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L'expresso de l'Oncle Joe - 22
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L'expresso de l'Oncle Joe - 22

On peut entreprendre une excellente lecture sur de légers malentendus.
 
 
En découvrant l’illustration de couverture qui figure sur la jaquette d’Un éclat de givre d’Estelle Faye, due à Aurélien Police, d’autres images, en rapport avec la thématique post-cataclysmique, me sont instantanément revenues à l’esprit : le Paris en ruine du Jason Muller, d’Auclair. Dans cette bande dessinée du Pilote du début des années soixante-dix du siècle dernier, on pouvait suivre les efforts pas très sympathiques de militaires pour « regrouper » des populations retournées au nomadisme dans une Europe future, après le « Grand Chambardement ». Sur la couverture de l’album édité en 1975 par les Humanoïdes Associés, figurait une imitation de photographie, type carte postale : « L’Opéra. Paris ». Le Palais Garnier apparaissait en ruines, en partie envahi par la végétation : une image bien proche de celle du Sacré-Cœur d’Un éclat de givre, vu par Aurélien Police. Le graphiste raffiné des Moutons Électriques a donné à son illustration un petit côté affiche déchirée, qui renforce la parenté avec le travail de celui des Humanoïdes Associés, avec son titre au faux pochoir et ses pseudo bouts de papier collant… 
Trop influencé par l’illustration, je pensais donc plonger dans du post-catastrophique – le terme « post-apocalyptique », affreusement défiguré en « post-apo », même s’il a tendance à s’imposer, me semblant un rien excessif, l’Apocalypse, comme chacun sait, n’étant pas sensée avoir d’« après ». Le texte de quatrième de couverture précise cependant :
 
« Un siècle après l’Apocalypse. La Terre est un désert stérile, où seules quelques capitales ont survécu. Dont Paris. »
 
Certes, Un éclat de givre offre bien une description d’un monde après une catastrophe – que l’on comprend largement écologique –, mais pas vraiment de la manière dont je me l’étais imaginé au premier abord.
Le monde construit par Estelle Faye est plus éloigné dans le temps – quelque chose comme la deuxième moitié du XXIIIe siècle de notre ère –, plus complexe que celui de Jason Muller (ou de Simon du Fleuve, qui lui succéda immédiatement dans l’hebdomadaire Tintin). Plus complexe, beaucoup moins aisé à appréhender dans sa globalité.
Entre l’époque du lecteur, celle de l’effondrement de l’Ancien Monde, et le moment où se déroule l’action, des siècles ont passé. Une nouvelle civilisation, qui a pris ses racines dans l’ancienne (la nôtre), a pu se constituer, avec ses règles de fonctionnement, qui ne se résument nullement à un simple retour à un monde d’avant l’époque industrielle, comme l’imaginait assez schématiquement Auclair. Si Estelle Faye fait bien appel pour lui donner forme à certains éléments de sociétés anciennes ou archaïsantes, celles-ci sont entièrement repensée, redigérée pourrait-on dire, par les concernés eux-mêmes :
 
« Après le Chaos qui a suivi la Fin du Monde, la Bordure telle qu’on la connaît s’est reconstruite sous l’impulsion des premiers Frelots. D’anciens instructeurs d’arts martiaux, qui avaient récupéré des livres sur le dix-neuvième siècle, les communautés de gouapes du vieux Paris, les premières utopies de sociétés idéales, les jardins ouvriers, les phalanstères où des hommes égaux œuvraient pour le bonheur de tous… Une mythologie mi-fantasmée, mi-historique, qui les avait structurés, les avaient aidés à tenir. » (p.32)
 
Pour le lecteur qui s’attendait à naviguer au milieu d’un champ de ruines, un des intérêts principaux du récit sera la découverte progressive, souvent par petites touches un rien frustrantes, de ces structures inattendues. Des ruines, certes, il y en a beaucoup, mais le Sacré-Cœur de la couverture doit être considéré dans ce Paris futur comme l’on considère le Colisée dans la Rome d’aujourd’hui : une trace imposante du monde passé, de l’Ancien Monde, mais s’intégrant complètement au « nouveau monde » qui s’est construit après le Chaos. Et Paris n’est nullement le « village » que Jason Muller découvre dans le deuxième chapitre de ses aventures, scénarisé par Linus (alias Pierre Christin) : au contraire, c’est une ville présentée comme surpeuplée, tout au moins selon les critères de ce futur de post-dévastation. On verra ainsi « recyclés » bien des lieux typiques du Paris actuel, par exemple, la Grande Bibliothèque avec ses quatre tours, laquelle a pris le nom de « Stonehenge », et est devenue le quartier général des jeunes et redoutables mutants télépathes – les « Enfants Psy » – guidés par l’énigmatique Sybil, personnage que l’on comprend vite être un des maîtres secrets de la ville. Ou encore, l’Au-Delà, nouveau nom du siège d’une véritable Cour des Miracles, situé dans le quartier de Denfert-Rochereau, qui fut le cœur hospitalier de Paris :
 
