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Pourquoi lire Dune de nos jours ?
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Pourquoi lire Dune de nos jours ?

Anudar est amateur d'imaginaire. Arrivé à la SF grâce entre autres aux indications de Joan D. Vinge, la rencontre de Dune et de l’œuvre de Frank Herbert en général a changé sa façon de lire et de parler de l'imaginaire.
Formé depuis 2005 au débat herbertien sur le Forum de Dune à Rakis (communauté francophone de référence pour les amateurs de Dune) dont il est devenu animateur-modérateur en 2012, il ouvre en 2010 son propre blog de lecteur, la Grande Bibliothèque. Depuis 2015, il participe à l'animation quotidienne des profils sociaux du portail DuneSF contrôlé par le Forum de Dune à Rakis.

Introduction.

Le Dune de Frank Herbert est réputé, depuis sa première publication en 1965 sous forme d'un roman, comme le chef-d’œuvre intemporel de la science-fiction.

Au moment de la parution de Dune, Frank Herbert n'est pas un inconnu de la scène SF même s'il ne dispose pas de la célébrité d'autres auteurs de sa génération tels que, par exemple, un Isaac Asimov. Son grand-œuvre est déjà connu du lectorat de la revue Analog Science Fiction & Fact, où Dune a été publié en deux parties à partir de 1963. Le roman lui-même est rejeté par plusieurs éditeurs avant d'être enfin accepté par Chilton Book Company : cet éditeur aura la satisfaction de voir son gambit lui rapporter un prix Nebula (1965) et un prix Hugo ex-aequo (1966). Fort de ces succès, Frank Herbert donnera des suites à Dune jusqu'à sa mort en 1986, offrant à la science-fiction l'un de ses grands cycles dont le succès ne s'est jamais démenti depuis, à tel point que son fils Brian entreprendra en 1999 de le prolonger d'une façon controversée par des extensions écrites en collaboration avec Kevin J. Anderson.

En 2017, Dune est donc un classique reconnu dont le nom – au travers en particulier des différentes adaptations (filmiques, télévisuelles, ludiques ou vidéo-ludiques) dont toutes n'ont pas survécu au stade du projet – reste bien identifié par le grand public. Les amateurs d'une approche de la SF « par les classiques » pourront par conséquent avoir tendance à en recommander la lecture aux primo-arrivants. Pourtant, l'œuvre ne s'offre pas d'elle-même au premier venu : au-delà de sa construction volontiers cryptique – ce qui contribue à en faire le charme aux yeux de ses amateurs – les décors, les thèmes et la pensée de Dune peuvent paraître datés ou même éventés, quand ce n'est pas sujets à controverse. Face à ces écueils d'un roman de SF mettant en avant le dangereux mariage entre politique, génétique et spiritualité sur fond de conflit d'envergure galactique, le lecteur contemporain néophyte pourrait s'interroger : à quoi bon lire un roman de space-opera dont le personnage principal n'est qu'un avatar de super-héros ? Un roman où la technoscience brille par son absence mérite-t-il bien d'être classé en SF ? Dois-je perdre mon temps à lire un roman somme toute sans étiquette bien définie, entre fantasy, rétro-futur et bricolage ? Cela vaut-il la peine de se pencher sur un roman évoquant guerre sainte et sélection génétique dès ses premiers chapitres en des termes peu négatifs ?

Au fond, pourquoi lire Dune en 2017 si on ne l'a jamais lu, alors que la SF contemporaine semble offrir bien mieux ?

La difficulté posée par Dune reste encore le fait que la réputation de l'œuvre la précède : sans l'avoir encore lu, bon nombre de lecteurs sauront déjà que ce roman adopte les formes peu originales d'un space-opera mâtiné de roman d'apprentissage. C'est par ce premier procès – celui du manque d'originalité dans sa forme – qui pourrait être fait à Dune que nous allons commencer notre voyage.

I. Le faux-procès du manque d'originalité.

1) Un empire galactique… un de plus ?

Sans même avoir à remonter jusqu'à L'Histoire des États et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac, les structures politiques extraterrestres, interplanétaires ou interstellaires sont communes lorsque l'on fait un inventaire en termes de space et de planet-opera. En 1963, les empires galactiques d'Asimov, de Hamilton et de Smith font déjà partie du paysage de la SF ; au XXIème siècle et depuis le phénomène Star Wars, le concept d'empire galactique est même entré dans la culture populaire. Face à ces puissants marqueurs culturels, en quoi l'Imperium de Dune peut-il présenter un caractère distinctif et intéressant ?

"Dans Dune, la structure politique de l'Imperium repose sur trois piliers : un Empereur, une assemblée de propriétaires terriens nobles (le Landsraad) et la Guilde qui détient le secret du voyage spatial."

Dans Dune, la structure politique de l'Imperium repose sur trois piliers : un Empereur, une assemblée de propriétaires terriens nobles (le Landsraad) et la Guilde qui détient le secret du voyage spatial. La structure féodale de l'Imperium de Dune n'est pas une invention de Frank Herbert : Hamilton, dans Les Rois des Étoiles, unit bel et bien les royaumes galactiques par un lien de vassalité à l'Empire du Centre. Le monopole de la Guilde sur les voyages interstellaires, quand à lui, peut évoquer le monopole scientifique et en particulier atomique de la Fondation dans le Cycle de Fondation d'Asimov. Les spécificités de l'Imperium herbertien ne sont toutefois pas à chercher dans ses formes. Dans Dune, l'Imperium est d'ores et déjà posé comme instable en raison de sa structure de tripode et ce, dès les premiers chapitres de l'œuvre : délibérément, Frank Herbert décrit un empire condamné à tomber et le désigne en tant que tel à son lecteur. L'enjeu de Dune n'est donc pas d'explorer un système politique d'envergure galactique : c'est bel et bien d'assister à son échec et donc, à sa chute.

