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L'Oeil Fé - Première partie

Guillaume Sorel (Dessinateur, Coloriste), Mathieu Gallié (Scénariste)
Cycle/Série : 
Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 30/04/2002  -  bd
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L'Oeil Fé - Première partie

Guillaume Sorel est un dessinateur d'une grande puissance graphique qui participe à chaque nouvelle publication à l'enrichissement du 9ème Art. Après avoir fait les Beaux-Arts à Paris, il débute dans l'illustration de jeux de rôles. Puis, il fait de nombreuses couvertures de romans de science-fiction et de fantastique notamment ceux de Thomas Day. Au-delà de l'illustration, il se lance dans la Bande Dessinée, art dans lequel il excelle. Plus dessinateur que scénariste, il fait paraître néanmoins Mother, son Chef-d'œuvre (avril 2000, Casterman). Cet ouvrage, finement autobiographique, fait suivre au lecteur l'apprentissage et la révélation du génie d'un peintre dont la mère le vampirise au sens propre comme au figuré, et le laissera totalement exsangue après l'avoir rendu fou. Toutes les oeuvres de Sorel renvoient à un monde torturé, très sombre et empreint de fantastique. Les scénaristes avec lesquels il s'associe hantent les mêmes limbes que lui. Froideval avec qui il a signé Mens Magna, a créé l'univers foisonnant des Chroniques de la Lune Noire. Mosdi lui offre L'Ile des Morts qui, après un bon départ, semble définitivement perdu dans les abîmes du lac immobile du tableau éponyme. C'est avec lui qu'il collabore une nouvelle fois sur le très réussi Mort à Outrance, qui est un hommage à Thomas Owen, dans lequel Sorel réussit parfois le tour de force de retranscrire une nouvelle entière en une seule planche. N'oublions pas Dieter qui lui a écrit le magnifique Typhaon, épopée maritime qui revisite le mythe du Hollandais Volant. Le style de ce dessinateur à part est aisément reconnaissable. Ses personnages sont extrêmement travaillés, il peint les visages avec force de détails et les traits sont toujours saillants, les femmes, jamais pulpeuses à de rares exceptions près, sont le plus souvent longilignes. Tout est glacial dans son univers et ce n'est pas le moindre des paradoxes lorsque l'on s'aperçoit qu'il utilise souvent des couleurs chaudes, tout un camaïeu de marron et de rouge. L'ambiance générale qui ressort de ses BD met mal à l'aise le lecteur et pourtant c'est exactement cela qui attire chez ce dessinateur, sa faculté à donner une tonalité nouvelle à des univers fantastiques qui pourraient être convenus.

Mathieu Gallié débute dans la Bande Dessinée un peu par hasard. Son premier scénario, il l'écrit pour Christophe Coronas, qui vient de sortir une nouvelle BD scénarisée par Corbeyran sous le pseudo de Cécil (le tome 2 du Réseau Bombyce). Leur Empreinte des Chimères paraît en 1992 chez Vents d'Ouest. Dès lors, il sera rattaché presque uniquement à cet éditeur. Il a collaboré avec quelques-uns uns des meilleurs dessinateurs actuels. Loisel et lui créent Les Petits Rêveurs. Il offre deux histoires complètes à Andreae, le très poétique et magique Mangecoeur (trois volumes) nommé au Festival de Bruxelles et Wendigo (deux volumes), une sorte de fable indienne pas complètement réussie. Et enfin Sorel qu'il rencontra justement au Festival de Bruxelles. Ils partagent les mêmes centres d'intérêts, notamment les livres de Stevenson ou Walter Scott et ont le même goût pour le whisky. Ils travaillent ensemble sur Les Diables et Le Fils du Grimacier, deux albums qui prouvent que leur collaboration est très fructueuse. Mais ce qu'ils offrent au lecteur avec Algernon Woodcock est un énorme cadeau. En effet, huit tomes sont d'ors et déjà prévus chez Delcourt. Aucun des deux n'a fait de série aussi longue, ce sont des histoires bouclées en un, deux ou trois tomes, à l'exception de L'Ile des Morts, qu'ils font paraître. Il y a une grande excitation à pouvoir enfin savoir ce que leur collaboration va donner dans la continuité.

