédiction, errerait de champs de bataille en champs de bataille, à travers l’univers connu et inconnu de ce temps, jusqu’à l’inévitable conclusion, une malédiction restant une malédiction. Espérons que  « Le Vœu d’oubli » n’est que le synopsis à peine esquissé de ce grand roman à venir. Il est bien rare que j’appelle de mes vœux à la confection d’un roman à partir d’une nouvelle, ces genres  m’apparaissant radicalement distincts, mais dans ce cas précis, la pertinence de l’entreprise me semble sauter aux yeux. On assisterait alors à une revivification du mythe, modernisé, mais s’inscrivant encore dans la tradition, d’une certaine manière. Un peu comme  avec le « Prince Valiant » de Hal Foster, pour citer un antécédent en bande dessinée justement prestigieux. Armand Cabasson  possède les épaules pour une telle entreprise.



C’est d’onirisme dont il sera question dans « La tête qui crachait des dragons » de Thomas Geha. La terre de Camelot est ravagée par des dragons, qui la transforme progressivement en un champ de cendre. Un dernier espoir : faire appel à Lancelot, le chevalier devenu fou, qui vit en ermite dans la forêt. Le jeune Lohengrin — comme on sait, fils du défunt Perceval, selon la légende arthurienne —, est chargé par le roi Arthur de le retrouver. Ceci fait, il lui faudra accompagner le chevalier à la charrette au cœur du monde des rêves, au moyen d’un « breuvage » dont use et abuse celui-ci, devenu accro aux « transes ». Dans ce monde, qui est une pure création de l’imagination tourmentée de Lancelot, se trouve le secret de l’origine des dragons qui ravagent la région :
« Quand ils débouchèrent dans une clairière où la neige n’entre pas, comme s’il s’agissait d’un sanctuaire, Lohengrin reste stupéfait et comprend que le voyage prend fin. Il tombe à genou, complètement paniqué, alors que Lancelot ne bouge pas. Ses cheveux encore humides de neige fondue dégoulinent. Les yeux braqués droit devant lui, il défie du regard une tête géante, plantée au milieu du sanctuaire. La bouche crache des larves, qui s’amassent tout autour. Des larves de dragons.
« C’est d’ici qu’ils viennent, c’est ici qu’ils naissent, dit calmement Lancelot. C’est par ici qu’ils entrent en Albion.
—Mais… cette tête, bégaie Lohengrin, c’est, c’est… […] »
» (p.193-194)

Que l’on se rassure, je  préserverai un minimum de suspense, pour ceux qui n’ont pas encore lu l’anthologie…
Avec Thomas Geha, le légendaire arthurien rencontre la psychanalyse, et plus spécifiquement, la psychanalyse jungienne : il est hors de doute que « La tête qui crachait des dragons » aurait enchanté le théoricien de la psychologie des profondeurs. Il n’est guère difficile de trouver dans le « Liber Novus », ou « Livre rouge » de Carl Gustav Jung, recueil largement graphique récemment publié des rêves fantasmatiques du psychologue suisse, des images qui pourraient illustrer certains passages de  « La tête qui crachait des dragons ».
N’oublions pas le plus important. Le but de la psychanalyse, qui se veut une thérapie, est  d’apporter un soulagement au patient qui suit une analyse. Qu’en est-il dans celle décrite — métaphoriquement — par Thomas Geha ? Les dernière lignes apportent la réponse à cette question :
« Rien ne vint troubler le redressement d’Albion, et de Logres, pendant quelques années, bien que le royaume fût envahi par un nombre anormal et croissant de cygnes blancs. Pour tout dire, il grouillaient partout, comme l’avaient fait les dragons. Fort heureusement, ils étaient inoffensifs. » (p.196)
La mission est accomplie : le monde est redevenu supportable. Il suffisait, quelque part, d’accepter de le regarder en face.



La construction de « Je crois que la chevalerie y sera » est complexe, peu linéaire, et le texte, très dense, fonctionne à plusieurs niveaux. Je n’en tenterai donc pas une analyse complète de la nouvelle d’Anne Fakhouri, à mon sens le sommet cette anthologie — somme toute fort réussie dans l’ensemble, et ce n’était pas gagné d’avance —, me bornant à un prudent picorage.
Rappelons le titre de l’anthologie : « Lancelot ».  Une question au lecteur :  se souvient-il à peu près à quel moment il a entendu prononcer ce nom pour la première fois ? Je gage que c’est il y a longtemps…

Pour moi, en tout cas, Lancelot, c’est un nom qui évoque le monde de l’enfance. Lancelot, c’est un collègue d’Ivanhoé, et peu importe le fait qu’il n’y ait, pas plus au niveau de l’époque que celui du lignage, de lien entre ces deux personnages, porteurs d’épée et brandisseurs de lance. Une seule chose compte : Lancelot et Ivanhoé, ce sont tous les deux des chevaliers, du type de ceux dont on se disputait les figurines dans des parties de billes avec les copains, dans la cour de l’école, pour ensuite les faire s’affronter dans des simulacres de tournois, ou dans des sièges de châteaux forts en carton ou en plastique, à grands coups de catapultes miniatures (les billes reprenant alors du service, en tant que projectiles).  Dans le même ordre d’idée, me revient à l’esprit un jouet, une lance factice en plastique, non pas rustique à la Longinus, mais joliment tournée et colorée,  du genre tournois de joute, laquelle, détail assez cocasse, était télescopique, comme une canne à pêche : les sections rentrant les unes dans les autres au premier choc, on avait l’agréable impression d’embrocher son adversaire, comme au cinéma !  Souvenirs…

