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L'expresso de l'oncle Joe - 26
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L'expresso de l'oncle Joe - 26

 « Je suis mort depuis deux ans et demi mais j’éprouve une certaine fierté, quelque peu malsaine, à l’évocation de ce que beaucoup appellent à tort « l’œuvre d’Adrian ». Je n’ai pourtant rien fait d’exceptionnel, rien d’autre qu’expliquer le top du savoir à ceux qui n’y on pas accès, il suffisait d’en prendre le temps ». (Thinking Eternity, p.177.)
 
Chronologiquement parlant, l’action de Thinking Eternity se déroule plusieurs siècles avant celle d’Eternity Incorporated, un autre roman de Raphaël Granier de Cassagnac que je n’ai pas encore lu. Je romps donc une règle que je me fixe généralement, qui est, lorsque des textes se situent dans un cycle, de les lire dans l’ordre de parution, et non dans un ordre chronologique reconstitué, démarche de reconstruction assez répandue, mais qui m’a toujours paru un peu farfelue. On comprendra cependant que l’entorse à ce principe est surtout ici le résultat de ma négligence : je n’avais pas assez prêté attention à Eternity Incorporated au moment de sa parution. J’aurais pu éviter d’y déroger en prenant la peine de lire Eternity Incorporated avant d’attaquer Thinking Eternity, mais une certaine fainéantise m’en a dissuadé, ainsi que l’insistance de quelques amis, et enfin le fait que l’auteur, quelque part, a précisé que l’on peut très bien lire l’un ou l’autre sans se préoccuper de questions d’ordre.
 
Thinking Eternity n’est pas, à mes yeux, un thriller de science-fiction, mais plutôt de la science-fiction sous forme de thriller : une manière de dire que ce n’est pas l’action, passionnante, trépidante et rythmée par des rebondissements qui prédomine, mais le questionnement science-fictif qui s’élargit au fil de la lecture. Attention : le questionnement n’est qu’esquissé, amorcé par les personnages et les situations : ce sera au lecteur d’en mener l’approfondissement, au lecteur de science-fiction, bien sûr, car, comme on sait, la science-fiction demande aussi de l’imagination à son lecteur, et pas seulement à son auteur.
 
 
L’action se déroule dans un avenir qui ne semble pas très lointain, suffisamment tout de même pour que certains bouleversements politiques et sociaux se soient produits — il existe des états unis d’Afrique, et les Sociétats, nouvelles structures participatives, rivalisent en puissance avec les états traditionnels —, et des percées scientifiques et technologiques considérables aient été effectuées (percées qui me paraissent bien optimistes, mais Raphaël Granier de Cassagnac s’inscrit là dans un courant conjectural classique qui est à prendre ou à laisser). Adrian Eckard, un biologiste de génie, a survécu à un attentat terroriste massif, réalisé au moyen d’un gaz létal, qui a affecté l’ensemble de la planète. Il y perd les yeux, mais on lui greffe des prothèses révolutionnaires qui vont modifier, au sens propre comme au sens figuré, sa vision du monde. Il va alors se lancer dans un entreprise, elle aussi à l’échelle planétaire, d’introduction de la science fondamentale dans les endroits les plus reculés — et les plus inattendus — de la planète, et à tous les niveaux de la société. Imaginons un wikipedia qui serait consacré aux sciences ET qui serait fiable (il s’agit ici de science-fiction, évidemment), ainsi qu’une méthode d’enseignement et de réflexion, sur laquelle l’auteur ne s’étend pas trop, au moins aussi efficace que la sémantique générale selon Van Vogt (plutôt que selon Alfred Korzybski, c’est plus sûr) : le Thinking.
Parallèlement à l’instauration du Thinking, on assiste au développement et aux agissements, assez mystérieux et pour le moins problématiques, d’une entreprise, Eternity Incorporated, qui se présente comme philanthropique et dit œuvrer à préserver l’humanité de tous les cataclysmes possibles et imaginables censés la menacer. Eternity Incorporated parvient à recruter Diane, la sœur d’Adrian Eckard, une neuro-informaticienne, ce qui va permettre ainsi à l’auteur de passer d’un point de vue à l’autre, encore qu’il ne soit pas évident, culte du secret oblige — et c’est peu dire —, de bien saisir celui d’Eternity Incorporated. Davantage qu’au sort de l’humanité et à sa pérennisation (que faut-il entendre par humanité, et par sa pérennisation ?), Eternity Incorporated semble s’intéresser aux I.A. (intelligences artificielles), et surtout aux C.A. (consciences artificielles), et c’est à ce niveau que les interrogations du lecteurs vont être les plus fortes : à la question, globalement insoluble, de la définition de la conscience, une partie de la réponse ne serait-elle pas : je mens, donc je suis ?
 
Le Thinking va avoir à affronter un ennemi redoutable, qui est la religion : la pensée contre le monothéisme, les armes favorites de ce dernier étant l’anathème et l’assassinat, ce qui s’avère sans surprise, mais renvoie le lecteur à une actualité douloureuse. Et pourtant, le fanatisme monothéiste semble faire figure de petit joueur face au totalitarisme froid des maîtres d’Eternity Incorporated. Mais qui sont réellement ces maîtres ?
 
L’écriture de Raphaël Granier de Cassagnac, qui vise avant tout à l’efficacité, ne séduira pas tout le monde. On ne se trouve pas ici devant un exercice de style, même si la construction, tournée vers le suspense, me semble techniquement tout à fait maîtrisée. Mais on se trouve au cœur d’une certaine science-fiction, celle, vertigineuse, où le sort de pans entiers de l’humanité, quand ce n’est de l’humanité toute entière, se règle en quelques pages, par l’usage prométhéen d’une science formidable, et fantasmée. Une science-fiction que d’aucuns trouveront un rien irresponsable : le connaisseur, pourtant, ne s’en privera pour rien au monde, tant que ce celui-ci existe.
 
Joseph Altairac

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