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Interview de Olivier Girard
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Interview de Olivier Girard

ActuSF : Parlons un peu de tes débuts à toi. Te souviens-tu du premier bouquin de SF que tu ais lu et qui t'ai marqué ? Quels sont d'ailleurs les auteurs qui t'ont emmené vers la SF ? Tes références ?
Olivier Girard : J'ai toujours beaucoup bouquiné, depuis tout petit, de tout et n'importe quoi. Si je me souviens bien, mon premier choc réel du côté SF, ça s'est plutôt déroulé via la BD, notamment la BD US. J'adorais ça, ma mère m'abreuvait tous les mois de mon quota de Strange et Nova. Je devais avoir 9 ou 10 ans, et j'étais totalement dingue du Surfer d'Argent. Ses aventures interplanétaires, Galactus, Shalla Bal, Mephisto, c'était vraiment bonnard. Un peu plus tard, vers 11 ans je crois, je me souviens aussi avoir lu Le Seigneur des Anneaux sur les conseils de copains de ma mère qui faisaient des jeux de rôles. Des mecs chevelus qui fumaient des trucs bizarres et que je croisais régulièrement dans ma cuisine en train de vider le frigo familial. Ils me racontaient leurs parties, leurs combats entre magiciens, des trucs du genre, et je trouvais ça totalement fascinant. Un jour, un de ces types est venu avec le premier tome de la trilogie de Tolkien. Il m'a donné le bouquin, et je crois que finalement, c'est ce jour-là que j'ai définitivement " retourné l'araignée ". Franchement, ce bouquin m'a troué (même si je l'ai relu des années plus tard et que je me suis passablement emmerdé). A partir de ce moment, je suis devenu totalement accro à la fantasy et la SF. Tout y passait, BD, bouquins et aussi des kilos de DVD que je louais par trois ou quatre tous les week-ends. Je me souviens aussi avoir lu Niourk de Stefan Wul vers la même période. J'étais en 6e, et ça m'a tellement branché que j'en ai fait un exposé en classe en lisant à haute voix tous les passages les plus gores. Tout le monde se marrait, même la prof !

ActuSF : Quel a été ton parcours jusqu'à Bifrost ? Je crois que tu as été vendeur à la Fnac ?
Olivier Girard : Je suis issu d'une famille assez aisée et suis le produit d'une éducation extrêmement permissive. Mon père est un mec cool, qui était la moitié du temps foutu en Afrique pour son boulot, avant de définitivement s'installer au Zaïre autour de mes 14 ans (il y est toujours à l'heure actuelle). Du coup, ma sœur et moi avons été élevés par ma mère, qui est la femme la plus relaxe et la plus ouverte de la Terre. Nous vivions à côté de Fontainebleau. La vie à la campagne, la forêt, le cheval, des animaux partout (ma mère adore ça, je ne me souviens pas d'avoir eu moins de cinq chiens, un chat et une poignée de lapins chez nous, sans parler de perruches et autres perroquets…), et une tribu de copains en permanence à la maison parce que l'ambiance y était bien plus décontractée que chez eux. Bref, une enfance heureuse, en dépit d'une séparation parentale qui a été plutôt dure à avaler. Ça nous a tout de même permis, à ma sœur et à moi, d'aller très souvent en Afrique, ce qui est une compensation comme une autre. A l'école, j'étais nul. En tout. Je foutais rien, ça ne m'intéressait pas des masses, et je dois dire que finalement, je n'y allais pas souvent. Après mon bac, j'ai poursuivi un semblant d'études à Paris, mais je savais déjà ce que je voulais faire depuis l'âge de 12 ou 13 ans. C'était pas compliqué : soit je serais Stephen King, soit je serais éditeur. La fac m'a particulièrement ennuyé. J'étais super désœuvré. J'ai perdu 3 ans en faisant le con dans des squats parisiens tout en alternant avec des retours chez une tante qui s'est toujours beaucoup occupé de moi et qui avait un triplex gigantesque dans le quinzième. Cette ambivalence était assez bizarre… Puis j'ai fait un stage chez Albin Michel. Ça devait durer un mois : j'en ai fait huit. Là, j'ai clairement abandonné mes études. Après ça, je suis effectivement devenu libraire à la Fnac, au rayon sciences humaines. Je savais déjà que je voulais monter ma boîte. J'ai mis du fric de côté. Puis arrêté la Fnac après pas loin de deux ans. J'ai remis le couvert côté voyages pendant quelque temps, histoire de m'aérer avant de me lancer dans la galère de la création d'entreprise en France.

