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 L’expresso de l’Oncle Joe -17
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L’expresso de l’Oncle Joe -17

Car les temps changent, de Dominique Douay  (Hélios, Les Moutons électriques, 2014)

« Curieux, tout de même, cette force qui lie chacun à  la place qui lui a été assignée dans la société. En ce moment, Jean Le Bon rêve peut-être au sort qui sera le sien après le prochain Changement. Il s’imagine vivant dans un appartement tel que celui-ci, il se voit habillé en bourgeois, menant une quiète existence avec femme et enfants, et lorsque viendra le 31 décembre il  investira avec ses semblables les rues de Paris, avide de profiter à son tour de tout ce qu’il aura été exclu pendant un an… Mais lorsqu’il a eu l’occasion de refuser la misère, lorsque je l’ai traîné à ma suite hors de son univers de ténèbres, il n’a pas su saisir cette chance,  quelque chose de profondément ancré dans lui l’a contraint à la repousser… Moi seul échappe à cette fatalité parce que, pour une raison que j’ignore, le dernier Changement n’a laissé qu’une empreinte superficielle dans mon esprit. »

Au moment du changement d’année, dans le Paris de « Car les temps changent », permutation générale : n’importe qui peu se retrouver dans le corps de n’importe qui d’autre, conséquence d’une sorte de folle loterie obligatoire et automatique, à laquelle, apparemment, tout le monde est habitué. La société s’est organisée pour intégrer le phénomène, et le Service des Cultes et de la Vie en Société veille à ce que, le moment venu, tout se passe en douceur. Pourtant, Léo le Lion a un problème : pour lui, le Changement n’a pas eu lieu !

Un roman dickien, mieux, « dans la plus pure veine d’un Philip K. Dick », proclame la quatrième de couverture. Ce n’est pas douteux. Pourtant, et c’est heureux, le ton de Dominique Douay n’est pas celui de Philip K. Dick : les deux auteurs ne sont pas interchangeables comme le sont, ou devraient l’être, les personnages/acteurs de « Car les temps changent ». Il y a dans le roman de Dominique Douay une espèce de dureté que je n’ai pas l’impression d’avoir rencontrée si souvent chez Dick, ou en tout cas, qui s’exprime différemment. Le désespoir qui  découle de la déstabilisation y est plus tranchant, plus cruel, serais-je tenté d’écrire, qu’avec le Maître américain, chez lequel une certaine dérision tempère l’angoisse.

La déstabilisation selon Dominique Douay me semble plus systématique, plus implacable encore que chez Dick. C’est une force de l’auteur, mais attention, le lecteur peut y laisser des plumes, s’il est trop sensible, s’il est trop influençable. C’est une boisson forte. Très forte.

Le prérequis du monde où évoluent les protagonistes de « Car les temps changent », à savoir le phénomène du Changement, est déjà déstabilisant en lui-même. Essayer de vous l’imaginer : au Changement d’année, vous vous réveillez une autre année (2015, 1963, 1970, pourquoi pas 2027 ?), dans le corps d’un autre Parisien (pour plus de facilité dans cette expérience de pensée, les non-Parisiens peuvent imaginer la ville la plus familière de leur choix), et vous allez vivre sa vie, pendant un an… Cette idée effarante est parfaitement intégrée, dans la société décrite par Dominique Douay. Maintenant, imaginez que ce rituel obligatoire, auquel vous êtres parfaitement habitué (depuis quand ? on ne sait…) ne fonctionne plus pour vous : c’est la déstabilisation dans la déstabilisation.

Inutile de se réfugier derrière l’idée rassurante que les deux déstabilisations vont s’annuler et que vous, disons plutôt maintenant Léo, le personnage principal de Car les temps changent, va accéder à un état qui serait l’état « normal » dans l’absolu, autrement dit, qu’il va sortir du long rêve récurrent qu’a été sa vie, au fil des années. C’est tout le contraire qui se passe : de la permutation d’identité, il passe au risque de dissolution pure et simple de la personnalité. Par exemple, dans un des passages les plus inquiétants et les plus durs du roman, lorsque Léo se rend compte que, si le Changement s’était produit dans les règles — quel que soit ce qu’il faudrait comprendre par là —, il aurait dû se retrouver dans la peau d’une femme. L’expérience est hallucinante : par hasard, Léo retrouve la famille dont son « moi » aurait dû intégrer l’un des membres, et ce membre s’appelle… Léa. En principe, tout devrait se passer « en douceur », dans le cadre du Changement. Mais pas pour Léo qui, outre de l’effarant de sa situation, est conscient du phénomène et de son absurdité au contraire de ceux qui l’entourent. Les sexes deviennent interchangeables, les âges aussi : les adultes peuvent jouer le rôle d’enfants, les enfants d’adultes. Tout cela, Léo le voit, le ressent et il est le seul à le voir, à le ressentir. Certaines scènes de L’Œil du Purgatoire, où là aussi, le narrateur est le seul à pouvoir percevoir le monde tel qu’il est (d’une certaine façon), me sont revenues à l’esprit en lisant ces passages, mais la situation de Léo est autrement angoissante que celle du héros de Jacques Spitz, car elle touche bien plus profondément à l’intime, à la psyché.