« Que reste-t-il de cette longue histoire ? Une ville dans la ville. Un castel éventré […]. Là se concentre une population instable, un concentré toxique de médecins fanatiques, de chimistes à la morale changeante, d’anars dévoyés et de satanistes remontés des Catacombes. Tout un peuple déformé par des chirurgies esthétiques étranges, et par les remugles des ateliers de recyclage. Les gens marqués par l’Enfer ne peuvent plus habiter ailleurs. Ils ne le souhaitent pas non plus. Et ils se fondent, ombres parmi les ombres, dans la matrice poisseuse et tiède de l’Au-Delà. » (p.57)
 
Une sorte de retour au Moyen Âge, que cette Cour des Miracles, mais un Moyen Âge scientifique, qui fabrique ses monstres au moyen de la chirurgie et des manipulations génétiques. La science ne s’est pas perdue, dans cet avenir, et c’est d’ailleurs elle qui permet à ce monde de survivre : il a bien fallu substituer, à la faune et la flore détruites par la pollution et les bouleversements climatiques, des organismes génétiquement modifiés, ne serait-ce que pour produire de la nourriture (les « plantes GM », au comportement parfois inquiétant…). Les manipulations génétiques peuvent aller très loin : l’épisode assez hallucinant de la révolte des « sirènes », « hybrides » vedettes du « Splattered Mermaid, un claque de luxe situé dans l’ancienne piscine Molitor » (p.187), en témoigne. Mais ces données déstabilisantes – hybridations, manipulations génétiques, métamorphoses biologiques – font partie intégrante de ce monde. La technologie semble peu présente, voire oubliée : où est passée l’informatique, si caractéristique de notre époque ? Pourtant, cet effacement n’est qu’une impression : la technologie est toujours là, mais dissimulée. Elle a même fait des progrès aussi prodigieux que ceux de la biologie, puisque l’on verra fonctionner une machine à contrôler le climat, ce qui n’est pas rien !
 
Chet, le narrateur, personnage principal du récit, est aussi difficile à saisir dans son ensemble que le monde dans lequel il évolue. Sa vie sentimentale s’avère des plus agitées – il est bisexuel, ce qui complique encore ses problèmes relationnels. En principe, il exerce le métier de chanteur de jazz travesti (!), mais occasionnellement, il endosse le costume d’homme de main, pour des missions louches qui nécessitent de savoir bien encaisser les coups et jouer du couteau en virtuose. (En passant, signalons qu’Estelle Faye construit ses scènes de combat comme des séquences de ballet, ce qui , à bien y réfléchir, explique peut-être pourquoi le texte de quatrième de couverture parle du « panache du cape et d’épée » à propos de ce roman…). Chet se révèle, tout compte fait, parfaitement emblématique des Parisiens futurs d’Un éclat de givre : sa personnalité est construite à partir de références historiques, culturelles et psychologiques multiples dont on ne sait pourquoi et comment elles ont pu survivre – tout en se métamorphosant – jusqu’à l’époque décrite. C’est, par exemple, un inconditionnel du jazzman Marcel Zanini, dont un poster – véritable pièce de musée – orne son appartement… 
 
Lieux et personnages inattendus vont ainsi se succéder, au fil des pérégrinations chaotiques plus ou moins volontaires de Chet, dont la mission principale, qu’il a lui-même quelques difficultés à cerner, semble être de mettre fin à un trafic de drogue d’un nouveau genre, autour de la « Substance ». Mission sur laquelle je ne dirai rien pour ne pas trop déflorer le suspense (curieusement qualifié de suspense de « roman feuilleton » dans la quatrième de couverture). Encore que, de toute évidence, l’intérêt d’Un éclat de givre réside essentiellement, non dans le suspense en question, mais dans l’univers décrit. 
 