Frank Herbert ne se contente cependant pas de cet avertissement : le premier tiers de Dune est consacré à une exploration partielle – et partiale ! - de l'Imperium, à travers la confrontation de Paul Atréides, jeune homme noble et récipiendaire d'une culture raffinée, au monde brutal bien que tout aussi cruel d'Arrakis. Au-delà des tentatives d'assassinat, au-delà des conditions climatiques hostiles et au-delà de la biosphère dangereuse, Arrakis offre au lecteur un double dépaysement car les personnages de Dune sont, eux-mêmes, confrontés à un univers de non-dits où la barrière de la langue n'est jamais que le facteur d'étrangeté le plus évident. Il apparaît alors, très clairement, que l'Imperium de Dune n'est pas un héritier lointain de celui de Rome, ni même une version galactique du Saint-Empire Romain Germanique. Le Landsraad tient moins du Reichstag de Ratisbonne que de l'Assemblée générale de l'ONU. Le Combinat des Honnêtes-Ober Marchands (CHOM) s'apparente quant à lui à l'OMC. Dans cet univers morcelé, on peut distinguer deux facteurs d'unité : l'Empereur tout d'abord qui dirige la puissance militaire la plus redoutable de l'Imperium, et que l'on peut interpréter comme un primus inter pares au sein du Landsraad ; mais aussi et surtout la Guilde dont le rôle d'autorité organisatrice des transports devient évident et incontournable dès lors que l'on parle d'une structure à l'échelle galactique.

L'Imperium de Dune, malgré les apparences, n'a que peu en commun avec l'empire galactique de la culture contemporaine. Du reste, le titre précis de son dirigeant suprême – Empereur de l'Univers connu – en dévoile sa véritable nature : bien plus qu'un empire galactique, il s'agit en réalité d'un écoumène organisé par des structures politiques rivales, un écoumène dont les formes ne cesseront de changer tout au long du Cycle de Dune jusqu'à devenir tout à fait originales, car jamais vues dans notre propre monde comme c'est le cas dans les deux derniers romans, Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères !

2) Un roman d'apprentissage ?

Roman picaresque, roman d'apprentissage, roman d'éducation : depuis La Vie de Lazarillo de Tormès, depuis Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, et depuis Le Rouge et le Noir de Stendhal, la littérature identifie bien ces genres pas tout à fait interchangeables où un jeune personnage, historiquement un jeune homme, doit réaliser son insertion dans une société au mieux indifférente, au pire hostile, tout en composant avec ses propres espoirs et passions. Paul Atréides, au début de Dune, a quinze ans : héritier d'une maison noble, il va devoir trouver sa place dans un monde et au sein d'une culture dangereuse, alors qu'une sentence de mort pèse sur sa tête. Le noble en fuite va devenir nomade, chef de guerre, prophète et messie, avant de renverser l'ordre dix millénaire d'un empire et d'en prendre la tête à la faveur d'une guerre sainte. Le schéma de Dune est, d'une façon très nette, celui d'un roman d'apprentissage, et nul doute que Julien Sorel, s'il avait pu lire l'œuvre de Frank Herbert, aurait élevé Paul Atréides aux côtés de Napoléon dans son propre panthéon !

Si Frank Herbert adopte clairement la forme du roman d'apprentissage, il développe celui-ci en lui adjoignant de nouvelles dimensions inconnues par ailleurs. La formation du héros Paul Atréides ne se fait pas à travers la seule croissance physique, les seuls voyages, la seule initiation sociale, la seule expérience de la douleur, la seule éducation sentimentale voire sexuelle comme c'est le cas pour les personnages des œuvres sus-citées. L'ascension du héros, dans Dune, s'accompagne de tout ceci à la fois et se fait dans le cadre, en même temps, d'un voyage initiatique. Mais quel en est l'enjeu ? Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir, va chercher l'absolu de son destin d'abord dans la prêtrise – le don de lui-même à la cause de la foi – puis dans la carrière militaire – le don de lui-même à la cause de la nation. Le personnage du roman d'apprentissage romantique cherche l'absolu, à savoir la réalisation de sa vie – par l'ascension sociale, par l'amour ou par la gloire – au sein d'une société fatiguée, décevante, voire même stérile ; ce héros pense volontiers être né trop tard, ou peut-être trop tôt, piégé dans une époque si médiocre que la mort, en fin de compte, peut parfois en être la seule échappatoire. Paul Atréides cherche lui aussi l'absolu, mais l'enjeu de sa quête va de très loin dépasser le désir d'ascension sociale d'un Rastignac : il s'adresse non à un seul individu mais bel et bien à un peuple, car Paul Atréides parle de révolution aux Fremen à qui, en tant que leur prophète, il promet la disparition du joug harkonnen, mais aussi la transformation écologique de leur monde infernal et au-delà même l'accomplissement de leur foi farouche ; et pourtant, son propre voyage initiatique possède un but encore bien différent et peut-être incompréhensible aux Fremen tant il dépasse leur propre expérience de vie.

"L'absolu qui conduit Paul Atréides au terme de son voyage est donc la nécessité de l'espèce [...]"

