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Eva

Didier Comès (Scénariste, Dessinateur)
Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 31/07/2003  -  bd
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Eva

Le roman graphique est un genre en bande dessinée qui se distingue moins par l’utilisation du noir et blanc que par son statut ambigu qui le situe aux frontières du roman et de la bande dessinée. La dénomination de ce genre évoque en lui-même le caractère complexe de ces récits. Les auteurs osant affronter cette question qui les pousse à réaliser un véritable travail de créateur et non de « suiveurs » ne sont pas légions. L’on peut citer quelques noms d’auteurs qui ont, ou ont eu, un véritable projet artistique et dont la recherche est constante. Leurs œuvres ont su créer chez le lecteur une attente inconnue en offrant des ouvrages réfléchis et singuliers. Il en va ainsi de Breccia, avec par exemple Mort Cinder (Vertige Graphic), Muños dont une des dernières parutions est Retour de Flammes (Casterman), et Pratt bien sûr qui fut un novateur sur bien des points.

L’on songe à lui, presque naturellement, lorsqu’on lit un album de Didier Comès. Tout comme l’on songe à Comès en découvrant un récit de Chabouté qui s’inscrit directement dans sa filiation. De son propre aveu, Comès doit tout à Pratt, dont les ouvrages sont, selon lui, parfaits. Cet auteur a la modestie des grands. Après avoir débuté comme apprenti dessinateur industriel, il se laisse convaincre par René Hausman et Paul Deliège et propose ses dessins au quotidien belge Le Soir. En 1969, il publie donc ses premières planches dans le supplément jeunesse du journal. Ce n’est que dix ans après avec la sortie de Silence que le monde de la bande dessinée prend conscience qu’un artiste est né. A partir de cet album, il délaisse la couleur au profit du noir et blanc. Eva est sorti initialement en 1985 chez Casterman. Sa réédition dans la collection "Classiques" prouve, s’il en était encore besoin, le caractère incontournable de cet album.

L’antre de la folie

La voiture de Neige tombe en panne à proximité d’un grand manoir. Elle s’y rend afin de demander de l’aide. Elle rencontre en premier Yves qui, après avoir consulté sa sœur jumelle Eva, clouée dans un fauteuil roulant, lui offre l’hospitalité pour la nuit. Neige ne se sent d’abord pas à son aise entre ces deux êtres. En effet, Yves la met tout de suite en garde contre le caractère aigri de sa sœur Eva et contre son « attitude » qui peut s’avérer « bizarre ». Puis, à son tour Eva exhorte Neige à se méfier de son frère dont le « comportement » peut être « inattendu ». Si au début la jeune femme se sent oppressée par l’étrange atmosphère qui règne dans la maison, elle décide d’y prolonger son séjour après que sa voiture est réparée. Elle est intriguée notamment par les automates qui peuplent l’atelier d’Yves et qui semblent être doués de parole. Elle est également fascinée par la relation entre ces jumeaux vivant une relation d’exclusivité bien qu’Yves projettent ses fantasmes dans les automates qu’il invente.

Un classique à découvrir ou redécouvrir

Ces cent quatorze pages enferment le lecteur dans un huis clos étouffant rythmé seulement par les chapitres aux titres évocateurs et poétiques. Comès ne laisse aucune porte de sortie à ses lecteurs et l’on se sent peu à peu intrigué et attiré par les jumeaux Yves et Eva, tout comme peut l’être Neige, qui n’est d’ailleurs pas aussi blanche que le laisse supposer son nom. La référence au cinéma d’Alfred Hitchcock a souvent été mise en avant de par la terreur glaciale qui envahit les planches. Il semble parfois que Comès manie ses pinceaux comme des lames de rasoir ; il découpe les vignettes avec un tranchant qui, à eux seuls, font naître un sentiment angoissant chez le lecteur.

Comès place avec patience les éléments qui serviront plus tard et qui ne prendront tout leur sens qu’une fois le livre terminé. Les personnages, quoique réalistes, revêtent une attitude étrange, leurs visages restant inextricablement fermés et la naissance d’un sourire n’augure rien de bon. Ils sont d’une telle froideur qu’ils tiennent à distance tout sentiment de sympathie qui pourrait naître chez le lecteur.

A chaque case, le récit manque de basculer dans le fantastique. Comès joue constamment sur la confusion entre le fantasme et la réalité. En effet, l’univers dans lequel évoluent les jumeaux, tous les deux aussi malsains qu’attirants, est teinté de folie. Une folie rampante, distillée et qui se cache derrière chaque porte. A tout instant, la bande dessinée risque de sombrer et d’entraîner le lecteur avec elle. L’ambiance générale est d’ailleurs plus angoissante que paniquante.

D’où naît ce trouble qui s’empare du lecteur ? L’étrange vient moins des poncifs du genre que se plaît à employer Comès que du traitement de la gémellité. Les rapports incestueux et les fantasmes de ces jumeaux sont les vrais ressorts d’un fantastique que l’on pourrait nommer de « psychanalytique ». Les automates qu’Yves élabore dans le secret de son atelier sont la projection de ces deux êtres qui se manipulent et cherchent à faire de l’autre sa marionnette. Mais ils sont surtout le jouet de leurs pulsions et de leurs névroses. Totalement aliénés l’un à l’autre, l’équilibre est détruit par l’arrivée inopinée de Neige. Les automates, quant à eux, ne sont compris que dans leur entière signification qu’à la fin. Yves, ventriloque, s’amuse à les faire vivre : il leur donne le langage de leur physique du plus grossier petit bonhomme aux créatures les plus androgynes qui rappellent fortement Marlène Dietrich. Comès manipule ses personnages comme il manipule le lecteur ; jusqu’au bout il sera parvenu à terrifier sans la moindre goutte de sang visible et grâce seulement à une ambiance. Incontournable !

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