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Le Pays où la mort est moins chère

Thierry Marignac ( Auteur), Romain Slocombe (Illustrateur de couverture)
Langue d'origine : Français
Aux éditions : 
Date de parution : 31/10/2010  -  livre
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Le Pays où la mort est moins chère

Thierry Marignac est un habitué de la maison. Traducteur de l'Anglais (notamment de Benderson, et plus récemment de la trilogie cockney de Charlie Williams), mais aussi du Russe, il est surtout auteur multicasquettes, tendance polar. Son dernier roman Renegade Boxing Club est sorti l'an passé en Série Noire. Les connoisseurs de belles et bonnes choses n'auront pas, non plus, oublié son incursion SF chez nous, avec Maudit soit l'Éternel.

Cette fois, c'est chez Moisson Rouge qu'il nous revient avec un recueil de nouvelles coup-de-poing-dans ta-gueule, joliment intitulé Le Pays où la mort est moins chère.

Le cloaque

En préambule, le camarade Marignac nous dit son amour de la forme courte. Il ne s'y adonne toutefois qu'avec modération, puisque les douze nouvelles ici rassemblées constituent un pécule parcimonieux amassé sur près de vingt ans et qu'il a choisi de  répartir en trois mouvements : Poursuites, Règlements de comptes et Kamikazes. Presque le déroulé d'un combat de boxe.

C'est pourtant sur les pistes de sable rouge des grands stades qu'il nous entraîne en premier avec 9''79. Il s'agit du temps record établi en 1988 à Séoul par Ben Johnson dans la finale olympique du 100m. Au terme d'une course parfaite où il apparaît sans rival, il laisse loin derrière lui tous ses concurrents, y compris Carl Lewis, l'enfant chéri de l'Amérique. Seulement voilà, on découvre rapidement que Ben Johnson était chargé comme un peloton de coureurs ukrainiens avant l'ascension du Tourmalet. Énorme scandale, on s'en souvient, son titre lui est retiré et son record invalidé. Ce sont les quelques jours qui précédèrent cette fameuse course que choisit de nous faire vivre Marignac, dans un style dense, épileptique plus qu'elliptique. L'intrigue, somme toute sommaire, se dévide à train d'enfer, comme scandée sur le tempo d'un rap bling bling. Johnson y est dépeint sous les traits d'un invincible connard, prêt à tout pour la gloire, l'argent, les femmes et, plus singulièrement, la folle griserie de la vitesse pure. D'être "l'homme le plus vite du monde". En seulement quelques pages, Marignac insuffle une puissance brute, une bestialité à peine contenue. Une superbe écriture massive, trapue, ramassée qui cogne comme un vilain uppercut, faisant de 9'79

Elle rend la tâche rude à Sans cœur ni couronne, Scratch et à la nouvelle éponyme, qui complètent le tableau de ce premier volet - Poursuites -. La première est un mélange étrange de récit d'espionnage et d'histoire d'amour en service commandé qui  tourne vinaigre. Scratch, ensuite, nous entraîne dans le milieu du rap et des banlieues et vaut essentiellement pour sa galerie de portraits de caïds fangeux et d'aimables velléitaires. Plus convaincante Le Pays où la mort est moins chère raconte le raid éclair sur Barbès d'un dealer qui laisse derrière lui un sillage de junks avides d'aiguilles plantées à la saignée du coude. Portrait en pleine action d'un petit seigneur  de l'abject, demi-sel de la toute puissance sur la foule des dépendants.

Comptes anciens

La partie intitulée Règlements de compte s'ouvre sur l'autre gros morceau de ce recueil, Aussi mort que Napoléon. La plus longue des nouvelles qui prend le temps de nous emmener dans un demi-monde de barbouzes approximatifs, sur fond de vieille droite versaillaise et d'aristocratie militaire dévoyée. Une sorte de retour aux sources pour l'auteur de Fasciste. On y retrouve l'attachement dramaturgique à cette  frange trouble et insolite et il plane sur ce mini polar qui s'achève trop vite l'ombre tenace d'un cynisme crédible.

Déchiré dérive une fois encore dans les milieux nocturnes du trafic de drogue et des règlements de comptes. Fille perdue est une histoire d'amour désillusionnée, à la belle humanité de comptoir qui vire au crime passionnel. C'est la première d'une série d'incursions dans les nuits parisiennes où se croisent des solitudes avinées ou en quête de paradis plus artificiels. Ainsi 500 francs, interlude de camaraderie de débine qui prélude à la troisième et dernière partie du recueil : Kamikazes.

Pour les trois dernières nouvelles, on reste dans les errances nocturnes interlopes, menées toutes à train d'enfer, avec au bout de la route, l'omniprésence du danger. Menace funeste avec Blancs becs, course contre la mort de petits bourgeois camés autour d'un deal de poudre qui tourne mal. Les hybrides sont deux travelos décomplexés, de beaux culs au grands cœurs, à moins que ça ne soit l'inverse, qui troublent jusqu'à l'addiction un duo de sympathiques magouilleurs à l'orée des années 80 ; avant que le SIDA ne saigne à blanc cette perverse innocence.

Enfin, pour achever ce court recueil, Le monde d'avant est certainement le texte le plus personnel. Ressouvenance douce-amère d'une époque lointaine, où les possibles semblaient tout autoriser à un groupe de jeunes artistes en devenir qui se diluaient dans des paradis chimiques et se dissolvaient dans les nuits sans fin d'un Paris défunt. Encore que...

Victoire aux points

Comme toujours, avec Marignac, c'est une plongée dans les eaux froides et noires du réel. Concessions minimum  pour ces sprints littéraires. Plutôt, d'ailleurs, de courtes séries de punching ball, pour se couler dans une métaphore qui sied mieux à l'auteur, dont la passion rédemptrice de la boxe s'imprime dans l'approche du métier d'écrivain. Onze rounds, donc, dans lesquels Thierry Marignac démontre toute sa maîtrise de la langue et sa science du jeu. Auteur protéiforme et pugnace, il écrit teigneux. Contrôlant son allonge, il tape sec, cogne franc et sait se souvenir.

De fait, on sent que les fantômes d'une vie hantent ces nouvelles, comme autant de douleurs passées, d'efforts et de blessures. On est bien entendu loin de l'autobiographie fictionnée. On serait plutôt dans l'une de ces vieilles salles de boxe, au ring tâché de sang ancien, aux sacs de frappe repetassés au gaffer et au parquet usé, lustré, mille fois fouetté par la corde à sauter. On y lit l'empreinte du vrai, dans toute sa grandiose mesquinerie et ses noirs détails. Or c'est de cette noirceur que Marignac extrait son matériau. Il distille ainsi une eau de vie qui se boit en shot et de préférence par salves. Courts et percutants, ses textes sont des combats, des raids, un feu froid allumé aux braseros de la nuit perdue. 

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