Paul Atréides envisage en effet, s'il vient à échouer, rien de moins que la disparition à terme de l'espèce humaine. Le contexte sclérosant, qui éveille le goût de l'absolu chez les jeunes héros des romans d'apprentissage, n'est pas dans Dune un simple désagrément contre lequel il conviendrait de lutter comme un Julien Sorel, ou de s'accommoder comme un Rastignac : la fossilisation avancée de l'écoumène humain, piégé dans une stase malsaine depuis plus de dix mille ans, est une garantie d'extinction pour l'espèce elle-même. L'absolu qui conduit Paul Atréides au terme de son voyage est donc la nécessité de l'espèce : arrivé là où il se trouve par le jeu du hasard, à moins que ce ne soit celui du destin, il endosse une responsabilité inouïe. Le message herbertien est ici des plus pertinents. Les systèmes – politiques, sociaux, culturels, religieux – ne sont pas dangereux en ce sens qu'ils déforment les individualités jusqu'à les rendre conformes, à les rendre marginales ou à les broyer : au-delà même de ce danger si évident et déjà mis en évidence par les prédécesseurs littéraires de Frank Herbert, se trouve celui représenté par la négation du changement et de toute forme d'évolution.

Le roman d'apprentissage herbertien, s'il respecte les traditions classiques, n'en oublie pas néanmoins d'aborder les questions les plus pertinentes de la SF, soulevant ainsi, à travers la formation de Paul Atréides, le problème de la pérennité de l'espèce face à des menaces endogènes.
Premier intermède.
Au contraire des apparences premières, le Dune de Frank Herbert ne saurait être taxé d'un manque d'originalité. Bien que ses formes soient celles du roman d'apprentissage et du space-opera, le fait est que le propos herbertien s'échappe tout à fait des dimensions ordinaires de ses ancêtres littéraires. Fondamentalement, la forme de Dune est nouvelle.

"L'un des éléments iconiques de l'adaptation filmique par David Lynch (1984) était, sans nul doute, les fameux modules-étranges qui transforment la voix en arme et dont les éclairs vengeurs apportent la victoire aux Fremen et à Paul pendant la bataille finale."

L'un des éléments iconiques de l'adaptation filmique par David Lynch (1984) était, sans nul doute, les fameux modules-étranges qui transforment la voix en arme et dont les éclairs vengeurs apportent la victoire aux Fremen et à Paul pendant la bataille finale. Présents aussi à titre de citation ou de clin d'œil dans l'adaptation vidéo-ludique de Cryo (1990), les modules-étranges sont pourtant tout à fait absents de l'œuvre de Frank Herbert, ce qui peut surprendre les amateurs qui auraient voulu – intrigués par le film ou par le jeu vidéo – poursuivre leur exploration de Dune. Derrière cette surprise va, en réalité, se trouver un deuxième axe de critique : Frank Herbert, de toute évidence, ne s'intéresse pas à la technologie, ou peut-être même ne l'aime-t-il pas ; or la SF de nos jours intègre volontiers l'outil – incluant sa conception, sa fabrication, son utilisation et ses limites – comme un personnage à part entière : songeons aux Etoiles de la Mort de Star Wars par exemple ! Pourquoi s'intéresser à une œuvre qui mettrait de côté la question technologique et même scientifique ?

II. La science et la technologie de Dune : ces inconnues si méconnues.

1) Des gadgets… ou pas ?

Dans l'expression « science-fiction », le mot « science » évoque souvent la « technoscience » et historiquement la SF fait volontiers la part belle à la technicité, au progrès scientifique et aux inventions nouvelles. Cette habitude est parfois critiquée, au passage : d'après certains, la SF inventerait des problèmes pour le seul plaisir d'inventer leurs solutions – sans chercher à réfléchir aux problèmes bien réels du monde contemporain. Comme on l'a déjà montré plus haut, l'empire galactique de Dune repose à première vue sur des présupposés familiers au lecteur de SF : il s'étend sur un volume d'espace considérable à l'échelle humaine, ce qui nécessite une forme de voyage spatial viable dans le temps court, soit donc des vaisseaux spatiaux équipés d'une façon ou d'une autre de moteurs permettant le déplacement à une vitesse plus élevée que celle de la lumière.

Les vaisseaux spatiaux de Dune sont, pourtant, bien différents de ceux qui pullulent par ailleurs en SF. On distinguera tout d'abord les frégates et vaisseaux de combat des long-courriers de la Guilde Spatiale : les premiers ne sont pas destinés aux voyages interstellaires et ne servent qu'à des opérations de débarquement au sol, ou peut-être à contrôler l'espace proche d'une planète colonisée ; seuls les seconds sont destinés au voyage dans l'espace profond et disposent par conséquent de la technique rendant possible ces voyages ultra-luminiques. Comme souvent, Frank Herbert propose ici une division du travail entre la Guilde – qui dispose du monopole du voyage interstellaire – et les Grandes Maisons – qui, elles, contrôlent les opérations entre le sol et l'espace. Cette surprenante division des tâches n'est citée qu'en passant – la majeure partie de l'intrigue de Dune se déroulant sur la seule planète Arrakis, objet de tous les complots – et révèle que les questions de technologie ne sont pas, pour Frank Herbert, centrales dans son discours.