ActuSF : Est-ce que cette expérience de vendeur t'a aidé par la suite dans ton travail au Bélial ?
Olivier Girard : Oui, naturellement. J'avais l'impression d'avoir approché la profession côté éditeur chez Albin Michel. Je voulais voir le truc côté libraire. J'ai appris ce qu'était la diffusion, la distribution, le système fondamental des retours, comment fonctionnent les mises en place en librairie, ce genre de trucs, quoi. Ce qui ne m'a pas empêché de faire d'énormes conneries aux débuts de Bifrost…

ActuSF : Comment est née l'idée de Bifrost ? Qu'avais-tu envie de faire et quel était le contexte de l'époque ? Comment avez-vous choisi le nom de Bifrost ?
Olivier Girard : J'ai déjà répondu à ces questions dans l'édito du n° 42. Pour faire court, l'idée de créer une revue consacrée aux littératures de genre a véritablement germée le jour où, suite à la publication d'une de mes nouvelles dans un fanzine, j'ai brusquement mesuré combien manquait en France une revue spécialisée d'aspect et de facture plus ou moins pro. Je me suis simplement dit : " Puisqu'il n'y en a pas, faisons-la ". Nous étions quatre, des amis de longue date, et nous nous y sommes tous mis. De cette équipe fondatrice, je suis le seul à avoir tenu le coup. Les trois autres sont assez vite partis vers d'autres horizons. Il faut dire que nous nous sommes rapidement rendu compte que publier une revue spécialisée, c'est un boulot de dingue qui sous-entend de faire ça à quasi plein temps sans gagner un radis pendant de longues années. Bref, il faut une sacrée motivation. Je l'avais, les autres moins. C'est comme ça. Heureusement, le revue a très vite motivé d'autres personnes, Gilles Dumay et Pierre-Paul Durastanti notamment, qui sont arrivés tous les deux après deux ou trois ans de Bifrost, et n'ont depuis plus quitté l'équipe, jusqu'à occuper aujourd'hui une place pour ainsi dire aussi déterminante que la mienne dans l'élaboration de la revue telle qu'elle se présente maintenant.
Le contexte à l'époque ? Il n'y avait pas de revue. Ou plutôt si, en 95, il y avait CyberDreams, mais je ne le savais pas. Je l'aurais su, Bifrost serait probablement restée dans les cartons. Mais lorsque j'ai eu connaissance de la revue de Francis Valéry, nous nous étions déjà tous trop investis, le " projet Bifrost " était déjà trop avancé pour faire marche arrière. Quant à ce que je voulais faire ? Casser la baraque, bien sûr ! Je voulais tout, absolument tout. Je voulais faire de Bifrost un support syncrétique de la culture populaire, de tout ce que j'aimais, en fait : la S-F, le fantastique, la fantasy, et ce sur tous les médias, bouquins bien sûr, mais aussi télé, cinéma, illustrations, jeux de rôles, voire musique. C'était n'importe quoi. En l'espace de quelques années, nous nous sommes très vite recentrés sur le livre, pour finalement ne plus parler que de ça. En définitive, nous avons évolué du concept d'un support généraliste dans le domaine de l'imaginaire, à une revue extrêmement spécialisée sur le livre. Pour mener le concept initial à bien, c'est-à-dire réunir Mad Movies, BoDoï, Casus BelliFiction dans un même support, il aurait fallu produire 500 pages tous les mois avec une équipe rédactionnelle de 50 personnes. Vraiment n'importe quoi ! L'autre truc, c'était que je voulais une revue pour les auteurs français. Je me souviens d'une critique de Jacques Baudou, dans Le Monde, qui annonçait la naissance de Bifrost et de Galaxies, en précisant que cette dernière revue était plus ambitieuse que Bifrost parce qu'elle s'ouvrait à la S-F anglo-saxonne. Je me souviens que ça m'a rendu dingue ! Plus ambitieuse ? Puiser dans un vivier de textes quasi inépuisable, plus ambitieux ? J'y croyais pas ! Pour moi, la véritable ambition, c'était de défendre les auteurs francophones, et uniquement. Le comble de l'ambition aurait été à mon sens de faire une revue uniquement consacrée à la S-F… je sais pas, disons, bretonne ? Franchement, cette remarque m'a démonté. Ceci dit, je n'ai pas pu tenir cette ambition bien longtemps. Dès le numéro 8, nous nous sommes ouverts aux textes étrangers, faute de suffisamment de matériaux de qualité en français… Quant au titre, ça vient de la mythologie viking. Le Bifrost est un arc-en-ciel reliant le monde des hommes au monde des dieux. Le lien, quoi. Et je voulais une revue qui fasse le lien. Le lien entre les fans, entre les genres, entre les médias… Bifrost, quoi.

