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L'Enfant trouvé

Aux éditions : 
Date de parution : 31/05/08  -  Jeunesse
ISBN : 9782745927040
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Christian   - le 27/09/2018

L'Enfant trouvé

D.M. Cornish est un Australien bien singulier. Dessinateur précoce, il dessina son premier album « Attack from Mars » à 11 ans et après des études d’illustration à l’Université d’Australie du Sud, il s’est lancé pendant dix ans, parallèlement à son travail d’illustrateur, dans un projet de création d’un monde parallèle, griffonnant feuillets sur feuillets sur le Demi-Continent (« Half-continent »), qui allait devenir la Terre des Monstres (« Monster Blood Tatoo » en anglais). Admirateur de C.S. Lewis, de J.R.R. Tolkien, il a l’âme d’un créateur d’univers, mais d’un univers qu’il a besoin de cerner graphiquement. A l’instar de Mervyn Peake (illustrateur d’Alice au pays des merveilles et auteur-illustrateur de Titus Groan et du monde de Gormenghast), il bâtit planche par planche un monde qui se révèle sous ses propres yeux. Au fil du temps, il crée un univers parallèle à la Dickens où la nature, les objets, les mots sont différents. 

A partir de 2003, une rencontre avec son éditeur lui vaut de franchir le pas. De passer de la pile de croquis et du lexique du monde à celui de l’œuvre littéraire. Inlassablement, péniblement et non sans difficulté financière, il parvient à aligner les paragraphes pour produire un récit cohérent de son œuvre. D.M. Cornish est, à vrai dire, plus à l’aise dans la peinture méthodique et sourcilleuse d’une société imaginaire, de ses créatures et de leurs logiques de fonctionnement  (il croit fermement à l’existence de mondes parallèles) que dans l’écriture. Ce premier volume contient cent pages d’explicarium (un glossaire sur la Terre des Monstres), une trentaine d’illustrations pour moins de trois cents pages de textes. Si ce format devait s’imposer, la production anglo-saxonne de fantasy chuterait très sensiblement.

Mais c’est ce qui fait la force de la Terre des Monstres. Au-delà de ce premier récit, le lecteur a le sentiment qu’il existe des milliers d’aventures, que Rosamonde, tout central qu’il soit, n’est pas le sujet principal du livre. Le sujet, c’est le décor, le contexte et le héros est une caméra pour explorer le monde. Une lampe dans la nuit pour éclairer les monstres. Cet orphelin n’est-il d’ailleurs pas destiné à devenir allumeur de luminelles ?

La démarche graphique et conceptuelle, quasi-nosographique puisqu’il s’agit de monstres, à l’origine de cet ouvrage laisse entrevoir, le succès aidant, une adaptation vidéo 3D ou cinématographique de la Terre des Monstres. Le second tome The lamplighter (« Le Lanternier » en français) est paru en mai 2008 chez Putnam Juvenile.

Le destin mouvementé d’un lanternier

Tout commence par une bagarre. Dans l’estimable société maritime pour enfants trouvés de Mme Opéra, Rosamonde, un jeune Oliver Twist au nom de fille, doit se battre contre son ennemi intime, Gosling, pour sauver son honneur. Apprécié de ses maîtres, il apprend qu’il devra servir non pas en tant que marin, son rêve, mais en tant que lanternier, allumeur de réverbères, sur les dangereuses routes du passage Vermis. Le monde de Boschenberg et de Haute-Investiture est, en effet, peuplé de monstres tapis dans les forêts, autour des villes fortifiées et contre lesquels des mages et des guerriers luttent depuis des lustres.

Hélas, au lieu de s’embarquer sur le cromseur Rupunzil (croiseur cuirassé) en direction de Haute-Investiture, il est enlevé pour servir de mousse sur le Tête-de-Lard du capitaine Finetonne. Il ne doit qu’à un contrôle douanier d’échapper aux trafiquants de monstres. C’est alors qu’il fait la rencontre d’Europe, une femme fulgar, qui modifie son corps à force de potions pour chasser les monstres à coup d’éclairs. Invité dans son landaulet (sorte de calèche recouverte) conduit par un lyr, il suit la magicienne dans son dangereux combat contre les géants, les ricaneurs et les faucheurs. Il se demande qui sont les plus monstrueux des hommes ou des monstres, mais, en Terre des Monstres, il vaut mieux être chasseur que sédorneur (défenseur des monstres).

Après bien des péripéties, il finira par atteindre la ville où doit commencer sa triste et dangereuse vie de lanternier.

Un explicarium de cent pages fournit d’amples détails sur l’univers de Rosamonde : bézoriac, carlin, dank, dolatramentistum, fauxhommes, midaches, nulodeurs, nuglungs, nulâmes, ravageurs… C’est le dictionnaire encyclopédique de la Terre des Monstres.

Qui sont les monstres ?

L’univers de D.M. Cornish, c’est d’abord un monde 3D qu’on découvre dans un premier temps par les cartes, puis peu à peu par le récit, les illustrations de début de chapitre, et enfin, par le glossaire. C’est également une fable réaliste entre la satyre sociale Georgienne et le conte fantastique. Le ton volontairement désuet et la créativité linguistique (de nombreux néologismes jusqu’au nom des seize mois de l ‘année) accentuent l’exotisme du récit. Chaque tête de chapitre est précédée d’une définition lexicale et du dessin d’un personnage de l’histoire. Tous les paragraphes respirent la précision et la cohérence avec un référentiel de symboles et de termes propres au monde de Cornish qui évolue au fil du temps sur http://monsterbloodtattoo.blogspot.com/.

Autre point fort, D.M. Cornish est un excellent illustrateur. Les croquis de personnage intérieurs, réalistes façon caricatures du XIXe siècle,  sont superbes. On comprend d’ailleurs mal pourquoi, contrairement à l’édition anglaise, les illustrations de couverture ne sont pas signées Cornish (Benjamin Lacombe). Il y a rupture de style et brèche dans l’univers graphique de l’auteur. Pour découvrir ses autres réalisations picturales, vous pouvez consulter http://www.daviddraws.com/.  Vous ne serez pas déçus.
 
Un des points centraux et tout à fait intéressants du cycle relève de la nature même des monstres. Les personnages à la Dickens rencontrés par Rosamonde sont, à certains égards, plus inquiétants que les monstres eux-mêmes. Et l’on sent que l’humanité du héros ou d’un de ses compagnons Quatacres penche pour les monstres chassés de leurs terres. De la noirceur du monde des adultes (trafic de chair, chasse aux monstres) à l’obscurité sauvage des entre-villes, on ne sait qui est le plus noir.

Quant à l’intrigue, elle-même, il s’agit véritablement d’un parcours initiatique à la sortie de l’adolescence, où le destin peut basculer entre plusieurs directions. Suivre le destin, pas si routinier, d’un fonctionnaire de l’Empire ? Voguer sur les mers d’acide ? Chasser les monstres ? Comment exister quand on sort de l’adolescence dans un monde qui n’est pas fait pour vous ?

Un univers très réussi qui fera bientôt reparler de lui. Pour jeunes et anciens adolescents uniquement.

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