Les conflits étant omniprésents dans l'univers de Dune, Frank Herbert offre à ses personnages différents outils destinés au combat : on découvre ainsi l'existence des lasers, des boucliers, des atomiques familiaux, de pistolets lanceurs de projectiles mais aussi celle, plus surprenante, de toute une panoplie d'armes blanches. L'arsenal est pour le moins hétéroclite : y figurent des armes connues depuis un passé reculé – un mousquetaire voire un légionnaire romain auraient pu en reconnaître certaines – des armes d'une très haute technicité – lors de la publication de Dune, l'arme nucléaire n'a que vingt ans – des armes vraisemblables mais pas encore au point, même de nos jours – les lasers – voire des armes défensives dont le principe même semble inconnu – les boucliers, qui s'opposent à l'énergie cinétique et donc aux projectiles. Cet inventaire surprenant témoigne, à nouveau, des intentions très originales de Frank Herbert, qui restent inhabituelles y compris dans la SF contemporaine. Tout comme la structure de l'Imperium herbertien porte la marque d'une recherche de l'équilibre politique, l'équipement du soldat lui permet d'annuler les éventuels avantages techniques de son adversaire. Le port du bouclier rend inopérantes les armes à projectiles, et rend dangereuse l'utilisation du laser puisque leur interaction peut avoir des conséquences catastrophiques : en fin de compte, l'issue d'un engagement entre deux soldats ennemis ne reposera pas sur la supériorité du matériel de l'un, mais bel et bien sur la capacité du vainqueur à contourner le bouclier de son adversaire… c'est la lame lente qui pénètre le bouclier ! A plus grande échelle, quand on en vient aux conflits entre Grandes Maisons, les boucliers eux-mêmes viennent protéger les installations civiles ou militaires contre l'artillerie – laquelle appartient en réalité aux livres d'Histoire quand les Atréides arrivent sur Arrakis… Et quant aux atomiques, leur utilisation est si réglementée par la loi ainsi que par la coutume – la doctrine de destruction mutuelle assurée – qu'il est vain d'espérer en retirer un quelconque avantage décisif.

On le voit, Frank Herbert ne s'intéresse pas aux gadgets et la haute technologie n'est pas son propos. L'outil herbertien ne peut pas être un argument de la fiction : il n'est, tout au plus, que le prolongement de la main des personnages.

2) Une division du travail absolue ?

Si la division du travail s'observait sans doute déjà au sein des communautés humaines de chasseurs-cueilleurs, c'est avec l'apparition du phénomène de l'artisanat que le concept prend son sens contemporain : l'artisan est un technicien spécialisé dont l'apprentissage est long et complexe, et qui exclut des tâches inutiles à sa spécialité. Le travail manuel, au sein des sociétés humaines, subit au fur et à mesure de l'industrialisation cette division des tâches qui prend son incarnation la plus parfaite avec le taylorisme puis le fordisme, où une chaîne convoie les objets en cours de fabrication, le long de laquelle des ouvriers réalisent un et un seul geste technique chacun, le produit fini étant obtenu au terme de la chaîne. On parlera ici de division technique du travail et, même avec l'introduction de l'automatisation, les chaînes fordistes restent l'une des règles de la production industrielle.

"[...] l'argument que développent ses personnages, dès le premier chapitre de Dune, est celui qui pointe le réel problème posé par l'automatisation et la division technique du travail."

Dune, comme tout roman de SF dont les intérêts s'écartent de la question technologique, va interroger les relations humaines ainsi que celles entre l'humain et ses outils. Le prisme retenu par Frank Herbert est d'une originalité surprenante, à l'époque de la parution de Dune tout comme à présent. Alors que les œuvres d'un Isaac Asimov, par exemple, regorgent d'intelligences artificielles (dont toutes ne sont pas robotiques) depuis deux décennies au moins, Frank Herbert prend soin d'éliminer cette problématique en imaginant, dans le passé reculé de Dune, un conflit aux accents religieux – le Jihad Butlérien – ayant eu pour conséquences l'élimination des ordinateurs ou « machines pensantes ». L'argument développé par les personnages de Dune pour en justifier la nécessité mérite qu'on le cite : les hommes ont autrefois confié la pensée aux machines dans l'espoir de se libérer ainsi. Mais cela permit seulement à d'autres hommes de les réduire en esclavage, avec l'aide des machines. Il est difficile ici de ne pas percevoir une critique à peine voilée, de la part de Herbert, des tâches débilitantes confiées aux ouvriers fordiens qui, à force de spécialisation, finissent en asile psychiatrique ainsi que le montrait Charlie Chaplin dans Les Temps modernes ! La leçon herbertienne, toutefois, ne s'arrête pas à cette critique : l'argument que développent ses personnages, dès le premier chapitre de Dune, est celui qui pointe le réel problème posé par l'automatisation et la division technique du travail. Quand l'être humain finit par devenir le simple opérateur d'une machine, voilà qu'il devient interchangeable à l'infini, au gré des propriétaires des machines ! Et la machine la plus dangereuse est encore l'ordinateur qui permet d'externaliser ce qui constituait le capital inaliénable des ouvriers fordiens, à savoir, la capacité d'apprentissage et de transmission du savoir-faire : la mémoire.

Le Jihad Butlérien peut donc s'interpréter, pour Herbert, comme une façon de mettre à mal une société où la division technique du travail est absolue : les ouvriers pré-butlériens sont cantonnés à des tâches manuelles simplistes et débilitantes alors que les dirigeants, eux, programment les machines à leur guise. Le changement de paradigme suite au Jihad Butlérien est total : comme il n'y a plus de « machines pensantes », l'être humain se trouve confronté à des besoins qui avaient disparu depuis l'irruption de l'informatique. La solution proposée par Herbert est celle de la formation de « grandes écoles de pensée » s'intéressant à des champs intellectuels variés qui, de ce fait, ne restent pas stériles malgré la disparition des ordinateurs : la Guilde Spatiale est dévolue aux mathématiques et donc au voyage interstellaire, le Bene Gesserit se préoccupe de planification sociale et de politique, les docteurs Suk se consacrent à la physiologie humaine, et les Mentats sont réputés pour leur logique sans faille. La division du travail existe encore et, d'une certaine façon, elle se renforce même car elle devient sociale, chacune des Grandes Écoles se consacrant à des tâches qui étaient autrefois dévolues à des machines. La division du travail prend même, au fil du Cycle de Dune, des accents interplanétaires : si dans Dune est évoqué le fait que les différents mondes humains ont souvent une « spécialité » à vendre à l'échelle de l'Imperium (à commencer par la planète Arrakis et son fameux Mélange), le concept se généralise dans les volumes les plus ultérieurs de l'œuvre, où chacune des grandes factions – souvent l'héritière elle-même de l'une des Grandes Écoles apparaissant dès le début – finit par disposer de sa propre « spécialisation » lui permettant de tenir une position de monopole, et donc de trouver son rôle à jouer dans le concert de l'humanité.