ActuSF : et Est-ce que la revue a été facile à mettre en place ? Comment as-tu constitué ton équipe et ton premier sommaire ?
Olivier Girard : Ça n'a pas été si compliqué que ça. A l'époque, au moment de la gestation de Bifrost, je publiais des nouvelles dans divers fanzines. Ce qui m'a amené à découvrir quelques gens du milieu, des amateurs actifs et motivés. Quelques auteurs aussi. L'histoire de Bifrost, ce n'est qu'une histoire de rencontres. Et ça a commencé dès les prémices. Contrairement à ce que j'ai souvent entendu dire, le milieu de la S-F, français ou étranger, d'ailleurs, est tout à fait ouvert (en tous cas, au moment où j'ai commencé à le côtoyer). Pour le premier numéro, j'ai parlé du projet de revue autour de moi, au peu de gens du milieu que je connaissais, on m'a proposé des choses, j'ai contacté des auteurs, bref, j'ai commencé à faire mon trou. Ça a été assez vite, en fait. Et puis je me suis aussi beaucoup reposé sur l'équipe de base, celle qui, comme moi, ne venait pas du milieu de la S-F, ne connaissait rien au fandom et s'en foutait d'ailleurs royalement. On avait des avis sur tout, on passait notre temps à échanger nos points de vue sur ce qu'on voyait, sur ce qu'on lisait. En fait, il fallait ni plus ni moins passer de l'oral à l'écrit, concrétiser nos discussions permanentes, ce que nous avons fait. Assez mal, d'ailleurs… Finalement, Bifrost est simplement née d'un désir de fans cherchant à partager leur passion.

ActuSF : D'ailleurs, dans ce premier sommaire, tout de suite il y avait des chroniques BD. Ca te semblait indispensable dans une revue d'Imaginaire ?
Olivier Girard : Ben ouais, je te l'ai dit, je voulais un truc œcuménique, je voulais que n'importe quel amateur, qu'il soit surtout de BD, ou surtout de romans, ou surtout de cinoche, trouve du grain à moudre dans la revue - principe qui, je le répète, était une vraie connerie. Et puis la BD, j'en ai toujours lu, et j'en lis encore beaucoup. Même quand nous avons commencé à recentrer notre champ d'investigation, à éliminer d'abord la rubrique cinéma, puis jeux de rôle, je me suis toujours refusé à totalement faire disparaître la BD de nos pages. Aujourd'hui, nous n'avons plus qu'une petite rubrique informative sur les nouveautés, assumée par Philippe Heurtel, mais ça offre au moins un panorama de l'actu BD sur le trimestre écoulé. Je ne veux pas me couper de ça…

