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Réfractaires

Sébastien Bermès (Illustrateur de couverture), Jess Kaan ( Auteur)
Langue d'origine : Français
Aux éditions : Collection :
Date de parution : 01/04/2007  -  livre
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Réfractaires

Inutile de vous informer que le premier roman de Jess Kaan est sorti ; si vous fréquentez un tant soit peu les forums de science fiction, vous avez forcément entendu des gens en parler… enfin des gens, Jess Kaan surtout.

Petit rappel pour les férus d’anecdotes, Jess Kaan a une petite trentaine d’années et navigue depuis 1999 dans les eaux basses du milieu SFFF, relâchant ici ou là, dans son sillage, une bonne vingtaine de nouvelles, dont une partie a échoué dans le recueil Dérobade, paru chez la défunte Oxymore – ouvrage qui a reçu un accueil plutôt mitigé. À part ça, tout le monde s’accorde pour dire que Jess Kaan est un mec forcément sympa, puisqu’il avoue une prédilection pour le fantastique, qu’il vénère Rob Zombie, John Carpenter et les serial killers, qu’il a deux chattes à la maison et un cochon d’inde nommé Pouille Pouille, et que Xavier Vernet (à qui on peut accorder tout notre crédit), à la lecture de Dérobade, trouve que c’est quand même un « jeune auteur bien sympathique ». Il restait à Jess de confirmer (oui, depuis qu’on me confond avec lui dans la rue, je l’appelle Jess) cet allant sympathique, donc de convaincre avec un roman. Et, devant l’enthousiasme généralisé qu’il a suscité dans les divers forums, c’est avec un intérêt tout émoustillé que la lecture de l’ouvrage tant annoncée s’est effectuée.

Saluons, avant de commencer, la couverture de Sébastien Bermès qui renvoie thématiquement à celle du recueil Dérobade qu’il avait déjà exécutée (suivant le même concept du « c’est raté mais c’est voulu »).

Arras, Futur immédiat

"L’histoire de Carla, c’est la mienne, c’est aussi celle de tous les réfractaires. Une vie brisée en l’espace de quelques secondes à peine, le jeudi 25 novembre, il y a sept ans, à 22h17 pour être exact.
C’est ce jour-là que l’orage vert a éclaté, que les télés et les ordinateurs du monde entier se sont figés tandis que tous les hommes se retrouvaient englués dans une nasse énergétique. Le phénomène n’a pas duré longtemps, une minute ou deux à peine. Mais quand cette éternité s’est écoulée, plus rien n’était comme avant.
Nous n’avons rien vu venir.
Nous pensions que les extraterrestres allaient débarquer ou bombarder nos villes ; que, pire, ils allaient ruser et s’insinuer dans les cercles décideurs. Nous nous étions totalement trompés. L’invasion fut plus traîtresse encore. Le flux nous a incorporés, puis il a formaté les esprits de la majorité d’entre nous. Un instant, il y avait Isa et Esthel Pelletier, ma femme et ma fille. Deux minutes plus tard, des consciences Stybiax avaient pris possession de ces gangues."

L’humanité est au plus bas dans ce futur proche, asservie par une race d’extra-terrestres perfides et technologiquement supérieurs : les Stybiax (81 points en mot compte triple). Ayant complètement annexé la Terre, les Stybiax ont également colonisé ses habitants en se revêtant de leurs enveloppes corporelles (enveloppes qui sont quand même plus cools que des petits blobs pleins de tentacules). Seule une poignée d’humain – les réfractaires – a échappé à cet asservissement corporel. Ils sont cependant trop peu nombreux pour résister et cette frange de rescapés s’est résolue à survivre tant bien que mal, regroupée en petites communautés miséreuses.

Tout allait pour le mieux pour les Stybiax quand, par une nuit pluvieuse de mars, deux Stybiax sont brutalement assassinés au Musée des Beaux Arts de Dunkerque. S’interrogeant sur les liens entre ce meurtre étrange et les communautés de réfractaires du voisinage, la haute autorité Stybiax délègue à l’agent / enveloppe Kress la mission d’enquêter sur ce crime sordide, en se faisant aider par un humain, le responsable de la communauté réfractaire d’Arras : le shérif Jeremy Pelletier (oui, moi aussi, là, j’ai ri).