"A la division technique absolue du travail qu'il prédit comme la conséquence ultime de l'émergence d'une société de l'information, Herbert oppose donc une division sociale et internationale de ce même travail [...]"

A la division technique absolue du travail qu'il prédit comme la conséquence ultime de l'émergence d'une société de l'information, Herbert oppose donc une division sociale et internationale de ce même travail, afin que chaque individu et groupe humain puisse trouver son rôle sans pour autant renoncer à ce qui fait sa propre humanité, à savoir, son intellect, son libre-arbitre… et sa mémoire.

3) Une œuvre de fantasy ?

Certains lecteurs de Dune lui reprochent parfois de s'apparenter plus volontiers à de la fantasy qu'à de la science-fiction. Ces deux genres voisins en imaginaire, et parfois même connexes par l'intermédiaire de l'étiquette commerciale de science-fantasy, ont leurs publics (lesquels se recroisent parfois) ainsi que leurs habitudes narratives – et il est vrai que la quête de Paul Atréides peut, à première vue, sembler bien proche de celle d'un héros de fantasy : n'est-il pas l’Élu pour les Fremen, annoncé par une ancienne prophétie ? Ne possède-t-il pas des talents surhumains pouvant s'apparenter à des « pouvoirs » ? Au fond, Frank Herbert ne dépeint-il pas dans Dune l'histoire d'un surhomme ou méta-humain quelque peu semblable aux super-héros des comics américains ?

"Le caractère trompeur qui donne l'envie de qualifier Paul de héros de fantasy est sans nul doute l'accumulation de « pouvoirs » dont il fait preuve [...]"

Les talents surhumains de Paul méritent en effet d'être passés en revue pour examen : les premiers qui soient évoqués, ce sont bien entendu son extrême sensibilité auditive (il est en mesure d'identifier si les sons qui proviennent du couloir sont bel et bien émis par un membre de la maisonnée) ainsi que tactile (ses doigts détectent, sur l'exemplaire de la Bible Catholique Orange offerte par le docteur Yueh, une marque trop infime pour que le docteur lui-même soit capable de la percevoir). Ces talents-là peuvent être décrits comme innés (Paul Atréides en dispose dès avant le début de l'œuvre) mais ils sont loin d'être les seuls qui soient mentionnés dans Dune. Le caractère trompeur qui donne l'envie de qualifier Paul de héros de fantasy est sans nul doute l'accumulation de « pouvoirs » dont il fait preuve : la prescience qui est l'enjeu de Dune, mais aussi la Voix, cette aptitude surprenante permettant – par l'intermédiaire de certains sons voire de certaines intonations – d'entraîner une réponse involontaire chez l'interlocuteur et donc d'obtenir une obéissance inconditionnelle, et enfin l'art étrange du combat qui prend sa source dans les techniques prana-bindu définies par le Bene Gesserit. Le point commun à toutes ces aptitudes reste qu'elles sont acquises : la Voix comme le prana-bindu résultent bel et bien d'entraînements tandis que sa prescience reste limitée à des rêves prémonitoires avant la prise de l'épice.

Les « pouvoirs » qui apparaissent dans Dune sont, par conséquent, très différents de ceux qui peuvent être évoqués dans une œuvre de fantasy. Nuls artefacts ou potions magiques ici, pas même l'épice, pas même « l'eau de la vie » ou « poison d'illumination » : ces substances d'origine naturelle ne traduisent pas l'existence d'une réalité transcendante et inaccessible au commun des mortels. Paul occupe la position qui est la sienne par pur hasard : élevé par une Bene Gesserit qui a désobéi à son Ordre, disposant d'aptitudes à la logique mentat la plus poussée, ayant reçu l'éducation de plusieurs personnages d'exception, il aurait été surprenant qu'une fois exposé à l'épice – véritable panacée dans le Cycle de Frank Herbert – il ne révèle pas des talents étonnants, d'autant moins que d'autres personnages, avant ou après lui, témoignent de « pouvoirs » similaires. On évoquera ici en particulier la capacité de Jessica, sa mère, à éveiller sa Mémoire Seconde après la prise de l'eau de la vie, c'est-à-dire à pouvoir accéder aux souvenirs de ses ancêtres en lignée féminine, et à recevoir de pareils souvenirs d'une autre femme ayant elle-même absorbé ce poison : Frank Herbert prend soin de préciser la nature génétique de cette mémoire et même si la biologie de l'ADN semble dénier toute plausibilité scientifique à la « Mémoire Seconde », le fait est que cette précision retire tout caractère magique à un phénomène pour le moins surprenant.

De ce fait, il devient clair que Dune, malgré certaines apparences trompeuses, ne relève pas de la fantasy ni même de la science-fantasy, et même la prescience de Paul ne saurait s'apparenter à un « pouvoir magique » : à la lumière des observations précédentes, il est tout à fait légitime de l'interpréter d'une façon matérialiste comme l'expression d'une logique mentat nourrie par l'éducation particulière du jeune héros !

4) Une SF régressive ?

