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Ellen Klages nous parle de Passing Strange
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Ellen Klages nous parle de Passing Strange

Découvrez une interview d'Ellen Klages autour de son roman Passing Strange par Eric Holstein.
A noter que Passing Strange, publié en version originale par Tor.com,  a reçu les World et le British Fantasy Award et devrait être publié prochainement par les éditions Actusf avec une traduction d'Éric Holstein.

ActuSF : En 2018, votre novella Passing Strange a remporté le Word et le British Fantasy Award. Comment l’idée vous en est-elle venue ?

Ellen Klages : J’ai déménagé dans les environs de San Francisco en 1976 et je suis immédiatement tombée amoureuse de cette ville. L’année suivante, je me suis attelée à une histoire à propos de deux femmes, Haskel et Netterfeld –, de Chez Mona et de la Foire Internationale sur Treasure Island. Mais ça n’a rien donné… Je jetai quelques scènes sur le papier avant de les oublier au fond d’un tiroir. Mais je ne les oubliai pas pour autant. Je relisais une page ou deux de temps en temps et à chaque fois, je me disais « Tu devrais faire quelque chose avec ça. » mais je ne savais pas trop quoi. Et lorsqu’en 2015, mon éditeur – Jonathan Strahan – me demanda si je voulais bien lui écrire une novella. C’est là que j’ai exhumé cette histoire vieille de presque quarante ans, ainsi que les recherches que j’avais faites à l’époque pour lui donner enfin vie.

ActuSF : San Francisco est une ville très atypique dans le paysage américain, presque européenne. À votre avis, qu’est-ce qui rend cette ville si particulière ?

Ellen Klages : Plusieurs raisons. Sa géographie et son climat sont pratiquement méditerranéens – beaucoup de collines qu’on remonte par des ruelles escarpées, et on peut avoir vue sur la mer de pratiquement n’importe où depuis la terrasse. Elle a été fondée dans le sillage de la Ruée vers l’Or de 1849 et était par conséquent un genre de ville frontière qui attirait les hors-la-loi et les marginaux qui se tenaient à l’écart des « gens convenables et étaient venus faire fortune. Et puis, c’est une ville au bord de la mer. Son port a vu débarquer des milliers de personnes venues du monde entier. Beaucoup ont choisi de s’y installer et sont venus nourrir ce grand mélange de cultures.

ActuSF : Pourquoi avez-vous choisi de placer votre intrigue à la toute fin de la Foire Internationale de 1939 ?

Ellen Klages : J’ai toujours été fascinée par cette foire et collectionné les livres qui s’y rapportaient, de vieux souvenirs, des cartes postales, des photos. Le titre original en 77 était d’ailleurs « 39 Fair », mais lorsque c’est devenu Passing Strange, ça ne fonctionnait plus de la placer la première année de la Foire, parce que sa fermeture, à la fin de l’été 40, marque la fin d’une époque : la guerre approche, Treasure Island va devenir un aéroport et une base navale et la Cité Magique va être rasée. Du coup, ces derniers mois ont une saveur toute particulière.

ActuSF : Dans cette novella, on découvre six personnages féminins très forts – surtout Haskel et Emily. Est-ce que Passing Strange serait plus une galerie de portrait qu’un roman fantastique ?

Ellen Klages : Ce n’est pas ainsi que je la vois. Tout d’abord, c’est une novella et pas un roman. Et ce n’est pas simplement une question de longueur, mais de structure et d’intention. Ian McEwan du New Yorker dit qu’une novella « doit composer avec certaine une économie de moyen – peu d’espace pour les intrigues secondaires, les personnages doivent être posés à grands traits mais se garder assez d’espace pour vivre et respirer, quant à l’idée centrale… elle doit constamment exercer sa force d’attraction. » J’espère y être parvenue avec Passing Strange.

ActuSF : Vous décrivez San Francisco comme une ville qui semble être plus permissive et transgressive que les autres villes américaines. Pourtant, il y avait d’autres cités où les communautés gay et lesbienne avaient pu trouver refuge. Storyville – le fameux quartier des cabarets et des bordels de La Nouvelle-Orléans – n’était fermé que depuis 22 ans et ses figures les plus emblématiques avaient émigrés vers New York et Chicago. San Francisco était-elle réellement si permissive que ça ?

"Chez Mona fut le premier bar ouvertement lesbien des États-Unis et parce que sa clientèle était vue comme une attraction touristique, il passait au travers des descentes de police et des fermetures administratives."

Ellen Klages : Pas toute la ville, seulement quelques quartiers, parmi lesquels North Beach et Chinatown qui étaient pratiquement des villes dans la ville. Elles étaient astreintes aux mêmes lois, mais on les y appliquait avec un certain degré de permissivité. Chez Mona fut le premier bar ouvertement lesbien des États-Unis et parce que sa clientèle était vue comme une attraction touristique, il passait au travers des descentes de police et des fermetures administratives. Mais à New York, par exemple, il était interdit de servir de l’alcool dans les établissements homosexuels jusque dans les années 60 et les descentes de police étaient très fréquentes.

ActuSF : Passing Strange explore les milieux lesbiens de la côte Ouest des années 40. Qu’en était-il pour les gays à cette époque ?

Ellen Klages : Je suis moins au fait de ce qui se passait pour les hommes à l’époque. Il y avait un bar qui était un peu l’équivalent de Mona pour eux, c’était Finnochio’s. Il présentait des spectacles de travestis et, tout comme Mona, il était référencé dans les guides touristiques (et il est resté ouvert de 1936 à sa fermeture définitive en 1999). Mais être ouvertement gay était dangereux, même à San Francisco. Les femmes sont moins visibles et plus inoffensives. La communauté gay s’est en fait énormément étoffée après la guerre avec la démobilisation des marins de la flotte du Pacifique.