Notre brave Jeremy, le narrateur, alors qu’il sombrait dans la spirale de la drogue, noyé dans les souvenirs amers de sa famille disparue, va devoir faire face à un grave dilemme. Soit, il assiste les Stybiax, qui lui promettent en retour de lui rendre sa famille en tripatouillant ses souvenirs, mais ce faisant il trahirait les siens, il collaborerait… Soit, il dit aux Stybiax d’aller se faire foutre, au risque de se faire tuer dans la foulée. Le choix crucial de Jeremy Pelletier est curieusement vite fait, mais ce n’est pas sans un certain remord que Jeremy s’engage dans l’aventure. Mais, qui sait, ce meurtre est peut-être une preuve que la résistance face à la toute-puissance Stybiax est encore possible… Jeremy Pelletier ne sait pas que la vérité est toute autre et qu’il s’apprête en réalité à faire une découverte qui sauvera peut-être l’humanité…

Hollywood, Nord-Pas-de-Calais

Le moins qu’on puisse dire à la lecture de Réfractaires, c’est qu’il n’y a rien de bien original dans l’affaire. Jess reprend le thème classique de l’invasion extra-terrestre en mode possession, du style Invasion des profanateurs (Jack Finney). Peu à l’aise en science fiction pure – la connexion de Jeremy Pelletier au web télépathique Stybiax fait kitch – il préfère tirer son récit vers un polar fantastique noir et pluvieux. Réfractaires  ne parvient cependant pas à se démarquer des sources d’influences de son auteur. On pense notamment au cinéma SF/fantastique des années 80 pour l’ambiance générale (Terminator, L.A. Futur immédiat, Hidden), aux films de zombies (la scène de l’accouchement est la réplique de celle du mauvais remake de Zack Snyder L’Armée des morts) et surtout à Dark City dont Réfractaires ne cesse de faire écho (on en reparlera).

Cet aveu d’allégeance à tout un pan de l’histoire du cinéma pourrait séduire si elle était réussie mais, l’entreprise est loin d’être concluante. Cette régurgitation en mode script de bon nombre d’influences cinématographiques est pratiquée sans approfondissement et sans un recul nécessaire. Jess développe très peu son sujet – le roman ne fait que cent vingt pages – et aucun arrière-plan tangible sous-tend le récit. L’historique et l’organisation des Stybiax et des communautés réfractaires sont vite schématisés. Jess se focalise sur l’enquête de Jeremy Pelletier, enquête qui n’est pas bien folichonne. Ainsi, après deux voyages dans les communautés réfractaires du coin, le gars Pelletier se dit que ce serait quand même pas con d’aller fouiller le lieu du crime… Cette enquête finalement mollassonne n’est, il est vrai, pas aidée par l’incongruité de la cohabitation entre un scénario très téléphoné et formaté à la méthode hollywoodienne et des personnages qu’on croirait sortis du bistrot du village – pour vous donner une idée : imaginez Roland Wagner enfilant l’uniforme de Chuck Norris dans Walker Texas Ranger.

Ce manque d’entrain n’est pas compensé non plus par le style de l’auteur, qui sans être foncièrement mauvais, reste banal et peu imaginatif. Jess trouve trop souvent refuge dans des expressions familières d’usage plus que courant – procédé qui n’a jamais encouragé la personnalisation d’un texte. Il fait preuve aussi d’un trop-plein d’emphase gratuite et démesurée – procédé souvent utilisé quand on ne sait pas quoi dire mais qu’on veut dire que ça déchire grave quand même, comme : « Le vent et la pluie s’étaient retrouvés en amants éperdus. » ou « Une paire de secondes s’écoulèrent, longueur insoutenable. »

Pas assez travaillé, Réfractaires est parsemé de maladresses en tout genre. Des clichés (au-delà des archétypes assumés du polar) comme « Quant à Esthel, elle n’avait pas changé. Sa petite robe à franges, ses souliers vernis, ses chaussettes avec les éléphants dessus, elle était restée ma petite fille. » Des formulations qui prêtent à sourire : « Je me surpris moi-même de ma volte-face. » Des miracles de l’anatomie féminine qui garde en toute circonstance une bonne tenue : « Son corps aux seins encore fermes avait trop maigri ; on devinait ses côtes sous sa peau tirée. » Et quelques digressions hors de propos, plus que tendancieuses, et qu’on espère dues à un manque d’attention, comme cette assimilation alcoolique / pédophile : « [Le héros décrit un alcoolique quelconque dans un bar] : Je détestais cette voix nasillarde ; elle me rappelait trop certaines personnes que j’avais croisées étant enfant. Des fantômes aux haleines fétides et aux manières inquiétantes. Pédophiles en puissance… »

Vous reprendrez bien un peu de L’Art

Tous ces menus défauts ne sont, à bien regarder et de loin, pas si graves (non, vraiment), tout juste des parasites à la lecture. Ce qui compte, et ce qui semble compter aux yeux de l’auteur, c’est le fond de l’histoire, sa morale. Et c’est là où l’échec de Jess à nous convaincre est dûment consommé.