On a déjà évoqué plus haut l'apparente aversion de Frank Herbert pour la machinerie et en particulier pour l'intelligence artificielle : l'absence d'ordinateurs – les fameuses machines pensantes – pourrait signaler, aux yeux du lecteur du XXIème siècle, une œuvre de SF rétro-futuriste ou même régressive. Il est difficile de nos jours d'imaginer une société future sans ordinateurs et les alternatives suggérées par Herbert – le développement de capacités humaines telles que la mémoire, l'entraînement et, au fond, le réapprentissage de la patience – peuvent apparaître comme illusoires face aux bienfaits de l'informatisation. La science-fiction de Frank Herbert n'est toutefois en rien régressive : elle ne s'intéresse pas aux machines et aux gadgets, comme on l'a montré plus haut, mais bel et bien à d'autres champs de la science, et Arrakis est pour l'auteur de Dune un véritable terrain d'expérimentations science-fictives.

L'écologie, pour Frank Herbert, est la science de la prise en compte des conséquences : Dune, avant tout, raconte l'histoire d'une société humaine en parfaite adéquation avec son environnement, et des conséquences en retour de cette adéquation."

Dans Dune, la planète Arrakis est un désert immense et constitue un paysage d'une extrême hostilité, par opposition à la planète Caladan où au contraire l'eau liquide est disponible à profusion. Pourtant, Arrakis n'est pas inhabitable : outre les grands vers des sables et les générations intermédiaires de leur cycle de vie, l'être humain a pu s'y installer, soit dans des agglomérations à ciel ouvert – les villages des creux et sillons – soit dans des cavernes – les sietchs de Fremen. D'emblée, la question posée par Herbert est celle de la relation de l'être humain à son environnement, et du fonctionnement de celui-ci : le mystère du lien entre les vers et l'épice est soulevé par plusieurs personnages, et l'adaptation extrême des Fremen à leur désert présente plusieurs aspects, tant comportementaux que biologiques. L'écologie, pour Frank Herbert, est la science de la prise en compte des conséquences : Dune, avant tout, raconte l'histoire d'une société humaine en parfaite adéquation avec son environnement, et des conséquences en retour de cette adéquation. Le rêve de transformation écologique des Fremen est assumé comme devant se réaliser dans le temps long, celui des phénomènes géologiques, supérieur à celui de la vie humaine ; il est aussi décrit comme devant n'être que partiel afin de ne pas gêner l'environnement naturel d'Arrakis.

Dans l'écologie herbertienne, l'être humain doit trouver sa place dans un environnement plus ou moins accueillant, et il peut le faire sans le transformer en profondeur : de ce fait, les solutions ne doivent donc pas être cherchées à travers le seul prisme de l'ingénierie écologique, mais aussi et surtout et à travers la remarquable adaptabilité humaine. Si Arrakis est un personnage à part entière de Dune, la société Fremen en est un autre, plus discret mais tout autant indispensable à la réalisation de l'intrigue, et c'est là une véritable originalité de l’œuvre herbertienne, rare encore de nos jours ! Le distille, ce vêtement fremen destiné à recycler l'eau métabolique dans la transpiration, les urines, les excréments et même l'haleine de son porteur, n'est que la partie émergée de l'iceberg représenté par les produits manufacturés d'une société nomade évoluant dans un milieu aussi contraignant que le désert d'Arrakis. Au-delà des béquilles représentées par leurs outils, les Fremen peuvent aussi compter sur la sélection naturelle toujours à l’œuvre : en témoigne cette surprenante mutation, constatée par Jessica presque dès son arrivée en Arrakeen, qui permet aux natifs du cru de voir leur sang coaguler à l'air beaucoup plus vite que la normale ; et pourtant, c'est bel et bien la « discipline de l'eau » qui permet aux indigènes de survivre à leurs expéditions dans le désert profond. Leur est-il donc bien nécessaire de terraformer Arrakis hormis à des fins religieuses ?

Il est remarquable de noter que Frank Herbert, au début des années 1960 c'est-à-dire en pleine explosion de l'exploration spatiale, fait la part belle à des sciences que l'on ne classe pas volontiers parmi les « sciences dures » : l'écologie et les sciences humaines sont des sujets majeurs de Dune et lui confèrent le statut indiscutable d’œuvre de science-fiction. La leçon herbertienne a d'ailleurs été retenue : peu d’œuvres de science-fiction, depuis, manquent d'aborder ces questions que des œuvres antérieures considéraient volontiers comme annexes ! La SF de Dune n'est donc bel et bien pas celle du gadget mais bel et bien celle de l'environnement et de l'humain.
Second intermède.
La science n'est donc pas absente de l'œuvre de Frank Herbert : Dune peut donc échapper aux étiquettes parfois considérées à tort comme infamantes, celles de rétrofuturiste et de fantasy. Le propos de Frank Herbert a toujours été celui de l'être humain et dans cette optique la technoscience ne saurait être un personnage à part entière de la fiction herbertienne. Cette démarche reste inhabituelle en SF, y compris de nos jours, et contribue à faire de Dune l'œuvre originale que ses vieux lecteurs conseillent aux nouveaux.

Toute œuvre littéraire interroge sa propre époque : c'est ce que faisait un Isaac Asimov qui, de la fin des années 30 à celle des années 40, a parlé dans Fondation de l'effondrement d'un empire galactique à des lecteurs américains qui vivaient la victoire de leurs pays au terme de la Seconde Guerre Mondiale. Plus rares sont les œuvres littéraires qui interrogent des époques ultérieures à la leur : l'actualité du Frankenstein de Mary Shelley, deux siècles après son écriture, n'est plus à démontrer à l'heure où les progrès de la médecine peuvent reculer la frontière entre la vie et la mort, et soulèvent des questions aux réponses potentiellement monstrueuses. Bien que beaucoup plus récent, Dune interroge par son propos mais aussi par ses choix qui peuvent – lus sans prudence – apparaître scandaleux voire irresponsables. Pourquoi s'intéresser à une œuvre dont les arguments sont les liaisons troubles entre pouvoir politique et religion de masse ? Comment apprécier un roman trouvant ses prémisses dans un plan de sélection génétique à l'échelle de l'espèce humaine ?