Un grand homme malgrè sa taille

Algernon Woodcock et son seul ami William Mac Kennan, médecins tout juste diplômés de la Faculté, partent s'installer à Orban, petite ville portuaire, où ce dernier vient remplacer son oncle. Algernon est un " homme de petite taille " comme on dit et dans l'Ecosse à la fin du XIXème, ce n'est pas très bien vu d'être différent. Mais c'est surtout un homme intellectuellement brillant mais qui se rit des contes folkloriques. Cependant dans cette région reculée, on sent encore la présence des légendes et croyances que l'on pensait éteintes. L'atmosphère des landes est pleine de leurs vibrations mystérieuses et magiques. Les rencontres que va y faire Algernon changeront à jamais son existence. Entre moines priant jour et nuit pour assurer une protection aux navires et vieille sorcière borgne " chasseuse de feu ", les certitudes que l'on croyait pour toujours établies vacillent. Mais tout va basculer réellement lorsque Algernon fera la rencontre d'Izora Penduick, femme au parfum " envoûtant et iodé ", dont il mettra l'enfant au monde.

Tout est parfait !

Comment ne pas succomber aux charmes de ce premier tome ? Tout y est parfait, le scénario comme le dessin. On se laisse séduire par cet être atypique et marginal qu'est Algernon Woodcock, petit par la taille mais grand par l'esprit. Mathieu Gallié met en place tous les fondements de son histoire, plante patiemment le décor et provoque chez le lecteur une furieuse envie de connaître la suite des aventures de son héros principal auquel on s'attache d'emblée. Le personnage d'Algernon est doté d'un solide sens de l'humour dont il fait la démonstration dès la deuxième page qui le met entièrement en scène dans une longue tirade aux accents d'abord dramatiques mais qui s'achève par une boutade. Son scénario fait revivre quantités de mythes et de légendes et leur redonne une vigueur nouvelle dans une veine souvent poétique. Les landes où le temps semble s'être arrêté, les vieilles guérisseuses que l'on craint et que l'on respecte, les chapelles votives isolées et dédiées aux marins, les oiseaux de mauvais augure, sont autant d'éléments qui drainent une aura de mystère. Et la mer, à la fois terrible et nourricière, faisant vivre le petit port mais avalant les marins trop présomptueux comme ceux de l'Ambrosine, bateau pris dans la tempête dont le naufrage ne fit qu'un rescapé. Cet innocent, John Penduick , rejeté sur la grève par les vagues, est marié à une bien étrange et surnaturelle jeune femme dont Algernon dit qu'elle est comme une " Shéhérazade alanguie sur sa couche, drapée de soieries diaprées, le visage pudiquement voilé " mais qu'elle a un parfum " iodé ". Quel peut-être le secret de cette mer sur laquelle Algernon se penche du haut d'une falaise ? Le trait de Sorel donne vie à ces personnages et sublime le scénario. Il y a une grande complémentarité entre les dialogues et la mise en dessin. Une sorte d'osmose les unit intrinsèquement, rien ne semble être posé là par hasard. Ils se font écho tous les deux, agissent ensemble et se reflètent l'un l'autre à la manière de miroirs. La scène de rencontre clandestine entre deux amants que l'on suit dans le dessin et le monologue d'Algernon, dans lequel il décrit la beauté cachée d'Izora Penduick, qui s'inscrit par-dessus appelle forcément une interprétation. En outre, le style de Sorel s'adapte parfaitement à l'histoire notamment parce qu'il sait rendre les atmosphères lourdes chargées de fantastique. Ses couleurs s'entrechoquent comme les vagues viennent se briser sur les falaises. L'alternance de pages à dominante de rouge et de marron et celles à dominante de bleu et de vert sont magnifiques, surtout lorsque l'on voit la même enseigne " John Penduick, importer of goods from the whole word " se parer des couleurs crépusculaires puis de celles de la nuit. Bref, cette Bande Dessinée est merveilleuse, innovante et superbe. Il faut la lire !

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