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Interview 2018 : Nancy Kress pour Les Hommes dénaturés
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Interview 2018 : Nancy Kress pour Les Hommes dénaturés

ActuSF : Les éditions ActuSF republient en France votre roman Les Hommes dénaturés vingt ans après la première publication. Les thématiques abordées sont-elles toujours d’actualité ?

Nancy Kress : Ces sujets sont plus d’actualités que jamais. Les Hommes dénaturés dépeint un futur dans lequel la fertilité masculine a tellement chuté qu’il est très compliqué de concevoir un enfant. Le problème de fertilité est largement causé par des perturbateurs endocriens, des molécules trouvées dans une large variété de produits de tous les jours, en particulier le plastique. Je ne l’ai pas inventé ; c’était un problème largement documenté lorsque j’ai écrit ce livre et maintenant, la situation a empiré. Une étude de 2018, réalisée par la Icahn School of Medicine de l’hôpital Mount Sinai a trouvé que la fertilité masculine, mesurée par comptage du sperme, a chuté de 52 % dans les pays occidentaux – dont la France et les Etats-Unis – entre 1973 et 2011. Moins de spermatozoïdes, moins de chance de tomber enceinte. Il est vrai qu’un seul spermatozoïde est nécessaire, mais il en faut beaucoup pour avoir un gagnant. Certains scientifiques appellent ce phénomène la « castration environnementale ».

 

 

ActuSF : Que racontent Les Hommes dénaturés ?

Nancy Kress : En conséquence des problèmes de fertilité, ce roman raconte un futur dans lequel les gens attribuent une grande valeur aux enfants, ce qui semble être une bonne chose. Ça l’est, sauf lorsque, comme cela arrive à chaque fois que quelque chose avec de la valeur vient à manquer, ils vont aller à l’excès pour obtenir un enfant – ou même un substitut d’enfant quand ils ne peuvent en avoir un vrai. Au même moment, en 2034, il y a une surabondance de personnes âgées (comme cela va arriver avec l’explosion démographique liée au baby-boom qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale), et pas assez de jeunes travailleurs pour les soutenir. Tout ceci a l’air sinistre. Mais mes personnages, bien qu’ils vivent dans un monde sinistre, font de leur mieux pour s’en sortir. Ils agissent, ils apprennent, ils grandissent et ils sont récompensés.

ActuSF : Nous suivons dans ce roman trois personnages : Shana Walders, Nick Clementi et Cameron Atuli. Pouvez-vous nous les présenter ? Quel lien les unit ?

Nancy Kress : Shana Walders est une jeune femme belle, avec beaucoup d’énergie, un mauvais caractère et la volonté de s’engager dans l’Armée si elle le peut. C’est le diable en mini-jupe. Cameron Atuli est un danseur de ballet homosexuel qui découvre que deux choses lui ont été dérobées – une partie de ses souvenirs et une reproduction de son visage. Le Dr. Nick Clementi est un chercheur âgé s’intéressant à la crise de la fertilité que tout le monde ignore, en partie parce que les crises économiques retiennent l’attention des gouvernements, mais aussi parce que la « castration environnementale », un terme qui est actuellement utilisé, est un sujet difficile à aborder. En particulier pour les hommes. Ces trois destins ne se seraient jamais croisés sans l’existence d’un marché noir scientifique.

 

 

ActuSF : Comme votre novella L’une rêve, l’autre pas, Les Hommes dénaturés est un texte de science-fiction sociétale. Manipulation génétique, perturbateurs endocriniens… Pourquoi avoir choisi d’écrire sur ces sujets ?

Nancy Kress : Il n’y a pas tant de manipulation génétique que ça dans Les Hommes dénaturés, le roman s’intéresse davantage à d’autres types de recherche biologique. Mais vous avez bien entendu raison de dire que j’écris souvent sur la manipulation génétique. Non seulement je trouve cela passionnant, mais cela va également concerner le futur de mes enfants et de leurs enfants. Les micro-organismes, cultures et animaux génétiquement modifiés sont une réalité et ont un rôle économique. Nous finirons bien un jour par appliquer aussi ces techniques aux êtres humains. Comment quelqu’un pourrait ne pas être intéressé par tout cela ?

ActuSF : Qu’avez-vous eu envie de dénoncer en écrivant ce roman de science-fiction ? Les dérives de la technologie ?

Nancy Kress : Parler de mauvaise utilisation de la technologie est une affirmation trop vague. Quand le plastique a été inventé et qu’il est par la suite devenu omniprésent, personne n’avait conscience de ses effets sur la fertilité. C’était une conséquence imprévue. La science-fiction a un long passif d’histoires édifiantes – « Si cela continue, on pourrait en arriver là, et nous n’en avons pas envie ». Je crois que mon livre s’inscrit dans cette tradition.

ActuSF : Vous avez été distinguée plusieurs fois du prix Hugo, du prix Nebula et du prix Locus avec vos romans et vos nouvelles. Lors de la dernière remise de prix du prix Hugo, N.K. Jeminsi s’est exprimée pour dénoncer la remise en cause de sa légitimité à écrire de la science-fiction en tant que femme noire. Avez-vous été concernée par la remise en cause de votre voix en tant que femme autrice de science-fiction ?

 

Nancy Kress : Personne n’aime jamais ma réponse à cette question. Je ne crois pas avoir déjà été discriminée en tant que femme dans la science-fiction. Les femmes de la génération avant la mienne – Ursula LeGuin, Joanna Russ, Kate Wilhem – ont ouvert la voie. J’ai toujours trouvé autant des éditeurs que des lecteurs prêts à m’accueillir.

 

 

ActuSF : Travaillez-vous sur un ou plusieurs projets en ce moment ?

Nancy Kress : Oui, j’ai une trilogie presque complète basée sur ma novella Yesterday’s Kin qui a remporté le prix Nebula. Les deux premiers livres, Tomorrow’s Kin et If Tomorrow Comes, sont tous deux publiés chez Tor et le troisième, Terran Tomorrow, sortira en novembre. Par ailleurs, j’ai commencé à travailler sur une novella, qui n’a pas encore de nom.

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