III. Texte ancien, contexte actuel : leçons pour le futur.

1) Une apologie de la guerre sainte ?

En 1965, lors de la publication de Dune, les thèmes arabo-musulmans lui donnent une coloration exotique des plus originales, pour l'époque. De nos jours, l'émergence du djihadisme politique donne une tonalité particulière et peut-être même dérangeante à une œuvre qui évoque très volontiers le concept de guerre sainte !

Car dans Dune, roman de conflits futurs, la guerre sainte n'est pas un tabou, et elle n'est pas non plus considérée comme un accident de l'Histoire humaine. Comme on l'a déjà évoqué plus haut, la grande révolte du Jihad Butlérien est – comme son nom l'indique – un conflit religieux ; mais à la différence par exemple de la conquête de la péninsule arabique par les premiers musulmans ou encore des croisades, ce conflit évoqué en passant dès les premiers chapitres de l'œuvre herbertienne est présenté comme ayant rebattu les cartes et redéfini l'ensemble des relations sociales et politiques au sein de l'espace humain, dix mille ans à peu près avant le début de l'histoire. Le Jihad Butlérien correspond donc à moment où la civilisation humaine bascule et prend un tour aussi nouveau qu'imprévu : il est donc faux de le comparer à l'extension du premier califat au VIIème siècle, ou même à la reconquête de Jérusalem, car il s'apparente plutôt à l'émergence en Ibérie de la riche civilisation d'Al-Andalus, la seule où s'est réalisée sur le long terme la synthèse entre le Moyen-Orient et l'Europe ! Comment, dans ces conditions, le réduire à l'expression simpliste de guerre sainte ?

"On est ici bien dans un projet politique éveillant de désagréables résonances avec le contexte chargé des années 2010 finissantes – et pourtant, comme souvent chez Frank Herbert, il faut se méfier des interprétations trop rapides."

Le Jihad Butlérien, fait historique et civilisationnel majeur, témoigne donc de la réelle intention de Frank Herbert. A cet événement d'un passé reculé répond toutefois, au terme de Dune, un autre phénomène qui vient confirmer les enjeux réels de la grande révolte contre les machines pensantes. Pour Paul Atréides, la victoire sur les Harkonnen et l'Empereur n'est que la première étape importante sur la route vers un nouveau Jihad : cette fois-ci, les Fremen vont prendre l'espace et renverser la structure de l'Imperium. Le conflit adopte bel et bien les formes d'une guerre sainte : les Fremen considèrent Paul comme un prophète et même comme leur messie, celui qui leur offre les outils à même de garantir une terraformation partielle de leur monde infernal ; le trône qu'ils conquièrent pour Paul n'est à leurs yeux que l'un de ces outils, puisqu'il met à leur portée les moyens infinis de l'Imperium. On est ici bien dans un projet politique éveillant de désagréables résonances avec le contexte chargé des années 2010 finissantes – et pourtant, comme souvent chez Frank Herbert, il faut se méfier des interprétations trop rapides. Le projet de Paul n'est en effet pas celui des Fremen : quand les seconds espèrent construire ici bas le paradis au prix du Jihad, le premier cherche à briser le carcan d'une civilisation devenue malsaine au prix d'une promesse.

Le Jihad imaginé par Frank Herbert n'est donc pas à confondre avec les résonances déplaisantes que ce mot éveille en nous, lecteurs du XXIème siècle. Dune est une œuvre profondément matérialiste malgré son vernis religieux et parfois mystique. Le Jihad herbertien n'est pas un conflit opposant deux camps irréconciliables – celui des croyants et celui des infidèles – et n'est pas plus un état d'esprit : c'est, en réalité, la conséquence d'une profonde stagnation civilisationnelle, mais aussi la promesse d'un nouveau départ au terme d'une crise d'autant plus violente qu'elle aura été retardée longtemps. Frank Herbert, à travers les hésitations de Paul Atréides, révèle qu'il redoute lui-même l'irruption du Jihad, mais qu'il le pense malgré tout inévitable à un moment ou à un autre, l'évolution de l'espèce étant à ce prix...

2) Une mise en scène de l'eugénisme ?

Paul Atréides, héros de Dune, est d'emblée présenté comme le produit d'un programme de sélection génétique secret du Bene Gesserit. Si le lecteur met un certain temps à découvrir qu'il en est un résultat inattendu, à tous points de vue, le but ultime de la machination des Sœurs est dans le même temps presque tout de suite évoqué : le Kwisatz Haderach, ou « court chemin », est le surhomme produit par des croisements génétiques minutieux qui impliquent les maisons nobles de l'Imperium dont elles finissent par entrecroiser les lignées d'une façon inextricable – l'arbre généalogique du plan de sélection du Bene Gesserit prévoyant de visiter au moins deux fois l'une des grandes familles citées dans Dune – et qui doit concrétiser l'ensemble des talents latents chez l'être humain, à commencer par une prescience non limitée, au contraire de celle des Navigateurs de la Guilde. Dans le cadre du roman d'apprentissage qu'est au fond Dune, il n'y a aucune surprise pour le lecteur : même si c'est d'une façon imprévue, Paul est le Kwisatz Haderach et ce, dès l'instant où il découvre ce concept en même temps que le lecteur.

"La génétique dans Dune et dans son Cycle constituent un véritable continent."