Il y a un passage où l’univers d’Un éclat de givre va rejoindre, d’une manière détournée, celui de Jason Muller (j’y tiens, à cette référence décalée) : lorsque Chet explore le quartier interdit de la Défense, où personne n’ose jamais s’aventurer et où se trouve l’inquiétant « QG de la Substance », il va tomber sur « la Milice Sécurité Citoyenne, pour la protection des Quatre-temps », dirigée par Laurent Lefort (un nom bien de chez nous). Ce groupe s’ obstine à reconstituer artificiellement, dans un des bâtiments désertés de l’ancien quartier d’affaires, l’ambiance d’un hypermarché du passé :
 
« Le long des couloirs s’alignent des magasins à la mode d’avant, tous volets relevés, avec des vitrines entièrement transparentes et, à l’intérieur, des mannequins blancs sans visage présentant dans des positions peu naturelles des vêtements élastiques et fragiles. Toutes les vitres sont intactes, comme si le Centre n’avait jamais connu ni vols ni pillages, pas la moindre dégradation, et ce, depuis le XXIe siècle. Oui, j’ai l’impression d’avoir pénétré dans une bulle temporelle, un morceau du passé rémanent, oublié au milieu de notre époque, persistant tel un Shangri-La en fibres de carbone, un pays-refuge épargné par les aléas du présent. Des familles parfaites en hologrammes, père viril, mère élégante, petit garçon sage et fillette aux longs cheveux blonds, animent de loin en loin les allées du centre. Les couples se tiennent par la main, et les enfants courent sans s’éloigner d’eux, en riant.  […] Des clients hologrammes tendent les mains vers des paquets de gâteaux aux reflets aluminium. Des boîtes de céréales avec des personnages de couleurs vives, aux expressions exacerbées. J’attrape un carton au hasard, le secoue. Il est vide. » (p.208-210)
 
Comme déjà signalé, dans Jason Muller, une dictature militaire s’efforce, sans succès, de regrouper par la force les populations nomades pour relancer la civilisation industrielle. Il s’agit de remettre sur les rails la locomotive du « progrès » – selon les militaires – qui aurait accidentellement déraillé. Mais là s’arrête l’analogie, car chez les exaltés aux ordres de Roland Lefort, il n’est pas réellement question de relancer le progrès, il s’agit plutôt d’en offrir le spectacle nostalgique à contempler : on fait semblant, on joue un rôle, on se livre à une reconstitution. 
 
En « Remerciements » – page à laquelle je prête généralement assez peu d’attention –, on relèvera cette dédicace de l’auteur, sans doute une des clés de la bonne compréhension de son propos :
 
« à mes années de théâtre »
 
Et force est de constater que chacun, dans Un éclat de givre, imite, reconstitue, fait semblant, se déguise, se travestit, réinterprète, en un mot, fait du théâtre. Les Frelots de la Bordure imitent les utopistes du XIXe siècle, les habitants de l’Enfer, qui se prennent pour des personnages de la Cour des Miracles, remodèlent leur corps en forme de démons – Collin de Plancy, l’auteur de l’inestimable Dictionnaire infernal, servant de référence ! –, les « étudiants en Langues Orientales » « se mettent à beugler des chansons dans un de leurs idiomes d’avant la Fin du Monde, vraisemblablement du japonais », se déguisent et « fournissent des efforts considérables pour maintenir dans leurs tenues les traditions de leur confrérie » (p.45), Roland Lefort et ses miliciens armés d’AK 47 – une machine qui depuis le temps a bien servi ses maîtres, si j’ose écrire –, semblent rejouer un film de guerre de la fin du XXe siècle. Jusqu’à Chet, qui se travestit et chante du jazz au XXIIIe siècle comme, de nos jours, des formations musicales prétendent reconstituer la musique de l’époque baroque. L’imitation, la redite, sans cesse. Pour survivre tant que faire se peut à la Fin du Monde, semble dire Estelle Faye, la civilisation sera contrainte de rejouer son propre spectacle, dans une gigantesque pièce de théâtre dont on ne se souviendrait du texte que par bribes, et dont ce qu’il reste des décors un peu trop monumentaux aura tendance à tomber en ruine : alors, on recolle, on rafistole, on ravaude tout cela comme on peut. Le Paris futur d'Un éclat de givre est comme la scène de ce théâtre, et ses habitants, comme des acteurs un brin libertaires, incapables de suivre les consignes d’un metteur en scène, s’il s’en trouvait un pour tenter de mettre un peu d’ordre dans le spectacle. 
 
Une traversée de Paris fantasmatique, étrangement poétique et attachante.
 
Joseph Altairac

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