Le personnage de Jeremy Pelletier, véhiculant cette histoire, n’est guère consistant. La faute à une psychologie indécise. D’une part, il incarne l’archétype du héros hard boiled, shérif de la communauté des réfractaires d’Arras, un dur à cuire à qui on ne la fait pas. D’autre part, il s’abaisse au rang d’un benêt qui s’émeut devant le moindre tableau avec des petits anges, et qui s’indigne devant la première sodomie mal centrée. Il faut aussi le voir, dominé par une rage incontrôlable, tabasser un Stybiax en le traitant d’enflure

« Je repensai au musée de Varsovie, que j’avais visité lors d’un voyage avec l’Université. En pénétrant dans le département consacré à l’art religieux, j’avais subi un véritable choc de la perception. Ce sépulcre fait de triptyques, d’icônes et de sculptures de tous siècles recelait une telle force… Devant ces œuvres magnifiques sauvées des communistes [ndak : c’est vrai ça, salauds de communistes !], j’avais ressenti la foi des artistes, cette capacité à transcender le monde et ses matériaux banals pour aller vers Dieu. J’avais effleuré en pensée le véritable génie humain. »

C’est dans cette extase devant l’art religieux que la crédulité du lecteur est mise à mal. C’est aussi là que Jess se démarque de ses prédécesseurs (comme quoi finalement vous voyez c’est pas si banal).

Creusons le parallèle avec Dark City. Là, je vais spoiler, mais c’est nécessaire. Les Stybiax sont à rapprocher des Étrangers : ils empruntent les enveloppes corporelles des humains (ceux qui restent sont parqués dans des ersatz de zoos) qui leur donnent des allures de cadavres, ont une forme originelle tentaculaire, sont capables de manipuler les souvenirs des hommes et sont dotés d’une capacité à transformer la matière à distance : le shaking (le tuning dans Dark City). Face à eux, la révolte va pouvoir être possible grâce à un homme, Dreupelkot, qui va maîtriser le pouvoir des Stybiax et être capable de le retourner contre eux grâce à une spécificité humaine. Dans Dark City, c’était l’âme. Dans Réfractaires, c’est l’art. Car, voyez-vous, art et science s’opposent. Les Stybiax étant une race établie sur la science, ils ne comprennent rien à l’art. Et, en les contaminant avec l’art, Dreupelkot va réveiller les consciences endormies dans les gangues (l’art étant la seule chose qui différencie l’être humain du singe) et ainsi permettre une vraie résistance.

« Dans les démocraties actuelles, de plus en plus de citoyens libres se sentent englués, poissés par une sorte de visqueuse doctrine qui, insensiblement, enveloppe tout raisonnement rebelle, l’inhibe, le trouble, le paralyse et finit par l’étouffer. Cette doctrine, c’est la pensée unique, la seule autorisée par une invisible et omniprésente police de l’opinion. »
Ignacio Ramonet, Le Monde diplomatique, janvier 1995.

Le titre et la citation d’entrée (cf. ci-dessus), laissaient sous-entendre une œuvre sur les réfractaires à un mode de pensée unique. On trouve à la place un pamphlet humaniste hors sujet sur la résistance face à l’occupant extra-terrestre, sans que cela soit replacé dans un contexte géopolitique (comme ce fut le cas par exemple dans la série V), et un affrontement wagnérien puéril et terriblement manichéen entre la Science (le Mal) et l’Art (le Bien).

Immature (mais pas abscons)

Sur un scénario évoquant les histoires qui passaient, à mon époque, le jeudi en deuxième partie de soirée sur M6, Jess Kaan trame un polar fantastique mi soft boiled mi cul béni qui traîne à éveiller la curiosité. La faute à un manque d’application et d’expérience dans l’exécution, et à une conclusion qui laisse dubitatif. Soyons positifs. Réfractaires se hisse sans mal au niveau d’un vieux pulp du type Fleuve Noir Anticipation, et il faut reconnaître un certain courage à l’auteur pour rejeter en bloc la Science dans un roman de science fiction…

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