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L'expresso de l'Oncle Joe -1
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L'expresso de l'Oncle Joe -1

« C’est l’histoire d’un type qui voyage dans le temps. Je n’ai pas encore trouvé de titre ».
(« L’Horloge du Temps perdu »)
 
J’ai toujours adoré les histoires de voyage dans le temps. À cause de — je veux dire, grâce à — H.G. Wells, lu très tôt, mais aussi à la télé, avec une bonne vieille série ringarde des années soixante, « Au cœur du temps » (« Time Tunnel »), qui doit être irregardable aujourd’hui (je retenterai malgré tout le coup un de ces soirs, ne serait-ce que pour savourer une dernière fois quelques images/madeleines de Proust, même un peu rances ou desséchées). Et la nouvelle « Time Patrol » (1955), de Poul Anderson, lue il y a si longtemps dans l’anthologie Marabout, « Les vingt meilleurs récits de science-fiction ». Et « Le voyageur imprudent », de Barjavel. Et… Et…
Bref, j’ai toujours adoré les histoires de voyage dans le temps.
Le paradoxe temporel me semble être une des grandes inventions de la science-fiction, genre aussi original qu’infortuné,  dont maint commentateurs tiennent régulièrement à souligner, on se demande bien pourquoi, qu’il n’a rien inventé et qu’il n’est que le rhabillage d’un imaginaire qui n’aurait pas bougé depuis l’origine des… temps. Parfois, selon les interlocuteurs, je me demande si l’on parle bien des mêmes objets culturels, tellement l’incompréhension est grande. C’est toujours pour moi un sujet d’étonnement, même si je devrais en avoir l’habitude… Mais passons.
Une des séductions des histoires de voyage dans le temps, surtout dans le cadre des paradoxes ou prétendus tels, c’est la beauté du processus même qui assure leur cohérence (tout au moins, le temps de la lecture !). On se délecte alors à  démonter et remonter le subtil mécanisme aux rouages délicats, comparable dans les meilleurs cas, il n’y a pas de hasard, à celui d’une horloge de précision. Cette séduction peut être un piège, si elle tend à transformer les protagonistes du récit en simples pantins (encore que, parfois, je dois avouer que la pure contemplation du mécanisme suffit parfaitement à ma satisfaction personnelle, mais je n’insisterai pas, pour ne pas subir le reproche de manquer d’empathie envers mes prochains, même fictifs…).
 
« L’Horloge du Temps Perdu »  d’Anne Fakhouri, qui vient de sortir chez L’Atalante, m’a assez bluffé. Voilà un roman qui n’est pas un roman de science-fiction — c’est un pur récit fantastique —, mais parvient pourtant à emprunter quelque chose qui serait profondément de l’ordre de l’esprit du récit de voyage dans le temps avec paradoxe — le héros veut changer le passé —  tel que l’a construit et le conçoit la science-fiction.  De la science-fiction sans science-fiction, en quelque sorte…  Je vais tenter de m’expliquer.
 
Une très remarquable trouvaille d’Anne Fakhouri consiste à avoir pris le film « Retour vers le futur » (« Back to the Future », 1985) comme référence de son récit, à avoir fait de la connaissance de, ou pour mieux dire, de la familiarité avec ce film, la base théorique, presque philosophique du roman (j’ai été à deux doigts d’écrire « métaphysique », mais je n’ai pas envie d’employer ce terme qui générerait encore davantage de confusion…). C’est extrêmement astucieux : vieux ou jeunes, tout le monde a vu « Retour vers le futur » (ou même la trilogie complète), et ce film a été, à mon sens, le premier à réellement familiariser le grand public, y compris celui peu attiré par la science-fiction,  avec la thématique audacieuse du paradoxe temporel (que se passe-t-il si l’on tente de changer le passé ?). Et ce de manière définitive : j’irais jusqu’à prétendre qu’il y a un avant et un après « Retour vers le futur », au niveau de l’arrière-fond culturel du grand public.
Le lecteur qui a vu « Retour vers le Futur », donc,  connaît tout ce qu’il faut connaître pour accéder et souscrire à la logique particulière de « L’Horloge du Temps Perdu » : il se trouve tout de suite mis au parfum, d’autant plus que d’autres éléments — le skate, par exemple, ou planche à roulettes, comme on disait de mon temps — souligne la parenté avec le chef-d’œuvre de Zemeckis. C’est cette parenté, voire cette promiscuité, si j’ose écrire, avec un film de science-fiction revendiqué comme tel, qui va faire passer le postulat  fantastique pour « naturel » : en quelque sorte,  l’inexplicable du fantastique se trouve là cautionné par l’explicable de la science-fiction (hum… je jure pourtant que j’écris ces lignes parfaitement à jeun, uniquement supporté par quelques tasses de café bien noir !).
 
Débarrassé de l’épineux problème de la cohérence de son univers — tout lecteur qui accepte  le monde de « Retour vers le futur » acceptera, par simple osmose, le monde de « L’Horloge du Temps Perdu » —, l’auteur peut laisser cours  à son talent naturel — c’est l’expression traditionnelle employée pour désigner une qualité acquise au bout d’années d’effort et de travail — pour les descriptions psychologiques, et plus particulièrement celle de la détresse et de l’angoisse. Car on ne rigole pas beaucoup, dans ce roman, même s’il l’on relèvera par ci par là quelques subtiles pointes d’humour. L’histoire racontée s’accommoderait d’ailleurs fort mal d’un ton plaisant (un aspect qui, pour le coup, distingue radicalement « L’Horloge du Temps Perdu » du film de Zemeckis). J’irais jusque à  prétendre que j’ai trouvé ce texte âpre quelque part, dur à force d’être poignant, même si cela se termine « bien ». Encore qu’il y aurait beaucoup à dire sur ce « bien »…
J’insisterai aussi sur l’art singulier d’Anne Fakhouri à rendre oppressantes et signifiantes les scènes de rêve ou assimilé — chapitres en italique dans le texte —, scènes jamais gratuites qui jouent le rôle de révélateur et d’oracle (l’« écran bombé » du téléviseur…). C’est là, à mon sens, la signature d’un écrivain viscéralement fantastique. On n’aura pas de difficulté à trouver des  scènes similaires dans d’autres  récits de l’auteur.
 
Sur la couverture, je vois inscrit, formant un cercle : « L’Atalante Jeunesse ». Ah bon, c’est un roman « pour la jeunesse », ça ?  À part le fait que le personnage principal et quelques personnages secondaires importants naviguent dans les 14 ans, et qu’ils adorent (comme moi), les Quatre Fantastique de Stan Lee et Jack Kirby, je ne vois pas bien en quoi ce roman concernerait davantage les adolescents que les adultes ! En tout cas, personnellement, cette histoire d’individus marqués, torturés même, qu’ils soient adultes ou adolescents,  m’a pris à la gorge… À moins que l’idée de l’éditeur ne soit d’instaurer dans les jeunes esprits un sain pessimisme quant à leur avenir personnel et celui de leurs proches, sur lequel ils influent fatalement : statistiquement, il est indéniable qu’ils ont bien davantage de chance de se prendre les pieds dans le tapis que de réussir leur vie et, en se faisant à cette idée, ma foi, la vie ne peut alors que leur réserver d’agréables surprises… C’est là une philosophie qui se défend !
À lire, absolument.
 
J’allais oublier : c’est aussi un roman sur le roman dans le roman, sur l’angoisse du romancier compris comme un démiurge, et… sur les métiers impossibles de parent et d’enfant, pourtant si largement exercés en amateur et avec désinvolture, comme on pourra trop facilement le constater autour de soi…
 
Joseph Altairac

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