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Interview de Stéphanie Nicot
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Interview de Stéphanie Nicot

Actusf : Comment est née l'idée ?
Stéphanie Nicot : Un peu par hasard, comme souvent ! J'ai toujours adoré le polar et j'en ai lu énormément, sans doute plus encore que de la science-fiction. Et même si je suis finalement tourné, professionnellement parlant, vers les littératures de l'imaginaire, j'ai aussi été critique de polar dans La Vie du Rail par exemple (j'y ai même publié, à l'été 1988, une série de nouvelles avec, déjà, Jean-Bernard Pouy et Didier Daeninckx) et j'ai tenu, de 1993 à 1996, la rubrique mensuelle du quotidien communiste L'Écho du centre. Pour l'anecdote, le S.N. qui signe la quatrième de couverture (un extrait d'une critique de L'Écho… justement !) du Corbillard zébré, un roman de Ross McDonald chez 10/18, c'est bien votre serviteur…

Si la quatrième de couverture de Détectives de l'Impossible me qualifie de " spécialiste du polar ", c'est donc en référence à ce passé qu'on connaît peu dans le milieu de la SF. Mais à mon âge, il était temps de passer aux aveux !

Cette idée de rassembler une anthologie célébrant les noces du roman noir et de l'imaginaire (j'insiste : on y trouve de la SF, majoritairement, mais aussi du fantastique, de la fantasy et pire : un peu tout ça à la fois, comme chez Michel Pagel) me trottait dans la tête depuis longtemps. Quand Jean-Marc Ligny m'a annoncé qu'il ne ferait pas de troisième anthologie pour Millénaire, j'ai proposé mon projet à Marion Mazauric qui était sur le point de quitter ses fonctions chez J'ai lu pour fonder sa propre maison d'édition, Au diable Vauvert. Et ça s'est très exactement passé comme je l'indique à la page remerciements de l'anthologie ! Ensuite, Benoît Cousin a pris les affaires en main avec son efficacité coutumière (Voir aussi les Remerciements…).

Actusf : Comment s'est fait le choix des nouvelles ?
Stéphanie Nicot : Contrairement à d'autres anthologies, où j'avais lancé un large appel à contribution, j'ai cette fois suivi les traces de Jean-Marc et fait appel à des auteurs dont j'aime le travail et dont je pensais qu'ils seraient susceptibles de répondre avec enthousiasme à ma proposition. Tous les auteurs qui sont au sommaire de Détectives de l'Impossible ont donc adhéré à mon projet, s'y sont reconnus ; une anthologie c'est aussi ça : une mystérieuse alchimie entre le projet d'un animateur et l'engagement littéraire d'écrivains. Quand je dis tous, j'exagère un peu : quelques textes sont arrivés là un peu par hasard. Ils auraient dû se trouver ailleurs : j'avais déjà accepté la nouvelle de Pagel pour un autre projet mais elle collait trop bien à ce sujet-là, la nouvelle de Lethem avait déjà été repérée par Jean-Daniel Brèque pour Galaxies mais elle était vraiment trop peu SF pour la revue, la nouvelle de Jonas Lenn avait été acceptée pour une anthologie mort-née et là aussi collait au projet). Quant à la nouvelle espagnole de Daniel Mares, elle avait été repérée par Sylvie Miller qui a, je dois le dire, tapé dans le mille ! Voilà comment se bâtit une anthologie : une idée initiale, des auteurs qui vous répondent, des amitiés, des coups de main, une part de hasard et des découvertes…

Actusf : Qu'est-ce qui vous attire dans le polar ? Et dans la SF ? Et dans le mélange ?
Le polar ? J'aime surtout le roman noir (allez, quelques conseils de lecture pour vos vacances : un Américain, James Lee Burke, un Espagnol, Francisco Gonzalez Ledesma, et deux Français : Hugues Pagan et Jean-Claude Izzo) pour sa profonde humanité et sa capacité à voir le monde tel qu'il est. J'aime surtout la SF pour ses visions grandioses, son incroyable capacité à nous faire rêver d'un futur où l'idée de collectif a toujours un sens et à proclamer que l'histoire humaine va évidemment continuer ! Le mélange ? J'aime les métissages, en littérature aussi. Mais les vrais, assumés, où la fusion n'est pas un effet de mode légèrement publicitaire mais un plus pour l'œuvre produite et donc pour le lecteur. Et justement, les noces du polar et de la SF ont produit de belles réussites : Les cavernes d'acier d'Isaac Asimov, Le travail du furet de Jean-Pierre Andrevon, Gravité à la manque d'Effinger et bien sûr le splendide et emblématique Blade Runner de Philip K. Dick.