ActuSF : Dans quelle ambiance travaillez-vous à ce moment-là ? Tu évoques une carte de France géante avec des punaises pour les librairies qui vendaient Bifrost...
Olivier Girard : C'était le bordel. On travaillait comme des dingues. Je ne suis pas quelqu'un de très organisé, et à l'époque c'était encore pire. On gérait l'urgence, et on n'avait pas une tune. Je crois que pendant trois ans, nous n'avons jamais travaillé sur un Bifrost en ayant la certitude de le voir paraître. On ne savait jamais si nous pourrions payer l'imprimeur du prochain numéro, c'était vraiment l'horreur. Ceci dit, on se marrait bien. On avait un tout petit bureau chez un pote, sous les combles. Les parents du pote en question étaient libraires, avec le magasin juste en dessous de notre bureau, c'était cool pour se tenir au courant de l'actu… Comme je n'avais vraiment pas un copeck, je faisais la mise en place de la presse dans la librairie trois fois par semaines à six plombes du mat. Puis je montais l'escalier et j'allais bosser pour Bifrost. Je me levais Bifrost, je mangeais Bifrost, je me couchais Bifrost. C'est toujours plus ou moins ça, mais à cette époque, c'était totalement démesuré. Pour la carte de France, oui, c'est vrai. On téléphonait aux libraires pour savoir s'ils voulaient nous prendre en dépôt, avec un système totalement débile de lettres pré-affranchies afin qu'ils puissent nous retourner les invendus. C'était assez chiatique. Sur notre carte, on avait un code de punaises colorées pour signaler les libraires avec qui on travaillait, ceux qui voulaient pas en entendre parler et ceux qu'il fallait relancer. Je me souviens que nous avions acheté aux Pages Jaunes un fichier de 2000 libraires avec adresse et téléphone pour chaque. Je crois bien me souvenir que nous les avons tous appelés ! L'ambiance était plutôt à la déconnade, avec bières à volonté et cartouches de clopes en self service…

ActuSF : Ce qui est frappant, c'est qu'en dix ans, Bifrost a gardé le même format quasiment. Le nombre de pages a augmenté, mais tout de suite, vous avez trouvé le bon format. Tu n'as jamais eu la tentation de tout changer, voir de passer en format A4 pour essayer de passer dans les kiosques à journaux comme SF mag ou Khimaira ?
Olivier Girard : Pour le format, c'est pas compliqué, c'était le moins cher. Un format A5 tout ce qu'il y a de plus bête, sans découpe surnuméraire pour l'imprimeur. Passer en kiosques ? On a dû y songer au moins 20 fois. C'était un peu notre Graal à nous, jouer dans la cours des grands, avec un tirage à 20000 et de la couleur partout. Sauf qu'au regard de ce que nous faisions avec Bifrost, de ce qu'on aimait, ce n'était pas possible. Il aurait fallu sucrer la partie fictions (peut-être pas tout, mais au moins l'essentiel), rédhibitoire en presse, et effectivement changer le format et la formule, en insistant beaucoup plus sur l'info et le " sensationnel " au détriment des dossiers de fond. C'était hors de question. Et puis passer mensuel… Structurellement, ce n'était même pas envisageable. Crois-moi, j'ai vraiment très longuement réfléchi à cette idée de faire basculer Bifrost en presse. Le problème, c'est que la revue telle qu'elle est aujourd'hui (et telle qu'elle est depuis cinq ans environ), me convient parfaitement. Une revue exigeante, qui publie des fictions et consacre une large part de ses pages à de longues interviews et à des critiques détaillées et développées. Je ne pense pas que cette formule soit viable en presse. Elle l'était visiblement du temps de Fiction, mais elle ne l'est plus désormais. Quant à transformer Bifrost pour en faire un autre SF Mag (magazine qui est à la SF ce que le skai est au cuir, pour emprunter une expression de Philippe Manoeuvre) ou Khimaira, c'est-à-dire des revues touche-à-tout qui, du fait de leurs contraintes structurelles nécessaires à leur survie en presse, ne font qu'effleurer leurs sujets, surtout en étant trimestrielles, non, ça ne m'intéresse pas.

