Alain Damasio à la limite du transmissible

Commenter

Nometon a écrit:
Bonsoir Alain,
A défaut d'une bière à partager sur la même planche de bois, je te pose fantomatiquement cette question : t'est-il arrivé de toucher à la limite du transmissible ? De ressentir, une idée, une résonance, une forme, trop complexe pour être dite, approchée, par des mots ?


Et voilà, j'avais raté la question de Norbert, logée entre deux pavés de texte !

J'essaie de fuir l'intransmissible. Ça m'impuissante. Mais il est partout. J'ai jusqu'ici évité toute approche biographique dans mon écriture (sauf sur ma fille, dans Annah à travers la Harpe) parce qu'il y a un nombre énorme de sensations que je ne saurais pas écrire, faire passer. Je parle même pas des idées ou des intuitions.

Par exemple, décrire un visage, ce qu'un visage de femme m'offre, me donne, fait vibrer en moi, j'en suis incapable. Je peux parler de la façon de courir de ma fille, de ses explosions de joie pure, mais je ne peux rien transmettre de l'émotion profonde que j'ai quand elle surgit, ou arrive après l'école et dis" papa" avec une boule de soleil joyeux qui éclate dans la pièce. Je crois que tout ce que j'écris n'est qu'une reconstitution analogique des sensations et ne transmet rien de la vérité sentie. L'imaginaire permet ça, permet d'être à l'aise avec ça. Mais dès qu'on aborde l'intime, le biographique, trahir la sensation vraie, c'est horrible.

Pour le dire autrement : écrire est une approximation. Et je me bats des heures parfois sur trois phrases qui voudraient transmettre la colère ou quelque chose de beaucoup moins net et empoignable, comme le désarroi (quand les parents de Callirhoé la cherche dans la horde alors qu'elle est morte déjà) et je sais que je n'y suis, que je réinvente, que j'en fait des mots, du brio, du rythme — mais que j'ai perdu ce que je voulais transmettre. Je fais de la pierre avec de la poudre de pierre. Je fais du chêne avec des copeaux de bois et je plaque sur la porte.

Mais c'est aussi parce que c'est intransmissible et qu'on reste au bord qu'on écrit. C'est notre traceuse à nous, qui roule à cent mètres devant et on court sur nos petits pieds de lettres avec un coeur gros du battement d'une syntaxe pour tenter de la rejoindre et de la jeter au sol, pour l'offrir. Toute vraie littérature est une lettre d'amour, a dit Deleuze. Mais une lettre cachetée, dont on ne saura jamais si elle transmet l'amour ou seuleent les mots posés sur l'amour.

Je finirais ce beau forum là-dessus.

[b]Je voulais vous remercier, tous, pour la qualité et l'exigence de vos questions, qui ont été parfois terribles mais qui m'ont obligé à sortir de ma, de mes routines, et à tenter de vous apporter quelque chose de consistant à lire. Pas facile, sous ce feu roulant !
À très bientôt devant une bière pour tous ceux qui viendront aux Utopiales ! Et à bientôt tout court pour les autres. Que le vif vous porte ! Merci infiniment pour votre présence et vos encouragements !
Partager cet article

Qu'en pensez-vous ?