AcutSF : Plus que tout autre chose, Passing Strange est une histoire d’amour qui lutte pour s’imposer dans notre société. C’est une thématique qui semble assez récurrente dans vos livres ?

"Une histoire d’amour sans confrontation c’est trop à l’eau de rose pour moi."

Ellen Klages : Une histoire d’amour sans confrontation c’est trop à l’eau de rose pour moi. J’aime explorer la manière dont l’amour crée du bonheur à petite échelle même si, pour cela, il cause des problèmes dans un contexte social plus général.

ActuSF : Origami, peinture… Dans Passing Strange la magie semble reposer beaucoup sur l’art. Comment en êtes-vous venue à ce « réalisme magique » ? Est-ce à dire que, pour vous, l’art peut changer le monde ?

Ellen Klages : L’Art peut très certainement changer le monde, mais je n’ai pas le sentiment d’avoir écrit là-dessus. Je voulais que mes personnages baignent dans un quotidien empreint de créativité – l’art, la musique, la magie. Avant Passing Strange, dans Caligo Lane, je détaille très précisément la manière dont Franny procède avec ses origamis cartographiques et je voulais essayer de revisiter ce concept. Le tundérpör de Haskel a donc évolué à mesure que j’essayais de trouver comment elle pourrait utiliser sa forme d’art à elle pour changer le cours des choses.

ActuSF : Musique, écriture, peinture, danse, artisanat. Vos personnages baignent dans l’art. Serait-ce la seule manière d’exprimer son non-conformisme, voire sa marginalité ?

"Les arts et les disciplines scientifiques ne sont en rien antagonistes, mais plutôt les deux faces d’une même pièce : elles sont l’une comme l’autre des outils d’exploration, pour assouvir sa curiosité, découvrir comment les choses fonctionnent, se demander « et si ? » et voir ce que ça donnerait."

Ellen Klages : Absolument pas. Babs est mathématicienne, Franny est cartographe et Polly une aspirante scientifique. Les origamis de Franny sont tout autant de l’art que de la science et la transformation de la peinture de Haskel en quelque chose de magique repose sur une recette, un ensemble de règles. Les arts et les disciplines scientifiques ne sont en rien antagonistes, mais plutôt les deux faces d’une même pièce : elles sont l’une comme l’autre des outils d’exploration, pour assouvir sa curiosité, découvrir comment les choses fonctionnent, se demander « et si ? » et voir ce que ça donnerait. Les sciences ont juste l’air plus rigoureuses parce qu’elles dépendent de faits précis et de règles établies. Mais tout art exige des compétences particulières et de la discipline et un bon scientifique saura penser de manière créative. Quant à la marginalité, un geek ou un nerd sont tout aussi marginaux qu’un artiste bohème.

ActuSF : Le jazz est aussi une dimension importante de Passing Strange. Que signifie cette musique pour vos personnages ? Et pour vous ?

Ellen Klages : J’ai utilisé quelques tubes de l’époque pour ajouter une dimension supplémentaire à mon histoire et elles m’ont permis de m’immerger un peu plus dans le passé pendant que j’écrivais. À l’ère du tout numérique, j’ai pu télécharger les bonnes versions des morceaux originaux. Les lecteurs peuvent faire de même et s’ils font ce choix, ils pourront rentrer dans l’histoire de manière plus immédiate, exactement comme s’ils étaient assis au premier d’un club de l’époque.

ActuSF : La magie est si ténue dans Passing Strange, que le livre aurait facilement pu être classé en littérature blanche. Qu’est-ce qui vous a conduit rester sur une approche fantastique ?

"À mes yeux, la magie est quelque chose de précieux et doit être vue comme telle, un peu comme un plat en argent qui vous vient de votre famille et que vous gardez en haut du placard pour ne le sortir que dans les très grandes occasions."

Ellen Klages : Je dirais que la magie est plus subtile que ténue. Comme une épice délicate. Elle est essentielle à l’histoire, mais peinerait à tenir un chapitre en entier. De fait, si j’avais un tundérpör comme Haskel ou si j’avais les incroyables capacités de Franny, je n’irais certainement pas le crier sur les toits. À mes yeux, la magie est quelque chose de précieux et doit être vue comme telle, un peu comme un plat en argent qui vous vient de votre famille et que vous gardez en haut du placard pour ne le sortir que dans les très grandes occasions. Quelque chose qui doit être traité avec soin et le respect qui lui est dû.

ActuSF : Caligo Lane que nous présentons aussi ici, se passe dans le même univers. Avez-vous l’intention d’y revenir ?

Ellen Klages : Peut-être. J’ai déjà écrit une autre histoire – Hey Presto ! – qui met en scène Polly et qui est disponible en anglais dans mon recueil Wicked Wonders.

ActuSF : Vous avez remporté de nombreux succès avec vos romans historiques, mais en ce qui concerne vos incursions dans le fantastique, vous vous cantonnez aux formats courts. Une raison particulière à ce choix ?

Ellen Klages : Pas spécialement, non. Mes trois romans sont pour enfants, donc pas vraiment plus longs que Passing Strange. J’aime la compacité des formats courts et je trouve qu’ils conviennent tout particulièrement aux genres de l’imaginaire.

ActuSF : Quels sont vos projets ?

Ellen Klages : Je travaille sur deux nouvelles en ce moment et sur un mémoire à propos de ma sœur, Sally.

Eric Holstein

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