Actusf : Y a-t-il une nouvelle que vous avez particulièrement appréciée ?
Stéphanie Nicot : Voilà la seule question impossible pour un anthologiste ! Celle où la déontologie entre en jeu : comment hiérarchiser des nouvelles qu'on a toutes acceptées ? Je les assume toutes, je les aime toutes et je le republierais toutes. Aux critiques et aux lecteurs de faire leur propre " top 15 " …

Actusf : Y a-t-il eu débat sur des nouvelles qui parlent du 11 septembre ?
Stéphanie Nicot : Absolument pas. Ni de ma part, ni de celle de l'éditeur. Et la place accordée à la nouvelle de Valerio Evangelisti le montre à qui en douterait. Il n'y a pas de " politiquement correct " en littérature (ce qui ne veut pas dire que l'écrivain n'est pas responsable de ses écrits et encore plus de ses actes). D'ailleurs qui viendrait contester ma liberté d'expression et surtout celle des auteurs de l'anthologie ? Les services de Monsieur Bush ? Si j'ai parlé d'hésitation dans ma préface à propos de la nouvelle de Valerio, c'est que j'ai craint un temps (n'oublions pas que j'ai reçu, et lu, ce récit cruellement parodique quelques semaines après la destruction du World Trade Center) qu'elle ne provoque des réactions excessives. Cela n'a pas été le cas. Ce qui confirme qu'il y a de pires pays que la France pour vivre et publier !

Actusf : Au sommaire des Détectives de l'impossible, il y a essentiellement des auteurs de SF. Les auteurs de polar ont rejeté l'idée ?
Stéphanie Nicot : Pas du tout. J'ai simplement observé (connaisseur des deux genres, j'avais heureusement ce recul) que nombre d'auteurs d'imaginaire flirtent avec aisance avec les archétypes du roman noir mais, à l'inverse, que beaucoup d'auteurs de polar échouent à construire des univers science-fictifs crédibles. Pouy et Daeninckx, qui sont de grands professionnels, ont d'ailleurs situé leurs histoires dans un futur proche. Certains auteurs de romans noirs (pas seulement en France) m'avaient dit oui et ont finalement renoncé. C'est tout à leur honneur. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot pour la future édition du Retour du Fils des détectives de l'Impossible (épisode deux).

Actusf : Quel bilan tirez-vous de cette expérience d'anthologiste et d'autres recueils sont-ils prévus ?
Stéphanie Nicot : Trop peu d'argent et beaucoup de plaisir… Ce qui veut dire que je prépare actuellement une nouvelle anthologie pour J'ai lu, sur le thème de science-fiction et humour, mais que je n'en ferai pas d'autres avant 2005, hormis (en collaboration avec France-Anne Ruolz) pour Imaginaires Sans Frontières. J'adore ça, faire des anthologies, mais comme aurait dit le regretté Fernand Raynaud : " ça eut payé, mais ça n'paie plus " !

Actusf : Avez-vous eu des réactions de lecteurs pour l'instant ? Y a-t-il eu quelques réflexions anodines ou qui vous ont fait plaisir ?
Stéphanie Nicot : Les premières réactions reçues sont celles des critiques, et je dois avouer avoir été très bien traité. À moins de détester le roman noir, et la grande tradition des Hammett et Chandler, je crois que mes Détectives de l'Impossible doivent plaire aux amateurs de récit policier contemporain. Pour l'instant, les premières réactions de lecteurs sont limitées à quelques personnes et, c'est vrai, m'ont fait chaud au cœur : quand un voisin (un vrai : l'étage du dessous !), qui n'a jamais ouvert un livre de science-fiction, vous dit avoir été un peu surpris au début mais y prendre un vrai plaisir de lecture, on se dit que ces mélanges-là peuvent contribuer à leur façon à faire reculer les préjugés persistants contre la SF !

Actusf : La question-piège. Vous qui avez publié les autres, que ce soit dans cette anthologie ou dans Galaxies, n'avez-vous pas envie de prendre la plume et de raconter vos propres histoires ?
Stéphanie Nicot : Ce n'est pas du tout une question-piège ! Je n'en sens pas le besoin. J'ai sans doute lu trop de mauvais textes pour y ajouter les miens… Et puis, les gens heureux n'ont pas d'histoires !

Actusf : Quels sont vos projets ?
Stéphanie Nicot : Publier encore et encore, écrire des articles, animer des conférences et des débats partout où l'on m'invitera à le faire, continuer à diriger - avec une équipe exceptionnelle - la revue Galaxies (qui inaugure une toute nouvelle maquette avec son n° 25). Puis développer les Imaginales, le tout nouveau festival des mondes imaginaires d'Épinal (j'en suis le Directeur artistique. Assister de loin (cette fois, je n'ai pas le temps de m'investir !) à la création de la revue de fantasy que préparent France-Anne Ruolz et Lionel Davoust. Et bien sûr, continuer à développer les Éditions Imaginaires Sans Frontières.

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