Tout se passerait donc à Paris, en 1963, du temps du Général (est-il utile de le nommer, même pour les plus jeunes de nos lecteurs ?), on voit d’ailleurs son portait sur la couverture du roman. Tout au moins, on croit voir, on devine plutôt. Et pour cause : dans le Paris de Car les temps changent, on ne voit le portrait de personne, nulle part. Il n’y pas de photos, par de miroirs (ou pas vraiment : juste des « mirazs »), même pas de surfaces réfléchissantes, tout est dépoli, on ne peut même pas se mirer à la surface de l’eau : l’eau est canalisée, toujours dans des tubes, de tous diamètres (même la Seine coule dans un tube géant), on n’utilise pas de récipients ouverts, ou si peu (on ne boit pas dans des verres, mais dans des « boulaboires »). L’art figuratif est pornographie. Une exception : le portrait du Général, que l’on voit à la « téloche », dans les bistrots. Mais le voit-on vraiment ? Et cette « téloché, est-elle réellement porteuse d’images ? Rien ‘est moins sûr.

On constatera vite, en suivant Léo à la dérive, que Paris ce n’est évidemment ni le Paris du lecteur et ni le Paris de 1963. C’est une construction para-temporelle a plusieurs étages, reposant sur un sol mythique lui-même perdu dans le brouillard et que personne n’a vu. Une sorte d’imitation de Paris, où plutôt d’une certaine conception de Paris. Comme un gigantesque décors.

L’ennui est que Léo va prendre conscience, progressivement et avec de plus en plus d’acuité, du fait que les hommes et les femmes qui habitent de décors semblent, eux aussi, des construction artificielles, dont la mémoire, par exemple, ressemble à une programmation. Comment pourrait-il en être autrement ? Le Changement serait strictement invivable si ses victimes avaient la capacité de réfléchir par elles-mêmes et d’aller jusqu’au bout de leurs interrogations.  Pendant cette année atypique, Léo passera par tous les stades classiques, de l’interrogation à la résignation, de la clochardisation à la révolte. S’approchera-t-il pour autant de la vérité ? C’est à voir. Sa quête pavée d’angoisse débouchera tout de même sur un semblant d’élucidation, mais je préfère écrire un semblant. Cela concerne les statuts réciproques de la Machine et de l’Homme. Je n’en dirai pas davantage.

Plutôt que de science-fiction, j’utiliserais un autre terme qui fut jadis à la mode et sur lequel — comme par hasard — je suis retombé tout récemment : spéculative-fiction.  Et à propos de hasard, je ne suis pas si certain que cela en soit un si, p.184, on trouve cette phrase : « Surréalisme, se disait Léo. Cette discussion ne peut pas avoir lieu. Je rêve. C’est ça, je rêve. »

Il est  remarquable que Léo, après ce qu’il a vécu, puisse encore savoir ce qu’est un rêve, et tout aussi étonnant que, parmi les souvenirs et les connaissances — nécessairement fabriquées ou trafiquées — qui sous-tendent sa personnalité, il y ait de la place pour le concept même de surréalisme. Et le mot n’apparaît qu’une seule fois dans Car les temps changent. À quoi servirait le surréalisme, dans le monde truqué de Léo ?

On ne peut pas, à mon sens tout au moins, parler de surréalisme à propos de ce roman glaçant, à la construction si totalement maîtrisée, au mécanisme d’horlogerie si parfaitement huilé. En revanche, pour rester sans les mots en « isme », , on pourra parler de pessimisme. Car les temps changent n’est pas seulement une boisson forte : c’est une boisson amère. Très amère.

Joseph Altairac
 

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