Au moment de l'écriture de Dune, la Seconde Guerre Mondiale est encore toute proche et si les populations civiles des États-Unis n'eurent pas à subir l'horreur nazie, le fait est que le pays de Frank Herbert possède une relation complexe à l'eugénisme d’État qui, par certaines de ses formes et en tout cas par sa finalité, doit beaucoup à celui du troisième Reich : jusque dans les années 1970 des femmes amérindiennes, noires ou en situation de handicap mental eurent à subir des stérilisations sous la contrainte. Eugénisme : politique de l'eugénique. Eugénique : science qui étudie et met en œuvre les moyens d'améliorer l'espèce humaine (...) (Petit Robert 2009). Il est difficile, dans ce contexte historique, de ne pas faire le lien entre les machinations du Bene Gesserit et la situation bien réelle des personnes défavorisées aux États-Unis qui, jusque dans les années 1970, pouvaient se voir écartées du « pool génétique » par la stérilisation si elles venaient à croiser la route du mauvais médecin.

La génétique dans Dune et dans son Cycle constituent un véritable continent. On n'évoquera pas ici les répercussions du programme en fin de compte déficient du Bene Gesserit, ni ses récurrences au fil des millénaires qui suivent l'épopée de Paul Atréides : il suffira de dire que la mise en scène de la génétique par Frank Herbert dans son œuvre ne doit pas, malgré les apparences, être interprétée comme une réminiscence de l'eugénisme encore contemporain à Dune. Si le plan de sélection génétique des Sœurs du Bene Gesserit peut, en effet, rentrer dans le cadre de la définition de l'eugénique, on notera que ses fins sont très différentes de celles de l'eugénisme contemporain à l'expérience de Frank Herbert. Là où l'eugénique d'État n'est jamais qu'une pseudo-science vouée à justifier mais aussi à conduire une politique raciste, l'eugénique du Bene Gesserit recherche bel et bien ce qu'elle postule, à savoir l'amélioration de l'espèce humaine.

Et pourtant, ce plan si bien huilé vient à échouer, ce qui sanctionne la fin de la leçon en trompe-l’œil de Frank Herbert. Le plan de sélection génétique du Bene Gesserit n'est au fond qu'une variante à l'échelle de l'espèce humaine de l'expérience du démon de Maxwell et l'irruption de Paul Atréides n'est jamais que celle de l'entropie : s'il n'est pas le Kwisatz Haderach attendu par les Sœurs, Paul est en réalité le grain de sable dans les engrenages trop bien agencés. A travers les circonstances bien inattendues de l'échec du plan Bene Gesserit, Frank Herbert ne fait rien d'autre que nous mettre en garde : nul ne peut jouer au démon de Maxwell avec la génétique humaine, les flux de celle-ci n'étant pas locaux mais bel et bien globaux. La « microgénétique » du Bene Gesserit finira emportée par la lame de fond de l'équilibrage « macrogénétique » par l'intermédiaire du Jihad des Fremen. En fin de compte, c'est un magnifique pied de nez de Frank Herbert à ceux qui ne tirent pas les leçons de l'Histoire : tout eugénisme est la semence du chaos, et toute eugénique est vaine.

Conclusion.

Dune, roman des années 1960, se caractérise par des thèmes peu explorés par la SF à l'époque : le fait est que Frank Herbert fit œuvre novatrice en osant réutiliser des schémas vieux de plusieurs décennies tout en les renouvelant. Il s'agit en soi d'une raison pour lire et relire Dune de nos jours : la SF de Frank Herbert est celle de la réinvention de l'empire galactique et de la surhumanité, à tel point que l'on pourrait se demander si l'auteur de Dune n'aurait pas été le premier à parler de transhumanisme en décrivant des personnages qui, pour certains d'entre eux au moins, semblent moins humains que post-humains !

"Frank Herbert ne prétend pas offrir des solutions : Dune n'est pas le New Deal de Roosevelt, c'est plutôt la Nouvelle Frontière de Kennedy, c'est-à-dire un ensemble de problèmes dont tous ne pouvaient être perçus au moment de son écriture."

Et pourtant, l'intérêt de Dune est loin de se limiter à l'originalité de ce renouvellement qui prend en compte le nouvel échiquier mondial, celui des années 1960. Les thèmes sous-jacents de Dune, souvent inattendus, parfois provocants, sont toujours à lire avec perspicacité. Frank Herbert ne prétend pas offrir des solutions : Dune n'est pas le New Deal de Roosevelt, c'est plutôt la Nouvelle Frontière de Kennedy, c'est-à-dire un ensemble de problèmes dont tous ne pouvaient être perçus au moment de son écriture. Frank Herbert a-t-il compris lui-même la portée de son œuvre ? A la lumière de l'émergence depuis trente ans du projet politique djihadiste, il est légitime de se demander dans quelle mesure l'auteur de Dune a envisagé une partie des temps incertains qui sont les nôtres, cinquante ans plus tard.

"Lire Dune de nos jours, c'est donc se plonger dans la SF la plus actuelle et la plus vivante qui soit [...]"

C'est cette souplesse incroyable qui fait de Dune l'œuvre intemporelle que Frank Herbert a peut-être voulu écrire : quelle qu'ait été l'ambition de son auteur, le roman garde toute sa vigueur et tient son rang de meilleur livre de SF jamais écrit. Lire Dune de nos jours, c'est donc se plonger dans la SF la plus actuelle et la plus vivante qui soit : celle qui interroge l'être humain et les raisons qui le conduisent toujours à recycler des systèmes politiques, sociaux, économiques et environnementaux en fin de compte faillis car emportés par l'impetus irrépressible, celui de la survie de l'espèce. Est-il question plus actuelle en SF que celle-ci ?

Anudar

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