ActuSF : Petite parenthèse, apparemment tu écrivais des nouvelles à l'époque. D'ailleurs si j'ai bonne mémoire, le premier numéro de Bifrost comportait un de tes textes. Pourquoi ne pas avoir continué ? Après tout par exemple, Gilles continue à écrire.
Olivier Girard : Tu as mauvaise mémoire. Ce n'est pas le numéro 1, mais le numéro 9 qui contient un de mes textes. Sous pseudo, évidemment. Sinon, oui, j'écrivais des récits. Et même un certain nombre. Mais quand je me suis lancé dans Bifrost et, plus largement, l'aventure des éditions du Bélial', je savais que ce serait au détriment de mon activité d'auteur. Pourquoi ? Simplement parce que le soir, je suis rincé. Totalement. Gilles continue à écrire, oui. Je pense que ça tient d'abord au fait que c'est un véritable écrivain, pas moi. Et puis il a probablement une capacité de travail supérieure à la mienne. Enfin il ne dirige pas Bifrost, pas physiquement tout du moins. Il travaille chez Denoël, c'est-à-dire dans une structure dotée d'un service commercial, d'attachées de presse, d'un comptable et de quelqu'un qui s'occupe du ménage et lui installe son ordinateur quand besoin est. Au Bélial', je publie une douzaine de titres dans l'année, dont quatre ou cinq Bifrost. La compta, c'est moi qui me la tape (quand j'ai le temps), idem pour le ménage, quand je relègue pour un temps sur l'étagère ma casquette d'attaché de presse, juste à côté des autres casquettes, celles d'éditeur, de rédacteur en chef, de lecteur, de critique et de maquettiste. J'ai bien encore dans un coin ma casquette d'écrivain, mais elle est pleine de poussière et je n'ai tout simplement plus la force de la soulever. Pour l'instant tout du moins…

ActuSF : Dans ton édito du numéro 42, tu dis que tu as monté Bifrost en ignorant qu'il existait Cyberdreams et Galaxies. Quelle a été ta réaction en les découvrant ?
Olivier Girard : Pour Cyberdreams, nous étions en pleine gestation. J'ai découvert la revue en librairie et franchement, j'étais super heureux. Le format était différent, et surtout le contenu. Cyberdreams était plus proche d'une anthologie périodique. Beaucoup de fictions et peu de critiques, peu de rubriques. C'était finalement une revue assez semblable à ce que Gilles et moi ferions bien plus tard avec notre série d'anthologies périodiques Etoiles Vives, ou le Fiction d'André-François Ruaud aujourd'hui. Bref, un support très différent de ce que je projetais pour Bifrost. En fait, ça n'a fait que me motiver davantage. Je me suis dit qu'à deux, nous serions plus forts, d'autant que les deux revues se complétaient très bien. Pour Galaxies, c'est un peu différent. D'abord parce que Galaxies est physiquement née deux mois après Bifrost. Lorsque j'ai eu vent de ce projet, Bifrost était pour ainsi dire déjà chez l'imprimeur. De ce que j'avais entendu dire de Galaxies, ça ressemblait beaucoup plus à Bifrost, même si la ligne éditoriale annoncée était uniquement axée sur la science-fiction, alors que pour notre part, nous nous intéressions aux littératures de l'imaginaire dans leur ensemble. Là, je me suis tout de même dit merde, d'autant que j'ai vite compris que Galaxies était un pur produit du " milieu " de la SF alors que nous, nous ne connaissions personne ou presque et avions tous dans les 20 piges (autant dire que non seulement on connaissait personne, mais que, surtout, on ne connaissait rien). Alors j'ai pris mes Bifrost sous le bras, et je me suis rendu aux Galaxiales, à Nancy, une manifestation orchestrée par l'équipe de Galaxies et qui faisait aussi office, cette année-là (en 1996, donc), de Convention Nationale de Science-fiction. L'accueil a été plutôt froid de la part de certains des organisateurs. Ce que je comprends parfaitement. Galaxies était un projet qui tournait dans le milieu depuis un certain nombre d'années. Beaucoup d'acteurs dudit milieu avaient même investi de l'argent pour monter le projet. C'était un truc de spécialistes, mûrement réfléchi, et qui se prétendait clairement être la réincarnation de feu Fiction. Et voilà qu'au moment du lancement, des petits jeunes totalement inconnus débarquent avec leur propre revue faite dans leur coin. Bon, ça a été, disons, plutôt bizarre, d'autant que c'était pour ma part ma première participation à une Convention Nationale de S-F…

