- le  

Périphériques

Langue d'origine : Français
Aux éditions : 
Date de parution : 28/02/2003  -  livre
voir l'oeuvre
Commenter

Périphériques

Ce livre réunit six articles, un entretien, deux allocutions (une conférence et un discours) et quatre nouvelles de Maurice Dantec. Tous ces textes s'échelonnent de juin 1994 à septembre 2001. Ce volume nous offre donc un condensé de sept années de production et d'interventions de cet auteur prolifique. Fictions et réflexions s'entremêlent, se nourrissent et s'éclairent réciproquement.

Théorisation

Maurice Dantec sur la sollicitation de grandes revues (il s'étonne parfois que de telles institutions l'aient consulté) prend position sur le rôle de la fiction, de la SF, de la littérature en général et même de l'Art. Dans Trips, il réhabilite les trois genres déconsidérés que sont la littérature de voyage, le polar et la SF parce qu'ils peuvent et doivent tous trois provoquer un "dé-rangement", briser "nos routines de perception". Dans La Littérature comme machine de troisième espèce, Dantec établit un manifeste exigeant de la littérature : "Tout roman est une machine de guerre. Une machine de guerre nomade, mentale et biochimique que chaque auteur détruit à la suivante".

Richard Comballot semble plus doué pour les anthologies que pour les entretiens. Les questions qu'il pose à Dantec sont quasi exclusivement centrées sur des éléments biographiques. Mais si l'interview a du mal à décoller, au moins aborde-t-elle quelques aspects méconnus de l'auteur : son enfance dans une ambiance propice à l'éveil d'une conscience politique, sa trajectoire musicale.

Enfin, les deux essais qui clôturent le recueil sont consacrés au 11 septembre 2001 et aux répercussions de cette tragédie telles qu'on les envisageait quelques jours après. Parce que l'écroulement des tours a marqué "la fracture définitive entre l'occident judéo-chrétien et le panasiatisme arabo-islamique", Dantec affirme que la 4ème guerre mondiale (qu'il qualifie dans le titre même de cette chronique parue sur Internet de "tragédie et nécessité") a déjà commencé. Une vision assez prémonitoire au regard du conflit actuel. Le deuxième Let's Roll. Mon Amérique est une femme afghane apparaît lui aussi comme visionnaire. En jouant sur l'imagerie audiovisuelle, il démontre que ce sont les médias qui façonnent des icônes, qui distinguent les héros et martyrs des mauvais.

Ses positions et convictions sans concession aucune sont étayées de nombreuses références à Deleuze, Nietzsche et Baudrillard. On retrouve dans les trames des nouvelles, nombre des idées vigoureusement défendues dans ses interventions.

Fiction

La nouvelle qui ouvre le recueil Dieu porte-t-il des lunettes noires explore le problème de la responsabilité de l'homme face à son Histoire. Un Voyageur Transquantique offre à Franck un processeur neuroquantique qui lui permet de se stabiliser deux minutes dans l'époque de son choix pour neutraliser la plus monstrueuse abomination de l'espèce humaine. Mais face au berceau d'Adolf, Franck sent sa résolution faiblir. Dantec donne ici une variation très personnelle d'une situation narrative plutôt banale : ainsi, les déplacements transquantiques occasionnent des "flashes" poétiques.

Dantec a eu le projet de développer en roman la nouvelle Là où tombent les anges, parue comme supplément au Monde n° 5755, le 21 septembre 1995. Finalement, jugeant cette tentative ratée, il l'a jetée. On ne peut que s'en féliciter car il eut été dommage de voir la force de ce texte amoindrie. Un ancien hacker devenu profiler après être tombé ne soupçonne pas le danger que représente Dakoto, une clandestine métisse née dans l'Espace. Il ne peut se douter que ses pouvoirs lui permettent de réaliser instantanément des sabotages qui prendraient des mois aux techniciens les plus doués. Et il ne réalise pas davantage les risques qu'il prend à lui venir en aide de tout son esprit et corps. A un moment le narrateur cite le début de Neuromancien de Neil Gibson. Or, le style de Dantec est ici un hommage permanent au livre fondateur du cyberpunk. Toutes les métaphores se rapportent à des éléments technologiques ou médiatiques. L'homme en cours de mutation est totalement coupé de la nature. L'intrigue va de rebondissement en rebondissement, le cours des choses se renverse sans cesse parce que chacune des parties impliquées joue aux plus malins.

Dans THX Baby, un homme croit revivre les noces de Cana, effectuer une "percée mystique" mais la réalité neurobiochimique de cette expérience s'avèrera moins miraculeuse. Quand clignote la mort électrique développe une réflexion sur la vanité des ambitions dans un monde dépersonnalisé. Un dealer écrivain raté voit défiler toutes les actions minables qui ont constitué sa vie.

Trajectoire du périphérique au cœur du projet

Lorsqu'il définit le monde d'existence pour le 21ème siècle comme une "guerre ouverte, entre réseaux, une guerre sans 'ligne de front', une guerre atopique, métastable, une 'guerre de 3ème espèce", et dont le théâtre d'opération est l'humanité toute entière jusqu'à son ontologie génétique", Maurice Dantec emploie l'expression qu'il a retenue comme titre des deux premiers volumes de son journal. Il est donc impliqué dans son écriture et au-delà dans le processus de transformation de l'humanité. Et même si, dans certains épisodes des nouvelles, on se retrouve à la périphérie des villes, on est projeté par la lecture de ce recueil au cœur du projet de Dantec : un projet fascinant et ambitieux parce que dépassant largement la quête de l'estime intellectuelle ou du succès littéraire.

Genres / Mots-clés

Partager cet article

Qu'en pensez-vous ?