Tous les garçons, ou presque, ont été, à un moment ou à un autre, de preux chevaliers ! (Et les filles jouaient à la princesse… c’était une autre époque !). Or, de tous les textes de l’anthologie, le seul à vraiment faire référence explicitement  à ce monde enfantin, le seul à le placer au cœur même de l’hommage à la légende de la Table Ronde, c’est « Je crois que chevalerie y sera ».
Le chevalier, c’est aussi, et peut-être avant tout, un mythe d’enfance.  Anne Fakhouri a su s’en rappeler, et nous le rappeler :
« Un enfant était là, assis derrière une souche d’arbre mort, sur laquelle il avait aligné des chevaliers de bois avec leur monture. Il ne portait qu’une tunique longue, comme les petits seigneurs. Sa petite bouche riait mais son regard avait cette nuance de gris qu’on accorde communément aux âmes trempées dans l’acier et les nuées. […].
— Celle-là te ressemble tout à fait, sourit Gauvain. Un enfant sur un cheval. Je me souviens de mes enfances, et comme j’étais fier de monter mon premier destrier. Mais quel est ce bois ?
— De l’ébène.
» (p.163-164)

Anne Fakhouri n’est pas le premier auteur à  confier un rôle crucial à des figurines, à des poupées, dans une évocation des légendes arthuriennes. Je donnerai deux exemples.

Le premier n’est qu’un rappel, car il est connu de tous : les marionnettes de « Kaamelott » (épisode dit des « Pupi », dans la 2e saison), la géniale série télévisée d’Alexandre Astier qui a fait davantage, en France en tout cas, que n’importe-quelle autre production culturelle récente, pour remettre au goût du jour les mythes d’Arthur et de la Table Ronde, avec un respect et une connaissance approfondie du domaine, ainsi qu’une intelligence qui suscitent l’admiration à chaque nouvelle vision.
Le second parlera plutôt aux wagnériens (Richard, pas Roland C.),  comme aux cinéphiles un rien germanisants : le « Parsifal » (1983) de Hans-Jürgen Syberberg.
Le réalisateur, controversé mais passionnant de « Hitler, un film d’Allemagne » (1977), y fait largement appel à des marionnettes pour résumer certaines scènes passées.  On rappellera au passage que Syberberg  poussa le perfectionnisme jusqu’à faire réaliser une copie de la Sainte Lance du Saint-Empire romain germanique, dite des Habsbourg — il existe plusieurs reliques concurrentes, ce qui est amusant —, afin de l’utiliser comme accessoire dans sa version filmée de l’opéra de Richard Wagner. Détail étonnant, que l’on peut découvrir avec émotion  à l’occasion d’une capture d’écran.



C’est par le monde de l’enfance que survit un peu de l’essence véritable de la légende arthurienne dans « Je crois que chevalerie y sera ». Les chevaliers sont des rêves d’enfant, et Lancelot est le rêve des chevaliers. L’enfance n’est-elle pas l’époque bénie du  déguisement ? Et l’apparence de Lancelot se modifie au gré des aspirations  de ceux qui rêvent de l’incarner, ainsi que l’avoue Gauvain :
« Si Lancelot existait, nous pouvions être meilleurs. Pour qui connaît le combat et en fait sa vie, Lancelot est ce que nous voulions voir en nous-mêmes. Mais aucun de nous n’a essayé de le voir tel qu’il était, ne lui a demandé qui il était. Nous l’avons forcé à nous appartenir, les un après les autres. » (p.171)

L’enfant se prend pour un chevalier, et les chevaliers se prennent pour Lancelot. Et ce dernier n’existe plus que dans les rêves — ou les cauchemars — enfantins.
De ce pathétique simulacre de l’incarnation par le déguisement, on trouvera d’autres illustrations frappantes dans le film de Syberberg, qu’il faut bien évoquer une nouvelle fois. Les rôles des personnages imaginés par Richard Wagner y sont tenus par des acteurs, eux-mêmes doublés par des chanteurs d’opéra. Comment ne pas remarquer, à cette occasion, que l’acteur occupant le rôle d’Amfortas  n’est autre que… le chef d’orchestre Armin Jordan en personne, lequel dirige l’orchestre, dans l’enregistrement ! Le maestro se prend pour le chevalier blessé : il se déguise. Il fait semblant, et il y croit, il s’y croit, même, un moment, avec cette forme de  gravité dont sait faire preuve un enfant qui joue avec sérieux.

De manière plus énigmatique, le rôle de Parsifal est tenu dans le film par deux acteurs différents : un homme, Michael Kitter, auquel succède en deuxième partie une femme, Karin Krick ! Le Parsifal  selon Hans-Jürgen Syberberg possède donc au moins deux visages, tout comme le Lancelot d’Anne Fakhouri change d’apparence, selon qui le regarde.

Au lecteur qui va se plonger cette anthologie, je recommande vivement d’aborder cette nouvelle en dernier. La lente et progressive dissolution de Gauvain dans les limbes est une page que l’on n’oubliera pas. Peut-on imaginer baisser du rideau plus poignant sur le monde,  ô combien révolu, de Chrétien de Troyes ?

Joseph Altairac

(*) Je ne dirai rien, dans ce compte-rendu, de la « Postface » de Lucie Chenu. J’ai en effet préféré le rédiger AVANT d’avoir lu la postface en question. J’espère que Lucie Chenu ne m’en tiendra pas trop rigueur…
 

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