ActuSF : D'ailleurs, pourquoi à une époque on a parlé d'une guéguerre Bifrost/Galaxies ? Peux-tu revenir sur cet épisode ? Quelles étaient les raisons de la discorde et comment le climat s'est-il apaisé ?
Olivier Girard : Je ne sais pas s'il y a vraiment eu une guerre… Ce n'est en tout cas pas mon sentiment. Une rivalité, sans doute. Une guerre, certainement pas. En revanche, il est vrai que ce qui se dégage à la lecture des deux revues est très différent. Je crois que cette variation de ton tient à deux choses : la différence d'âge entre les équipes qui animent les deux supports, et le mode de fonctionnement interne. Galaxie est une revue de qualité qui vaut surtout par la tenue générale de ses fictions étrangères. Mais c'est aussi une revue policée, somme toute assez sage. Bifrost est un support tapageur, plutôt râleur, qui appuie là où ça fait mal (les Razzies par exemple), qui n'hésite pas à dire ce qu'elle pense, quitte à en agacer certains. Cette différence de ton tient probablement pour beaucoup au " gap " générationnel dont je viens de parler. Pour ce qui est du mode de fonctionnement interne, je m'explique : Galaxies est une émanation du milieu. De fait, beaucoup de personnes ont participé à sa création. D'où une certaine direction collégiale. Bifrost, c'est d'abord et avant tout moi. Toutes les décisions, au final, passent par moi, et ce, quoi qu'il arrive. Bien sûr, je discute énormément avec Pierre-Paul et Gilles. Ces discussions nourrissent mes réflexions, mais les décisions m'appartiennent toujours. C'est une différence fondamentale. Et puis, qu'elle le reconnaisse ou pas, je crois que l'initiatrice principale de Galaxies, Stéphanie Nicot, n'a pas très bien digéré notre arrivée au moment où elle-même créait sa revue. Bon, ça s'est tassé au fil du temps, mais il y a tout de même eu une certaine condescendance de la part de quelques animateurs de Galaxies vis à vis de Bifrost, condescendance qui n'a fait qu'exacerber, en retour, notre (mon) tempérament rentre-dedans et braillard. Des conneries, quoi… Mais il ne faut pas oublier que publier en France une revue comme Galaxies ou Bifrost, c'est un travail considérable, un travail générateur de tout un tas de trucs sauf d'argent. Lorsqu'on mène ce travail, qu'on le fait totalement et avec conviction, ce qui est le cas de tous les animateurs des deux revues, on peut parfaitement comprendre que ça génère des réactions parfois épidermiques… En résumé, donc, il n'y a jamais vraiment eu de discordes. Je parlerai plutôt de divergence de ton mais aussi de points de vues, d'approche.

ActuSF : Comment as-tu rencontré Gilles Dumay et Pierre-Paul Durastanti ? Comment se répartissent les rôles ?
Olivier Girard : J'ai connu Gilles fin 94, début 95, alors que je commençais sérieusement à réfléchir à l'idée de faire Bifrost. C'était l'époque où je publiais des nouvelles çà et là. Gilles était déjà éditeur, à la tête d'une petite structure associative qui s'appelait Destination Crépuscule. Il publiait quelques plaquettes à tirage limité, et aussi une anthologie plus ou moins annuelle qui portait le même titre que son association. J'avais lu le premier opus (qui présentait notamment des textes, si je me souviens bien, de Wintrebert, Lehman (déjà !), Pagel, Nguyen, Ruaud ou Stolze, tout de même), que j'avais trouvé vraiment pas mal du tout. Le second volet allait sortir, il me semble, et je me souviens m'être dit qu'il fallait absolument que je figure au sommaire du troisième. J'ai donc envoyé un texte à Gilles, qui me l'a retourné totalement annoté. Le texte était rouge de haut en bas, accompagné d'un mot hyper court du style : " Ben mon gars, y a du boulot. " Je me suis dit qu'il refusait le texte, tout en lui recommandant intérieurement d'aller se faire foutre. Quelques mois plus tard, il m'appelle (à moins que ce soit moi, je ne sais plus), et il me dit : " Putain, qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai attendu ton texte par retour de courrier et tu ne me l'as jamais renvoyé. J'ai bouclé le sommaire du n°3, maintenant c'est trop tard. " C'était notre premier malentendu, et le début d'une amitié exceptionnelle qui dure maintenant depuis près de douze ans.
Pierre-Paul, je l'ai rencontré plus tard. Chez Gilles, en fait. Je ne me souviens plus bien de l'année. 98, peut-être. En fait, je connaissais son nom à travers son boulot de traduction. Mais le truc, c'est qu'il avait traduit des auteurs et des textes tellement incontournables pour moi, que, bêtement, je sais pas trop pourquoi, je pensais qu'il avait dans les soixante piges. Un soir, à Paris, je débarque chez Gilles à l'occasion d'une petite fête. Je dis bonjour à tout le monde, et je remarque un type assis dans un coin en train de lire un Bifrost. Le type en question, c'était Pierre-Paul (je me suis senti assez con de le découvrir si jeune). Nous nous sommes présentés, et je sais pas, le courant est passé tout de suite, j'ai eu immédiatement l'impression de tomber sur mon grand frère, un type brillant, marrant, fainéant aussi, certes, mais d'une justesse à toute épreuve. Il était hyper motivé par Bifrost, et tout s'est enchaîné naturellement.

ActuSF : Comment se répartissent les rôles ?
Olivier Girard : On discute beaucoup, tous les trois (je passe mon temps au téléphone). On suggère dans tous les sens, et au final je tranche. Généralement, y en a un qui dit : " J'ai lu tel truc, c'est mortel ", et hop, on le fait traduire (quand ce n'est pas Pierre-Paul qui s'en charge directement). De manière plus précise, Gilles a une grosse implication dans la partie critique de Bifrost, ne serait-ce que parce qu'il critique lui-même beaucoup de bouquins. Nous parlons sans cesse des livres sortis ou à paraître, de ce qu'il faut qu'on critique, de ce qu'on peut oublier. Pierre-Paul s'occupe plus directement des textes étrangers. Il supervise l'essentiel des traductions, et relit tous les textes de Bifrost avant la mise en maquette. C'est plutôt informel, une question d'échange, on se dit : " Tiens, pourquoi nous n'aurions pas telle rubrique, tel auteur, tel illustrateur… ". Si ça me plaît, on le fait. C'est pas plus compliqué que ça.

ActuSF : Dès le premier numéro, tu as publié Gilles Dumay sous le pseudonyme de Thomas Day. Et au total, ça doit être l'auteur le plus publié par Bifrost (12 nouvelles sur 41 numéros). Pourquoi autant de nouvelles de lui et qu'est-ce qui te séduit dans ses textes ?
Olivier Girard : Oui, Thomas Day est en effet assez présent dans Bifrost. D'abord, une douzaine de nouvelles en 42 numéros (et non pas 41 !), ça ne fait finalement qu'un texte tous les trois ou quatre Bifrost, ce qui ne représente, finalement, qu'une nouvelle par an. Ce n'est pas tant que ça. Mais ceci dit, si je publie Thomas Day, c'est simplement que j'apprécie énormément son travail. Je pense qu'à l'heure actuelle, il est l'un des auteurs francophones les plus intéressants (sa novella dans le dernier Bifrost en est une preuve supplémentaire). Et puis il y a chez Thomas Day tout un tas de trucs qui trouvent écho chez moi, et qui sont de fait aussi présents dans Bifrost : la hargne autant que la tendresse, le côté excessif, tant dans l'enthousiasme que dans le dégoût, une certaine naïveté, la démesure de ses personnages, démesure qui leur confère toute leur humanité, et surtout une dimension " extrême " récurrente. Alors oui, j'aime tout cela, et tant pis pour ceux que son travail dégoûte ou dérange (ce que je peux comprendre). J'apprécie l'œuvre de Thomas Day, et je n'ai pas fini d'en publier dans les pages de Bifrost.

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